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le parfum de l'hellébore cathy bonidanPrésentation de l’éditeurDerrière les grilles du centre psychiatrique Falret, s’épanouissent les hellébores, ces fleurs dont on pensait qu’elles soignaient la folie. Est-ce le secret de Serge, le jardinier taciturne qui veille sur les lieux, pour calmer les crises de Gilles ? Toujours est-il que le petit garçon, autiste de onze ans, s’ouvre au monde en sa présence. Deux jeunes filles observent leur étrange et tendre manège, loin des grandes leçons des médecins du centre. Anne a dix-huit ans, c’est la nièce du directeur. Fuyant un passé compromettant, elle a coupé tout lien avec ses proches, si ce n’est sa meilleure amie, avec qui elle correspond en cachette. Elle se lie d’amitié avec Béatrice, malicieuse jeune fille de treize ans, qui toise son anorexie d’un œil moqueur, pensant garder le contrôle des choses. Mais rien ne va se passer comme prévu. Dans ce roman lumineux et plein d’espérance, les destins de chacun vont se croiser, entre légèreté et mélancolie. La vie réserve heureusement bien des surprises.

Éditions de la Martinière – 297 pages

Depuis le 12 janvier 2017 en librairie.

Ma note : 4 / 5

Broché : 18 euros

Ebook : 12,99 euros

S’il est d’usage que les éditeurs soient les dénicheurs de talents littéraires offrant opportunité aux lecteurs de découvrir de nouvelles plumes, Le parfum de l’hellébore est la preuve par l’exemple que l’ordre des choses peut être inversé et que ce sont parfois les lecteurs qui révèlent de nouveaux auteurs aux maisons d’édition. Véritable storytelling à la française, le rêve d’enfant d’une institutrice de Vannes de devenir romancière n’aurait pas eu l’heur de devenir réalité sans la magie du web 2.0 ayant entre autres engendré les plates-formes communautaires pour la création, la diffusion et le partage de livres numériques. Ainsi, initialement mis en ligne sur un réseau social d’auteurs et de lecteurs solidaires sous le titre Double voie et signé du pseudonyme Mel Pilguric, le premier roman de Cathy Bonidan n’a été remarqué par les Éditions de la Martinière que parce que, plébiscité par les lecteurs, ce pur produit du web social et de l’auto-édition s’est vu décerner le Prix concours monBestSeller de l’auteur indépendant en 2015.

Mais si au XXIe siècle, n’importe quel internaute peut s’improviser petite marchande de prose d’un simple clic, il ne faut en revanche pas être n’importe quelle petite marchande de prose pour susciter l’engouement des lecteurs et faire du conte de fée une possibilité. Notion de possibilité dont est d’ailleurs né Le parfum de l’hellébore, trouvant sa genèse dans une citation de Marcel Pagnol, une phrase-muse qui a incontestablement su faire éclore le talent la primo-romancière :

Tout le monde savait que c’était impossible. Il est venu un imbécile qui ne le savait pas et qui l’a fait.

La singularité de ce roman réside dans le parti-pris disruptif de la narration. Plutôt que d’ancrer son schéma narratif dans la linéarité chronologique et l’uniformité de style et de ton, Cathy Bonidan a préféré s’appuyer sur un récit intelligemment elliptique, un mélange des genres romanesques et une variation des niveaux de langage. Autant de fractures dans le texte qui témoignent du savoir-faire de l’auteur, donnent du rythme à l’histoire et en alimentent le suspense.

Durant la première moitié du livre, le lecteur, au travers de la correspondance secrète d’une jeune femme de dix-huit ans d’avec sa meilleure amie et du journal intime d’une adolescente anorexique de treize ans, est renvoyé dans les années 1960 et immergé au sein d’un centre psychiatrique. Entre roman épistolaire et écriture diariste, l’auteur franchit les barrières de l’intime et explore la complexité des intériorités de ces deux jeunes filles dont les écritures parallèles permettent d’observer l’amitié naissante ainsi que le microcosme fascinant dans lequel elles évoluent. Mais alors que les destins croisés de ces personnages vibrants, imposant un crescendo émotionnel, commandent une dynamique soutenue de lecture pour résoudre les nombreux mystères qui les entourent – que fuit la nièce du directeur de centre ; quel avenir pour la jeune anorexique et le garçon autiste ; que cache l’étrange et taciturne jardinier ? -, l’intrigue immédiatement addictive est brutalement interrompue.

Abandonnant le charme réaliste de l’écriture intimiste pour revenir à une forme plus traditionnelle de fiction en prose avec un point de vue narratif à la troisième personne, la seconde moitié du livre catapulte le lecteur au présent, en compagnie de nouveaux visages. Une rupture absolue, violente et frustrante du récit. Mais heureusement très rapidement, ce rebond narratif original, entre roman psychologique, enquête et romance, va faire le lien avec le passé et, dosant parfaitement les révélations avec un souffle digne des meilleurs polars, délivrer d’étonnantes réponses par-delà le temps. En dépit d’une seconde partie légèrement moins convaincante que la première, le comblement du hiatus narratif entre les deux volets opère.

D’un fond reposant sur d’incontestables dispositions imaginatives et d’une forme servie par une évidente maîtrise technique toute primo-romancière que soit l’auteur, le plus impressionnant reste encore l’ambitieuse portée de cette construction littéraire bipartie habile et originale. Au-delà d’une savoureuse histoire, Cathy Bonidan a donné jour à un texte profond et engagé. Forte du regard aiguisé qu’elle porte sur ses contemporains, elle aborde avec justesse et authenticité d’existentiels questionnements et se fait le fer de lance de nobles valeurs.

Dans une analyse clairvoyante des ressorts du comportement humain, Cathy Bonidan évoque, au travers de cet entrelacs d’existences, ces rencontres ou événements, même dramatiques, qui changent une vie, voire initient une destinée. Mettant en relief le vaste et puissant champ des possibles de l’écoute, du partage, de l’attention, de l’amitié et de l’amour, elle entraîne le regard du lecteur sur la voie de la nécessaire empathie, d’une bonté qui n’est jamais ni illusoire ni vaine et d’un monde où ne reste à chacun que l’amour comme ultime résistance.

Femmes et handicapés sont au cœur de ce plaidoyer pour l’amour et la tolérance. Roman placé sous le signe de la féminité, Le parfum de l’hellébore brosse les portraits de femmes puissantes d’hier et d’aujourd’hui, fières et inspirantes incarnations de l’évolution de la condition féminine. Dessinant la fresque d’une société régie par la domination masculine dans laquelle la place subalterne imposée à la femme est encore loin de n’être qu’un mauvais souvenir, ce véritable manifeste féministe pour l’émancipation illustre avec panache que, bien que chèrement acquise, la liberté de la femme est en marche et que chaque représentante du sexe féminin peut, envers et contre tout, faire ce qu’elle veut et devenir qui elle veut par la force de sa volonté et de ses convictions. La dimension critique sociétale de l’œuvre s’étend à la cause des handicapés : affirmation, loin d’un élan de commisération, de l’égalité de traitement à tous égards trop souvent refusée et pourtant si fondamentale au mieux-être des personnes handicapées, le premier roman de Cathy Bonidan dénonce implicitement les discriminations liées au handicap et à l’état de santé.

Deux causes qui sont à l’origine d’un tableau à la fois corrosif et laudatif de la médecine en général et de la psychiatrie en particulier. La mise en scène du modernisme d’une unité psychiatrique, avant-gardiste pour des sixties durant lesquelles les pratiques anachroniques à l’égard des « fous » faisaient de ces établissements davantage des bagnes que des lieux de traitement et de guérison, est le trait d’union entre un aliénisme archaïque et les prémices d’une médecine de l’âme bienveillante. Donnant à contempler la puissance salvatrice et l’espérance prodiguées par la médecine mais également le passé pour le moins honteusement cruel de la psychiatrie, le sexisme toujours de mise même si les femmes peuvent désormais devenir des sommités médicales ou encore un cloisonnement hiérarchique teinté de mépris, Le parfum de l’hellébore, entre gloire et anathème, est prétexte à une mélancolique leçon pour un corps médical qui, dans son auguste mission et ses aspirations éthiques, n’en reste pas moins constitué de simples êtres humains manquant parfois profondément d’humanité et d’humilité.

Tout en délicatesse et sobriété, cette architecture hybride cadencée par de courts chapitres alternant les points de vue de personnages crédibles, attachants et d’une grande finesse psychique est un roman pénétrantDe la simplicité, du raffinement et de la sensibilité de la plume de Cathy Bonidan, l’on retient surtout la grande souplesse d’écriture qui adapte à la perfection son style à ses protagonistes, aux époques et atmosphères dépeintes et aux genres littéraires choisis. De l’éponyme plante vénéneuse utilisée contre la démence, Le parfum de l’hellébore en est sans doute la plus délicieuse fragrance littéraire proclamant, entre didactisme et lyrisme, que la seule incurable folie serait de croire que l’amélioration de l’humaine condition est chimérique. Le parfum de l’hellébore est résolument une jolie découverte comptant parmi les très bons premiers romans de la rentrée littéraire d’hiver 2017.

Vous aimerez sûrement :

En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, Tout plutôt qu’être moi de Ned Vizzini, Bianca de Loulou Robert, Amelia de Kimberly McCreight, Plus loin, plus près de Hannah Harrington, Les cœurs fêlés de Gayle Forman, La servante du seigneur de Jean-Louis Fournier,  Mille femmes blanches & La vengeance des mères de Jim Fergus, Beauvoir in love d’Irène Frain, L’homme qui fuyait le Nobel de Patrick Tudoret, Les Accusées de Charlotte Rogan, Ce que je peux te dire d’elles d’Anne Icart…

Extraits :

Sans doute est-il trop difficile pour des parents d’envisager que leur fille a une vie intérieure nourrie de rêves et de désirs qu’ils sont incapables de satisfaire.

Ce que j’ai retenu, c’est que tous rejettent la faute des folies infantiles sur l’attitude de la mère et, même si ce fait semble faire l’unanimité, je rêve d’entendre une femme psychiatre s’exprimer sur le sujet… Je ne peux m’empêcher de penser que tous les péchés du monde seront toujours portés par les femmes tant que nous vivrons dans une monde où savant rime avec masculin.

En effet, je ne te l’ai pas encore dit, dans ce centre, les encadrants mangent tous ensemble. Les aides-soignants et le jardinier côtoient les psychiatres dans un souci d’égalité… Je sais que tu fronces les sourcils devant les points de suspension que j’ai placés en fin de phrase, et tu as raison.
Le lieu de « communion » culinaire, qui réunit quatorze membres, est en réalité ordonné en fonction du rang de chacun : mon oncle s’assoit à une extrémité de la grande table rectangulaire, entouré des psychiatres, car, même s’il n’a pas ici le statut de médecin, il semble que son titre de directeur lui octroie ce privilège.
Au milieu se retrouvent les psychologues, mais aussi certaines médecins qui doivent être moins prestigieux que les psychiatres. (Peut-être que la partie du corps qu’ils soignent détermine leur rang et, dans ce cas, je remarque qu’il est plus valorisant de s’occuper de la tête que des pieds !)
Enfin, à l’opposé de mon oncle, prennent place les infirmiers, les aides-soignants, le jardinier et le factotum, puis les trois infirmières et l’aide-soignante. Mon esprit narquois en déduit qu’indépendamment de sa fonction la femme est plus bas dans l’échelle sociale que n’importe quel homme…

Au lieu de réfléchir à la signification de mon mutisme, elle ne pouvait s’empêcher de lui donner une valeur de rébellion ou d’insolence. Or tous les silences ne sont pas impertinence. Ils peuvent exprimer des sentiments trop difficiles à décrire…

J’aurais pu tout au moins lui parler des livres dont on me prive, ce qui est toujours mieux que de ne pas parler de livres du tout…

Figure-toi, ma chère Lizzie, que cette enfant est en pénitence parce qu’elle n’a pas pris de poids. On lui interdit tout accès à la bibliothèque alors que la lecture est ici sa seule raison de vivre !

Je n’ai pas démenti de tels espoirs, mais je dois dire que je suis plus nuancée sur le revirement supposé des spécialistes. Voilà maintenant des mois que je les fréquente et je connais leur orgueil, ce qui n’est pas le cas de mon amie.
Je crains qu’ils ne voient dans nos descriptions que les propos de deux adolescentes qui jouent aux médecins pour tromper leur ennui.
Je rêve de rencontre un psychiatre avec la grandeur d’âme suffisante pour reconnaître qu’un jeune homme de vingt ans, sans aucune instruction, a réussi là où lui et ses comparses ont échoué malgré tous leurs diplômes et toutes leurs connaissances sur le cerveau humain.
Honnêtement, je n’y crois pas.

Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie.
Albert Camus

Ici, ma chère Lizzie, la démence a pénétré chaque âme qui erre au milieu du parc comme à la porte de l’enfer. Le regard des adolescents est marqué par la condamnation qu’ils ont reçue, cette sentence que personne ne pourra effacer, même à vivre encore cent ans.
Je marche sur un fil au-dessus de ce purgatoire.
À tout moment, Lizzie, le désir de les rejoindre peut m’empoigner et me faire tourner la tête, tel le vertige qui nous saisit au bord d’une falaise.
Je le sais aujourd’hui. Je fais partie des leurs, et la folie qui les habite est aussi la mienne.
Je ne peux plus faire demi-tour.
Il n’y aura pas pour moi de retour à Cesnas. Il n’y aura plus de soirées de fête ni de danses au bal du village.
Il n’y aura plus l’insouciance de la jeunesse.
Il n’y aura plus l’oubli.
Ma place est ici, et nulle part ailleurs ma présence ne peut avoir de valeur ou d’importance.

Cette information m’a désespérée et je me serais sans doute laissée aller à implorer un Dieu auquel je n’ai jamais cru si les événements passés ne m’avaient pas convaincue de l’inefficacité de mes prières.

J’ai décidé de clore aujourd’hui ce journal.
J’ai compris ce qu’il y avait de vaniteux à écrire le fil de mes pensées et à prétendre qu’il s’agissait de l’œuvre d’une adulte accomplie.
J’entends par là que je n’ai pas vécu.
Je n’ai pas aimé.
Je n’ai sauvé personne de l’enfer. Je n’ai gagné aucune guerre puisque je n’ai participé à aucune bataille, si ce n’est à celle dont j’avais créé moi-même le décor.
Il semble aujourd’hui que je l’ai perdue.
Ainsi, il ne me reste qu’une chose à faire.
Oublier le journal d’Anne Frank.
Oublier qu’on ne naît pas tous pour réaliser de grands destins ou publier de grands textes.
Oublier que toute histoire n’est pas immortelle sous prétexte qu’elle est vouée à disparaître.
Et enfin vivre.
Peut-être.

«Ah ! tu ne sais pas que seul, on ne l’est jamais ! Et que partout le même poids de passé et d’avenir nous accompagne !»
Albert Camus

Dans quelques jours, j’entrerai à l’université. Cette perspective, qui m’emplissait de joie il y a encore deux mois, a perdu tout intérêt depuis que j’ai réalisé que ces années d’études ne me donneront aucune arme pour sauver les adolescents qui sillonnent le parc que j’aime tant.
Peut-être y apprendrai-je au moins comment font les psychiatres pour continuer à vivre avec cette impuissance au creux des mains…

Un grand merci aux Éditions de la Martinière pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

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