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no home yaa gyasiPrésentation de l’éditeurXVIIIe siècle, au plus fort de la traite des esclaves. Effia et Esi naissent de la même mère, dans deux villages rivaux du Ghana. La sublime Effia est mariée de force à un Anglais, le capitaine du Fort de Cape Coast. Leur chambre surplombe les cachots où sont enfermés les captifs qui deviendront esclaves une fois l’océan traversé. Effia ignore que sa sœur Esi y est emprisonnée, avant d’être expédiée en Amérique où des champs de coton jusqu’à Harlem, ses enfants et petits-enfants seront inlassablement jugés pour la couleur de leur peau. La descendance d’Effia, métissée et éduquée, connaît une autre forme de souffrance : perpétuer sur place le commerce triangulaire familial puis survivre dans un pays meurtri pour des générations. Navigant brillamment entre Afrique et Amérique, Yaa Gyasi écrit le destin d’une famille à l’arbre généalogique brisé par la cruauté des hommes. Un voyage dans le temps inoubliable.

Éditions Calmann Lévy – 408 pages

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour.

Titre original : Homegoing

Depuis le 4 janvier 2017 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 21,90 euros

Ebook : 15,99 euros

Le pouvoir d’attraction exercé par une couverture de livre peut être l’influence décisive impulsant le désir de lire du lecteur mais ne se révéler finalement que la façade trompeuse d’une histoire décevante. À l’inverse, l’écrin peut n’être pas ciselé à la mesure de la pépite qu’il recèle, à un point parfois tel d’antilogie esthétique qu’il dissuade de s’y intéresser et à terme, mette en péril l’avenir du texte. Mais parfois, le flacon est à la mesure de l’ivresse littéraire, à l’image de la somptueuse jaquette renfermant l’envoûtante histoire de No home, le sublime premier roman de la romancière ghanéenne naturalisée américaine Yaa Gyasi. Véritable phénomène littéraire – Random House, l’une des plus grandes maisons d’édition américaines, s’est portée acquéreur de ce primo-manuscrit pour la somme d’un million de dollars – No home, encensé par la critique outre-Atlantique, est l’un des romans les plus attendus de la rentrée littéraire d’hiver 2017.

Inscrit dans la lignée rien de moins que classique des variations littéraires sur l’histoire afro-américaine, il se pare d’une dimension inédite en cela qu’il est une œuvre d’une édifiante envergure, d’autant plus impressionnante pour une plume néophyte. Des romans plurigénérationnels habituellement circonscrits à trois ou quatre degrés de descendance, Yaa Gyasi repousse les limites avec une audace et une maîtrise achevées, accomplissant la prouesse d’ériger une foisonnante saga familiale doublée d’un roman historique sur pas moins de trois siècles et neuf générations – la schématisation liminaire du lignage est l’essentielle clef de voûte de la lecture.

Pourtant, loin du roman-fleuve, elle parvient, d’une scrupuleuse efficacité, à balayer l’intégralité d’une histoire noire américaine longue et complexe en quelque quatre cents pages sans rien omettre, sans rien réduire, sans rien simplifier. Des guerres tribales aux discriminations actuelles, en passant par le commerce triangulaire des comptoirs des colonies, les plantations de coton, le Fugitive Slave Act, la guerre de Sécession, la Reconstruction, l’abolition de l’esclavage, la ségrégation raciale, le Civil Rights Act, les lois Jim Crow, l’exploitation de la main-d’œuvre dans les mines de charbon, les inégalités sociales, les mouvements activistes noirs, la lutte pour les droits civiques, la Grande Migration afro-américaine, la Renaissance de Harlem, la Nation of Islam, la N.A.A.C.P., le Black Power, la délinquance, le jazz, la drogue ou encore les incarcérations de masse, rien n’est épargné des plus sombres heures qui ont à jamais étroitement liés l’Afrique et les États-Unis.

Roman édifié autour des femmes en référence – hommage aux origines de l’auteur – à la société matriarcale des Akans du Ghana où tout commence, Homegoing, conte tentaculaire d’une famille divisée par l’Histoire entre deux continents, en suit les descendances directes depuis ses racines dichotomiques au XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui. Partant des lignées respectives de deux demi-sœurs aux destinées aussi diamétralement opposées qu’identiquement bouleversantes – l’une est la fille mulâtre du capitaine britannique du Fort de Cape Coast et l’autre est prisonnière de cet important lieu de la traite négrière sur la Côte-de-l’Or dans l’attente d’être expédiée puis vendue en Amérique -, le texte explore l’évolution divergente des branches ghanéenne et américaine de cette généalogie impactée par l’Histoire.

Entre récit gigogne et roman choral, No home est la représentation pointilliste des maillons de cette famille bipartite dans la tourmente des événements de leur temps. Ballottée d’une rive à l’autre de ce sépulcre de tant de vies autrement appelé Atlantique, la narration incruste ces personnages successifs dans les séquences emblématiques d’une chronographie discontinue, plutôt que de reposer sur une élaboration élémentaire autour d’une figure centrale et d’une temporalité linéaire. Au rythme de bonds dans un temps tour à tour comprimé et dilaté, de filiation en filiation et dans l’espace, de l’Afrique au Nouveau Monde, chaque chapitre est le roman miniature éponyme d’une génération. Nonobstant les difficultés techniques de ce parti-pris par nécessité elliptique qui exige de sacrifier au portrait fragmentaire des existences et implique de confiner les individualités au rang de représentants de leur époque avec le risque d’en faire des stéréotypes – écueil que l’auteur évite toutefois avec brio -, cette dimension synthétique n’a rien d’antinomique avec des personnages substantiels, étoffés, fouillés, crédibles, mais surtout émouvants et si ce n’est inoubliables du moins marquants. La contingente frustration induite par la construction allusive de la narration et par les cliffhangers avortés de chaque partie est palliée par cette incarnation vibrante des personnages ainsi que par l’édifiante perception grand angle de l’histoire.

Le fait est que ces individus troublants et attachants sont prétexte à une leçon d’histoire humaniste offrant au lecteur, sans verser dans l’écrit pontifiant, la faculté de pénétration au cœur de l’humain pris dans les rets dévastateurs du destinObsédante démonstration si ce n’est des cycles éternellement répétés de l’histoire du moins de ses rendez-vous qui se ressemblent, le roman est l’illustration magistrale du poids de circonstances qui laminent et dépassent largement ceux qui les vivent et de la puissance de l’hérédité psychoaffective. Cette plongée dans l’intimité de l’abomination initiée par cette ample et rayonnante composition littéraire qui embrasse l’histoire afro-américaine dans son ensemble sans en omettre le moindre épisode permet une compréhension viscérale de la sauvage réalité de l’homme noir et de la transmission intergénérationnelle du préjudice émotionnel. Une analyse pertinente et percutante qui permet d’appréhender comment, passé un certain seuil de déshumanisation, la résilience est largement entravée par le retentissement du passé originel, l’inéluctable et indélébile écho des meurtrissures des ancêtres sur les consciences de leurs héritiers. Un impact sur les êtres qui rejaillit immanquablement sur l’âme de la nation et explique la contemporanéité d’une Amérique à deux vitesses, rongée par le paradoxe biracial, le paradoxe d’intégration ou encore le racisme, et d’un homme noir ancré dans la dislocation identitaire et la crainte, quoique libre d’établir son propre chemin.

Basé sur un vaste corpus de connaissances et de documentationsNo home justifie par sa rigueur historique son regard sans complaisance quoique pertinent sur la nature humaine, dans sa cruauté et ses faiblesses mais aussi ses forces et sa noblesse. Hymne empathique à la mémoire d’existences perdues, coupées de leurs racines et de leurs destinées propres par une terrible réalité, cette interprétation fictionnelle offre la légitime postérité aux sacrifiés anonymes, oubliés d’une histoire qu’ils ont contribué à écrire en silence. Avec désormais trois siècles de recul, cette offrande lyrique à la négritude  s’inscrit toutefois dans ces approches littéraires, noires ou blanches, qui ont dépassé les clivages des déchiffrages partisans de ce sujet épineux et procèdent à un examen honnête de responsabilités partagées, dépourvu de tout manichéisme. Loin d’un procès d’intention ou d’une quête de rédemption, No home tend en toute simplicité à passer, afin de ne pas commettre les mêmes erreurs, le flambeau de la fondamentale ressouvenance dans l’humble espoir d’alléger les souffrances des cicatrices de l’héritage. De cette peinture tristement réaliste brossant, sans complaisance ni misérabilisme, le portrait idiosyncratique et ontologique de la condition de l’homme noir, la beauté réside dans la stature de héros romantique que l’écrivain confère à chaque représentant de ces histoires courtes entrelacées.

Intense, dense, clairvoyante et profonde évocationNo home est la saisissante observation d’un dénouement en marche de trois cents ans d’histoire entremêlée de l’Afrique et des États-Unis passant par le détachement, la page tournée et l’éducation qui, à défaut d’être des panacées, sont des contre-mesures efficaces à l’oppression et des étapes importantes vers l’humanisme. C’est dans ce message d’espoir, applicable à l’ensemble de l’humanité, que repose l’universalité du récit. Une œuvre inspirante pour ceux qui aspirent à la paix entre les communautés et les êtres, égaux dans leurs espoirs, leurs peurs, leurs rêves, leur fureur de vivre, leur dignité, leur quête de sagesse et de sérénité, quels qu’ils soient et quelles que soient les occurrences dans lesquelles ils sont projetés.

Quarante années après la remise du Prix Pulitzer à Alex Haley pour son roman Racines (Roots), Yaa Gyasi renouvelle le grand roman américain avec ce national epic en prose à l’insigne portée sociologique, anthropologique et philosophique. Touchant à l’essence même de la nation américaine, ce chef-d’œuvre est de ceux qui tiennent une place importante dans le patrimoine culturel et les consciences et mériterait de devenir un classique étudié à l’école, à l’instar du premier roman de la regrettée Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. La réussite éclatante de cette fresque entêtante a une résonance toute particulière à l’heure où les Yankees disent au revoir à Barack & Michelle Obama, leur premier président noir et leur plus emblématique first lady depuis Jackie Kennedy…

Soucieuse du moindre détail et de la cohérence globale de son récit, la romancière a tout mis en œuvre pour ne rien laisser au hasard, faisant montre d’une maîtrise surprenante dans la construction de son livre. Modulant subtilement sa prose entre légende et réalisme lucide, elle inscrit son récit dans la tradition du conte populaire sur lequel repose la littérature africaine. Son don de conteuse élève la tragique réalité au rang de fable presque magique et procure au lecteur la sensation d’être au coin du feu et d’écouter le griot dérouler les mille et un fils du mythe, de l’apologue. Le perfectionnisme de sa trame tissée comme un kenté est parachevée par le choix du titre. Sans prôner la lecture en version originale – le plurilinguisme a ses limites -, la formulation initiale d’un intitulé jamais choisi au hasard se révèle souvent éloquente. Étrangement, le titre No home retenu pour la France n’en est pas l’énoncé primitif. S’il illustre parfaitement, dans un anglais intelligible à tout venant, l’idée de déracinement, physique ou psychique, sa version originale est autrement riche de symbolisme. Acception d’accueil – comment ne pas penser à celui qui a été réservé aux Africains sur le sol américain ? – ; référence au homegoing service qui est, selon la tradition funéraire chrétienne afro-américaine célébrant le retour du défunt dans la maison du Seigneur, un rite marqué par la joie d’une mort considérée comme la liberté retrouvée ; renvoi implicite, dans sa forme fractionnée home going signifiant le retour à la maison, au mouvement Back-to-Africa de retour au pays initié par les Afro-Américains dès le XIXe siècle… Autant de références lourdes de sens qui donnent toute sa mesure à ce choix et font résolument d’Homegoing le titre idoine.

Entre construction intelligente et cheminement sagace, Yaa Gyasi livre une édifiante épopée douloureusement fascinante, servie par une écriture vive et efficace. Entremêlant événements historiques et anecdotes familiales, cette œuvre ramassée entre ombre et lumière démontre que de l’histoire qui piétine les êtres, nombre de distorsions grotesques de la vie ne sont que les conséquences solubles non pas de la fatalité mais des agissements de l’homme. De quoi méditer et prendre à bras le corps un monde qui ne demander qu’à devenir meilleur…  Entre drames passés et promesses d’avenir, le chemin de l’humanisme est assurément tortueux.

S’il est hâtif de juger l’étendue et la profondeur d’écriture d’un littérateur à l’aune de son unique premier livre, ces débuts littéraires sont assurément la floraison glorieuse d’un talent précoce – la primo-romancière étant âgée de 26 ans au moment de la sortie de son livre – qui, si elle n’est pas la garantie d’un éminent avenir littéraire, en est du moins la plus encourageante première pierre. Distinguée en septembre 2016 par la National Book Foundation comme l’une des cinq jeunes auteurs les plus remarquables de l’année, Yaa Gyasi est incontestablement la révélation de cette rentrée littéraire de janvier 2017. Ce premier roman magistral d’une écrivain érudite et accessible est résolument un page turner envoûtant, incontournable, inoubliable, dont la dynamique addictive opère des premières lignes jusqu’au point final. Nuit blanche pour histoire noire assurée.

Vous aimerez sûrement :

Une chanson pour Ada de Barbara Mutch, La couleur des sentiments de Kathryn Stockett, La Plantation de Calixthe Beyala, Home de Toni Morrison, Les confessions de Nat Turner de William Styron, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee, Tant que je serai noire de Maya Angelou, Un fusil dans la main, un poème dans la poche d’Emmanuel Dongala, Seuls le ciel et la terre de Brian Leung, Mille femmes blanches & La vengeance des mères de Jim Fergus, La vie sans fards de Maryse Condé, Bloody Miami de Tom Wolfe, Les saisons de la solitude de Joseph Boyden, Dans le silence du vent de Louise Erdrich, Ces âmes chagrines de Léonora Miano, Bamako climax d’Élizabeth Tchoungui…

Extraits :

« La famille est comme la forêt : si tu es dehors, elle est dense ; si tu es dedans, tu vois que chaque arbre a sa place. »
Proverbe Akan

« L »année de la naissance de James, on a dit au fort que le commerce des esclaves était aboli et que nous ne pourrions plus vendre nos esclaves à l’Amérique, mais les tribus ont-elle cessé de vendre ? Cela a-t-il fait partir les Anglais ? Tu ne vois donc pas cette guerre que se livrent les Anglais et les Ashantis aujourd’hui et qu’ils continueront à se livrer longtemps après notre mort ou même celle de James ? Il y a plus en jeu que l’esclavage, mon frère. C’est à qui possédera la terre, les gens, le pouvoir. Tu ne peux pas planter un couteau dans une chèvre et dire ensuite « Maintenant je vais ôter mon couteau lentement, et il faut que les choses se passent facilement et proprement, qu’il n’y ait pas de dégâts. » Il y aura toujours du sang.»
James avait entendu cent fois ce genre de discours. Les Anglais ne vendaient plus d’esclaves en Amérique, mais l’esclavage n’avait pas pris fin, et son père ne croyait pas qu’il finirait un jour. Ils troqueraient simplement une sorte de chaînes pour une autre, changeraient les chaînes réelles qui encerclaient les poignets et chevilles pour d’autres invisibles qui enchaînaient les esprits.

« Je suis une de treize enfants. Maintenant il n’en reste que dix. Quand j’étais petite, il y a eu la guerre entre mon village et un autre. Ils ont pris trois de mes frères. »
[…] « Si ton village avait gagné cette guerre, est-ce que tu n’aurais pas pris trois des frères de quelqu’un d’autre ? »demanda-t-il, ne résistant pas à l’envie de poser la question.
[…] « Je sais ce que tu penses, dit-elle enfin. Tout le monde en fait partie. Les Ashantis, les Fantis, les Gas. Les Anglais, les Allemands et les Américains. Et tu n’as pas tort de le penser. C’est ce qu’on nous a appris à penser. Mais je ne veux pas penser comme ça. Quand mes frères et les autres ont été pris, mon village les a pleurés tandis que nous redoublions nos efforts militaires. Et pour quel résultat ? Venger des vies en en prenant d’autres ? Ça n’a aucun sens pour moi. »
[…] »J’aime mon peuple, James, dit-elle, et son nom dans sa bouche était incroyablement doux. Je suis fière d’être une Ashantie, comme je suis sûre que tu es fier d’être un Fanti, mais après avoir perdu mes frères, j’ai décidé que s’agissant de moi, Akosua, je serai ma propre nation. »

Mais Jo n’était pas en colère. Il ne l’était plus. Il n’aurait su dire s’il avait été en colère autrefois. C’était une émotion dont il n’avait plus besoin, qui n’aboutissait à rien et signifiait encore moins. Si Jo éprouvait quelque chose, c’était de la fatigue.

– Il y a un fort sur la côte du pays fanti, on l’appelle le fort de Cape Coast. C’est là qu’ils gardaient les esclaves avant de les expédier à Arubokyire : l’Amérique, la Jamaïque. Les marchands ashantis y amenaient leurs captifs. Des intermédiaires fantis, ewé ou gas les gardaient, puis les vendaient à des Anglais ou à des Hollandais ou à celui qui offrait le meilleur prix. Tout le monde était responsable. Nous l’étions tous… Nous le sommes tous.

Il ne doit pas y avoir de place pour le regret dans ta vie. Si au moment de faire quelque chose, tout te paraît clair, si tu es certaine, alors pourquoi regretter plus tard ?

[…] elle ne voulait pas croire que le monde pouvait encore lui apporter du bonheur quand ses deux parents l’avaient quittée.

« C’est le problème de l’histoire.  Nous ne pouvons pas connaître ce que nous n’avons ni vu ni entendu ni expérimenté par nous-mêmes. Nous sommes obligés de nous en remettre à la parole des autres. Ceux qui étaient présents dans les temps anciens ont raconté des histoires aux enfants pour que les enfants sachent, et qu’eux-mêmes puissent raconter ces histoires à leurs enfants. Et ainsi de suite, ainsi de suite. Mais maintenant nous arrivons au problème des histoires conflictuelles. […] Nous croyons celui qui a le pouvoir. C’est à lui qu’incombe d’écrire l’histoire. Aussi, quand vous étudiez l’histoire, vous devez toujours vous demander « Quel est celui dont je ne connais pas l’histoire ? Quelle voix n’a pas pu s’exprimer ? » Une fois que vous avez compris cela, c’est à vous de découvrir cette histoire. À ce moment-là seulement, vous commencerez à avoir une image plus claire, bien qu’encore imparfaite. »

[…] Yaw n’était pas certain d’avoir foi dans le pardon. Il avait entendu ce mot les quelques fois où il s’était rendu à l’église avec Edward et Mme Boahen, et de temps en temps avec Esther. Il en avait conclu que c’était un mot que les Blancs avaient apporté avec eux à leur arrivée en Afrique. Une ruse des chrétiens dont ils parlaient haut et fort et librement au peuple de la Côte-de-l’Or. Pardon, proclamaient-ils, tout en commettant leurs méfaits. Quand il était plus jeune, Yaw se demandait pourquoi ils ne prêchaient pas d’éviter de faire le mal plutôt que de pardonner. Mais plus il gagnait en âge, mieux il comprenait. Le pardon était un acte qui intervenait après les faits, un avenir pour la mauvaise action à venir. Et si vous poussez les gens à porter le regard vers l’avenir, ils ne voient peut-être pas le tort qui leur est fait dans le présent.

« Je sais une chose à présent, mon fils : le mal attire le mal. Il grandit. Il se transforme, et parfois tu ne vois pas que le mal dans le monde a débuté par le mal dans ton propre foyer. […] Quand quelqu’un fait le mal, que ce soit toi ou moi, que ce soit la mère ou le père, que ce soit l’homme de la Côte-de-l’Or ou l’homme blanc, il est comme le pêcheur qui jette son filet dans l’eau. Il ne garde qu’un ou deux poissons dont il a besoin pour se nourrir et rejette les autres à l’eau, pensant que leur vie redeviendra normale. Personne n’oublie qu’il a été autrefois prisonnier, même s’il est à présent libre. »

Que peut-il y avoir de pire que la mort ?  Et les événements autour de lui s’étaient chargés de lui fournir la réponse. Quelques semaines plus tôt, la police de New York avait abattu un jeune Noir de quinze ans, un étudiant, pour pratiquement rien. La fusillade avait déclenché les émeutes, opposant de jeunes, des hommes et quelques femmes, aux forces de police. Aux informations, on en avait attribué la responsabilité aux Noirs de Harlem. À ces dingues, ces brutes, ces Noirs monstrueux, qui avaient le culot de demander qu’on ne tire pas sur leurs enfants en pleine rue. Ce jour-là Sonny avait serré dans sa main l’argent que lui avait donné sa mère en rentrant chez lui, espérant ne pas rencontrer des Blancs qui voudraient prouver quelque chose, car il savait dans sa chair, même s’il ne l’avait pas encore totalement enregistré dans son esprit, qu’en Amérique, le pire qui pouvait vous arriver était d’être noir. Pire que mort, vous étiez un mort qui marche.

« Les hommes blancs ont le choix. Ils peuvent choisir leur travail, choisir leur maison. Ils font des bébés noirs, puis ils s’évaporent comme s’ils n’avaient jamais été là, comme si toutes ces femmes noires avec lesquelles ils avaient couché ou qu’ils avaient violées, elles étaient tombées enceintes toutes seules. Les hommes blancs peuvent aussi décider pour les Noirs. Ils les vendaient autrefois ; maintenant ils les envoient juste en prison, comme ils font avec mon papa, et les privent de leurs enfants. Tout ça me brise le cœur, mon fils, le petit-fils de mon papa, de te voir ici avec ces p’tits gosses qui se baladent dans Harlem et connaissent à peine ton nom, encore moins ton visage. Tout c’que je peux dire, c’est que c’est pas comme ça devrait être. Il y a des choses que tu n’as pas apprises de moi, des choses que tu tiens de ton père même si tu l’as pas connu, des choses qu’il avait apprises chez les Blancs. Ça me rend triste de voir que mon fils est un drogué après tout ce que j’ai manifesté, mais ce qui me rend encore plus triste c’est de voir que tu penses que tu peux t’en aller comme ton papa. Continue à vivre comme ça et l’homme blanc n’aura plus besoin de faire quoi que ce soit. Il n’aura pas besoin de te vendre ou de te mettre dans une mine de charbon pour te posséder. Il te possède juste comme ça, et il dira que c’est toi qui l’a fait. Il dira que c’est ta faute  »

Il ajouta qu’on avait besoin de temps pour avoir une idée claire des choses.

Elle était venue dans la cafétéria pour être seule mais au milieu des autres. C’était une sensation qu’elle aimait bien parfois, comme celle de descendre de l’avion à Accra et de se retrouver entourée d’un océan de visages semblables au sien. Elle profitait de cette anonymat pendant ces toutes premières minutes, puis la sensation disparaissait.

Il étudiait parfois avec elle à la bibliothèque, et il l’observait du coin de l’œil dévorer livre après livre. Elle travaillait sur la littérature africaine et la littérature afro-américaine, et quand Marcus lui avait demandé pourquoi elle avait choisi ces thèmes, elle avait répondu que c’était des livres qu’elle pouvait sentir au fond d’elle-même.

C’était une chose de faire des recherches sur un sujet, une autre, ô combien différente, de l’avoir vécu. De l’avoir éprouvé. Comment expliquer à Marjorie que ce qu’il voulait capter avec son projet était la sensation du temps, l’impression d’être une part de quelque chose qui remontait si loin en arrière, qui était si désespérément vaste qu’il était facile d’oublier qu’elle, lui, chacun d’entre nous, en faisait partie – non pas isolément, mais fondamentalement.
Comment expliquer à Marjorie qu’il n’aurait pas dû être là ? Vivant. Libre. Que le fait qu’il soit né, ne soit pas enfermé dans la cellule d’une prison quelque part, n’était pas dû à un travail acharné ou à sa foi dans le Rêve Américain ; il n’était pas arrivé là à la force du poignet, mais par simple chance. Il avait seulement entendu raconter l’histoire de l’arrière-grand-père H par Ma Willie, mais ces histoires suffisaient à le faire pleurer et à l’emplir de fierté. On l’appelait H les Deux Pelles. Mais comment avait-on appelé son père et le père de son père avant lui ? Et les mères ? Ils avaient tous fait partie de leur temps et, en marchant dans Birmingham aujourd’hui, Marcus était une somme de ces époques.

C’était ainsi que la plupart des gens passaient leur existence, aux niveaux supérieurs, sans jeter un regard au-dessous d’eux.

Un grand merci aux Éditions Calmann Lévy pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

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