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une bouffée d'air pur amulya malladiPrésentation de l’éditeurOn est à Bhopal, en Inde, le soir du 3 décembre 1984, quand l’usine de gaz de l’Union Carbide explose, faisant des milliers de morts et de blessés. La jeune Anjali attendait ce jour-là son mari à la gare. Très indifférent à son égard, il a oublié de venir la chercher. Elle survivra, avec de lourdes séquelles, mais exige le divorce, ce qui est alors très choquant dans la bonne société indienne. Remariée plus tard à Sandeep, un homme bon qui l’aime et qu’elle aime, elle aura avec lui un petit garçon gravement handicapé physiquement, une conséquence de ce qu’elle a vécu à Bhopal. Un jour, Anjali revoit par hasard son premier mari – qui découvre alors les catastrophiques suites de son insouciance d’autrefois. Peut-on oublier, peut-on pardonner, peut-on réparer ?

Traduit de l’anglais (Inde) par Geneviève Leibrich.

Titre original : A Breath of Fresh Air

Éditions Mercure de France – 232 pages

Depuis le 12 janvier 2017 en librairie.

Ma note : 4,25 / 5

Broché : 22,80 euros

Ebook : 15,99 euros

La frontière est parfois ténue entre paralittérature et littérarité. Du roman de gare à l’œuvre littéraire, il n’y a parfois qu’un pas qui ne relève pas tant de la richesse du motif ou de la liberté de l’imaginaire qu’à ce qu’on en fait. Ainsi en va-t-il du premier roman d’Amulya Malladi, figure établie de la littérature indienne – à Une bouffée d’air pur initialement publié outre-Atlantique en 2002 s’étant depuis ajoutés six autres romans. Entre des thématiques universelles (amour, famille, féminisme…) connotées par fréquente association à des littératures de genre régulièrement et pour partie injustement vilipendées telles la romance ou la chick lit et une évidente dynamique mélodramatique, l’écrivain s’appuie sur autant de concepts périlleux qui mettent sa plume sur le fil de cette frêle frontière. Elle parvient pourtant à démontrer que de la sensiblerie du drame populaire à la dimension élégiaque de l’œuvre dramatique, la nuance tient moins au fond qu’à la forme et qu’en matière de pérégrination littéraire également il n’est nullement question d’échapper à l’apophtegme selon lequel ce n’est pas la destination mais bien le voyage qui est essentiel.

Quelle meilleure option que le drame annoncé et son intrinsèque issue fatale pour en attester ? C’est donc en une Inde dont elle est originaire – bien qu’exilée aux États-Unis à l’occasion de ses études de journalisme et désormais installée au Danemark avec mari et enfants – que la primo-romancière a choisi de situer l’action d’Une bouffée d’air pur. Inspiré d’un fait réel ayant marqué l’histoire de l’Inde en général et celle de l’auteur en particulier alors proche du lieu de la tragédie mais heureusement pas suffisamment pour être touchée, le texte se fait la résurgence de l’un des pires accidents chimiques du XXe siècle, la catastrophe de Bhopal dans l’État indien du Madhya Pradesh.

Anjali, figure centrale du roman et rescapée avec séquelles respiratoires du cataclysme sanitaire ; Prakash, son premier mari infidèle et négligeant qui l’a oubliée à la gare et par la faute involontaire duquel sa vie est irrémédiablement bouleversée alors qu’elle aurait normalement dû échapper à la catastrophe ; Sandeep, son second époux qui s’inquiète pour elle mais surtout pour leur fils Amar, victime incurable par ricochet d’une hérédité maternelle viciée et dont l’avenir limité est de surcroît entaché par les moyens financiers d’autant plus modestes que ses parents doivent faire face à d’importantes dépenses de santé… Autant de personnages allégoriques autour desquels Amulya Malladi érige un récit symbolique. De l’histoire traumatique de tout un pays à l’hommage aux victimes directes et indirectes de cette fuite de gaz d’isocyanate de méthyle de ce funeste jour de 1984, elle délivre un véritable devoir de mémoire et un saisissant plaidoyer en la défense des proies d’une gravissime négligence qui, abandonnées à leur maux, leur désespoir et leur colère, n’ont peu ou prou reçu aucune compensation financière ou morale ni de l’Union Carbide ni de la justice.

Œuvre hinglish par excellence inscrite dans la tradition des romanciers du sous-continent prisant l’entremêlement de la petite et de la grande histoire – hormis la catastrophe de Bhopal, la mémoire collective transpire dans l’évocation de l’assassinat d’Indira Gandhi et les massacres qui en découlèrent -, Une bouffée d’air pur s’insère en outre dans la mouvance littéraire indienne au féminin faite d’audace, parfois stylistique, en l’occurrence thématique, et soucieuse de redéfinir l’Hindutva d’un continent déchiré entre archaïsme et modernité. Au-delà du portrait de mère-courage, Anjali est le visage d’une indianité en pleine mutation, d’une femme en rébellion contre sa culture, son système. Sa situation maritale, rien moins que banale en Occident mais désavouée, jugée et parfois condamnée par le traditionalisme de la plus grande démocratie du monde, est l’occasion donnée à une exploration de la société indienne et de sonder tout particulièrement les perception, place et condition de la femme dans celle-ci. Cette plongée perspicace dans la culture et la psychologie indienne et cette analyse tout en finesse offrent avec maestria l’occasion de réconcilier les femmes modernes indiennes dans toutes leurs dualités possibles d’avec les choix difficiles auxquels elles doivent se confronter.

Des dimensions historiques et emblématiques qui ne sont toutefois que le filigrane d’un drame intime, celui de parents devant subir le déclin de leur propre chair et celui d’un homme aux prises avec les terribles conséquences de son attitude irresponsable passée.

Entre éclatement de la narration et perturbation de la chronologie, cette chronique d’une mort programmée, dont l’inéluctabilité est servie par un crescendo émotionnel mené jusqu’à son climax, s’appuie sur les caractéristiques typiques du roman choral. En faisant entendre la voix de chacun des membres de ce triangle amoureux à la première personne – obviant ainsi à la superfluité de certains dialogues ou descriptions – et en se basant sur une alternance du passé et du présent, le parti pris narratif offre au lecteur l’entendement profond et authentique de chacun des protagonistes jusques au plus près de leur vécu et de leur intériorité. Les points de vue croisés de ces personnages emblématiques inexorablement liés permettent d’explorer des questionnements qui embrasse la totalité des êtres telles que les notions d’erreur, de culpabilité, de colère, de pardon, d’oubli, de résurgence du passé, de réparation, d’incidence du passé sur le présent, de mort, de sentiments, d’histoire, de mémoire… Autant de concepts riches et complexes abordés avec simplicité, justesse et profondeur.

Tout au long d’Une bouffée d’air pur, Amulya Malladi démontre une parfaite maîtrise de la narration, la fluidité d’une prose mesurée et la rythmicité d’un phrasé qui servent un récit tout en retenue atteignant une acmé affective sans outrance. Loin de condamner son livre à n’être qu’une production larmoyante de seconde zone du fait d’intempestives accumulation de situations pathétiques et de sentiments artificiellement exagérés, la romancière, à partir et en dépit d’une dynamique simple et d’une trame entendue, échafaude une œuvre lyrique et mélancolique qui, entre réel et imaginaire, donne voix à ceux qui n’ont pas échappé au drame de Bhopal et évoque le combat contre la maladie et l’inexorabilité de la mort. La méticulosité de sa plume se retrouve dans la densité des personnages, fouillés, crédibles, attachants et surtout profondément impressifs et inspirants, entre Anjali, reflet de la puissance féminine, Sandeep, figure même de l’intégrité, Amar, incarnation personnifiée du passé qu’il faut savoir laisser s’enfuir, même et peut-être surtout Prakash, image de la conscience nonobstant sa mauvaise foi, son discours passif-agressif, sa fatuité, ses erreurs passées et sa réapparition qui impacte les existences et les ressentis d’Anjali et de son entourage.

Poignante histoire d’amour filial et d’amour tout court, ce récit est une pénétrante leçon de vie et d’héroïsme ordinaire. Impossible de ne pas être ému par ce roman accompli, d’autant plus troublant du fait d’une intelligente réserve, d’une subtile pudeur. Une œuvre prégnante qui rappelle combien il suffit d’un instant, d’un rien, pour faire irrémédiablement basculer sa propre existence et/ou celle des autres. Magnifiquement bien écrit, ce bouleversant memento mori démontre une virtuosité impressionnante pour un premier roman. De quoi espérer que cette primo-traduction tardive d’Amulya Malladi ne soit qu’un commencement… Une bouffée d’air pur est résolument l’expression littéraire éloquente d’un continent dont la nécessaire et attendue modernisation repose entre les mains de ses femmes.

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Extraits :

Le temps rend excuses et absolution inutiles. Il ne guérit pas vraiment, il éloigne simplement les mauvais souvenirs, si bien que le cerveau ne peut plus éprouver à nouveau la douleur envolée.

Parfois la vie prenait un tour désagréable, inattendu, et nous autres mortels devions nous incliner.

J’avais perdu plus que cela ; j’avais perdu le parfum de ma jeunesse, la conviction que demain serait un jour merveilleux. Maintenant, j’étais contaminée par la vérité et la vérité n’était pas compliquée – la vie était souvent très prévisible et demain serait tout aussi terne et monotone qu’aujourd’hui.

Dans ma jeunesse je ne prêtais aucune attention à ce que je lisais. La vie était une série de nouvelles publiées par Mills & Boon, pleines d’imagination, de romanesque et d’horribles hommes machistes. Puis un jour j’ai découvert Graham Greene et son roman The end of the affair. J’étais enthousiasmée. C’était de la belle et bonne littérature. Ce revirement ne s’était probablement pas produit du jour au lendemain. De tête de linotte je ne m’étais pas muée en un tournemain en femme sérieuse. Cela avait pris du temps et nécessité plusieurs mauvaises expériences. J’avais grandi et pour moi grandir avait aussi signifié découvrir des choses nouvelles à apprécier et à aimer. La littérature m’avait fourni un moyen de mettre fin à la monotonie d’une existence superficielle dans laquelle dénicher un mari m’importait davantage que me découvrir moi-même.

Je voulais que chacun lise de la bonne littérature et s’en délecte comme moi. Je ne voulais pas que mes élèves s’enferment dans le désert des thrillers contemporains. J’avais réussi avec certains, tandis que d’autres dissimulaient des romans de Danielle Steel et de Sidney Sheldon entre les pages de leurs manuels scolaires.

C’était la réalité. Toutefois, dans ma tête, j’avais envie d’être quelqu’un d’autre. Je désirais laisser mon imagination s’envoler comme je le faisais quand j’avais vingt et un ans.

Je n’étais pas en mesure de lui assurer un confort matériel et même si je n’étais pas absolument convaincu que l’homme devait être le seul à gagner le pain de la famille, je savais qu’elle avait été élevée dans cet esprit-là. Je me demandais si cela me diminuais à ses yeux. Un homme qui avait besoin que sa femme travaille pour être en état de régler les factures.

Les parents sont censés être infaillibles, être des créatures parfaites, mais Anjali estimait que nous étions de mauvais parents parce que notre fils savait que nous étions faillibles. Pas parce que nous n’étions pas en mesure d’acheter des gombos tous les jours, mais parce que nous ne pouvions pas protéger notre fils ni le sauver se son propre corps.

J’aurais fait n’importe quoi pour elle, mais je ne crois pas qu’elle s’en rendait compte. Si venait le jour où elle souhaitait me quitter pour avoir une vie meilleure, je ne l’en empêcherais pas. À cause de tout ce qu’elle avait vécu, je voulais qu’elle soit heureuse. Mais le bonheur est évanescent, il glisse entre nos doigts, telle une chimère.

C’étais la malédiction de la société. La femme était toujours à censurer. Dans tous les cas ! Si elle était violée, c’était sa faute. Si elle était battue, c’était sa faute. Si son mari la trompait, c’était sa faute.

Je ne parvenais pas à réconcilier mes incertitudes avait ce que je savais être la vérité.

Anjali avait perdu son innocence et cela me mettait en colère, non parce que je n’avais pas eu une épouse innocente, mais parce que quelque chose de tellement dommageable s’était produit que le cynisme avait remplacé son ingénuité. J’aurais souhaité qu’elle n’ait pas eu à subir une perte aussi cruelle.

Nous étions heureux et la vie était une longue lune de miel, comme au cinéma. Et ainsi qu’il arrive souvent dans les films, le bonheur était passager et le contentement éphémère.

Un grand merci aux Éditions Mercure de France pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

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