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ce vain combat que tu livres au monde fouad larouiPrésentation de l’éditeurAssis à la terrasse d’un café parisien, Ali et Malika bavardent paisiblement. À les voir ainsi, jeunes et amoureux, un avenir radieux devant eux, qui pourrait croire que leur existence va bientôt basculer dans l’enfer ? Ce vain combat que tu livres au monde met en scène quatre personnages aux prises avec l’Histoire. La dérive mortelle d’un jeune Franco-Marocain de Paris à Raqqa, les réactions de son entourage, le dilemme qu’affronte sa compagne et, en arrière-plan, les événements tragiques qui ont récemment secoué l’Europe constituent la trame du récit. Fustigeant tous les fondamentalismes, mais ouvert aux points de vue les plus divers, l’auteur nous livre avec ce roman humaniste et engagé un regard indispensable sur notre temps.

Éditions Julliard – 288 pages

Depuis le 18 août 2016 en librairie.

Ma note : 4,5 / 5

Broché : 19 euros

Ebook : 12,99 euros

La littérature se faisant entre autres le reflet de son époque et l’époque étant entachée par une violence tendant à devenir la norme banalisée, la rentrée littéraire 2016 n’a pas échappé à ce néfaste air du temps marqué par un terrorisme plus que jamais d’actualité. Religion, intégrisme, communautarisme, extrémisme, question identitaire des Français de culture musulmane, radicalisation, attentats, etc. sont, de fait, des thématiques particulièrement récurrentes dans les parutions de cette saison, tant dans les écrits des essayistes, forcément, que dans ceux des romanciers, qui ont décidé d’écrire contre l’islamisme radical, qu’ils soient d’origine maghrébine ou non. Ainsi, À la place du cœur d’Arnaud Cathrine & Ni le feu ni la foudre de Julien Suaudeau (Éd. Robert Laffont), Djihad Jane et autres nouvelles d’Olivier May (Éd. Encre fraîche), Évelyne ou le Djihad ? de Mohamed Nedali & Bleu Blanc Noir de Karim Amellal (Éd. de l’Aube), Paris, 13 novembre 2015 de Christian Lejalé (Éd. Imagine and Co), À la fin le ­silence de Laurence Tardieu (Éd. du Seuil), Déserteur de Boris Bergmann (Éd. Calmann-Lévy), Une poupée au pays de Daech d’Éli Flory (Éd. Alma), Continuer de Laurent Mauvignier (Éd. de Minuit), L’homme qui voyait à travers les visages d’Éric-Emmanuel Schmitt (Éd. Albin Michel), sont autant de romans qui comptent parmi les nombreux ouvrages qui abordent et questionnent de près ou de loin ces sujets soulevant de légitimes interrogations et autres inquiétudes dans le contexte des récents et tragiques événements. Inscrit dans cette dynamique littéraire imprégnée par la funeste tendance du moment présent, l’écrivain marocain de naissance et lauréat des Prix Goncourt de la nouvelle 2013 et Grand Prix Jean Giono 2014 Fouad Laroui, après son essai De l’islamisme aux Éditions Robert Laffont – genre dont il envisage avec discernement l’impact restreint en terme de lectorat – a opéré une mise en fiction de sa réflexion sur la menace terroriste islamiste avec Ce vain combat que tu livres au monde.

Dans cette mise en scène transposant la réalité sur le mode de la fiction romanesque, Fouad Laroui tente de raconter et donner à comprendre la dérive vers le djihadisme. Par le prisme d’un jeune ingénieur franco-marocain établi et épanoui que rien ne prédispose à la violence et pourtant emporté par l’extrémisme jusqu’à basculer dans le terrorisme, Ce vain combat que tu livres au monde raconte le brusque passage de la vie anecdotique à la destinée tragique et essaie d’apporter une réponse à la question brûlante qui hante l’esprit de tout un chacun : par quel improbable et terrible hasard un jeune vivant en France passe-t-il de la banale normalité aux rangs de Daech ? Cette plongée dans l’obscurantisme de Paris à Raqqa en Syrie, l’un des fiefs de l’État islamique, permet de mieux appréhender cet incompréhensible et pourtant bien réel phénomène.

En marge de l’évidente explication individuelle du chaos intime – l’auteur restitue avec une minutieuse authenticité les mécanismes psychologiques enclenchés, du revers existentiel à la dépression puis à la pensée sectaire dictée par les mauvaises personnes en faction pour détecter les mauvais moments afin de mieux embrigader -, Laroui brosse le portrait d’une France inique, dans le déni, aux prises avec les conséquences de son histoire et dessine un terrorisme qui n’est finalement que la manifestation ultra-violente d’une révolte trop longtemps latente face au racisme, à la discrimination, à l’humiliation des citoyens à la double culture mis au ban d’une société qui, faute d’accepter d’être la leur autrement que très relativement et très injustement, crée de sombres vocations. Dans ce contexte, le romancier démontre à quel point le sentiment de rejet peut promptement poindre, comme il suffit d’un rien pour passer de la réalité la plus féroce aux projections les plus irrationnelles, à quel point la célérité du processus d’endoctrinement est aussi invraisemblable qu’effective et combien la frontière entre libre arbitre du côté de la vie et mortifère manipulation est ténue.

Mais selon Laroui, l’interprétation de cette déviance ne se cantonne pas au seul vécu de l’individu. Aux justifications individuelles ou sociétales s’ajoutent des mobiles historiques qui alimentent des rancœurs transgénérationnelles ; ressentiment dont les fondamentalismes se repaissent. C’est pourquoi l’auteur a judicieusement opté pour une structure duale du récit. Cette partition n’oppose passé et présent que pour mieux mettre en évidence le lien de cause à effet, le phénomène de répercussions dans une chronologie aux périodes forcément interdépendantes. De chapitre en chapitre, Laroui passe donc de la première partie purement romanesque, dans une relative mesure plus légère, centrée sur la narration de l’existence contemporaine des protagonistes, à la seconde partie, récit historique traversant les XXe et XXIe siècles, relevant de l’analyse diachronique largement simplifiée mais jamais simpliste. Cette alternance de chapitres entre passé et présent, à la rythmique obsédante, est d’autant plus pertinente que les conséquences de l’Histoire ont un impact sensible sur la vie des êtres, victimes des collusions et autres tractations occultes des puissants. Du remodelage du Moyen-Orient par Sykes & Picot en 1916 à la faute du proconsul des États-Unis en Irak Paul Bremer qui accula en 2003 une partie de l’élite laïque du Baas à tomber sous la coupe de Daesh, en passant par les promesses non tenues de Lawrence d’Arabie, la trahison de la Déclaration Balfour qui scella le sort des Palestiniens ou encore l’échec des rêves panarabes nassériens, l’auteur ne se contente pas de livrer un condensé d’histoire mais retrace « les Histoires » qui ont abouti aux attentats du 13 novembre 2015 sur lesquels s’achève le roman. En prenant le parti de la confrontation des lectures occidentale et moyen-orientale des événements historiques, il démontre à quel point en fait de mémoire collective, les cultures s’appuient davantage sur des interprétations mnésiques partisanes et que ces déchiffrages partiaux peuvent devenir de puissantes armes idéologiques au service de coteries plus ou moins dangereuses tels les fondamentalismes religieux. Il porte principalement à l’attention du lecteur occidental la version maghrébine, proche et moyen-orientales d’un monde arabe au glorieux passé victime ce dernier siècle des trahisons, mensonges et autres malentendus d’avec un Occident qui porte la responsabilité des stigmates qui marquent aujourd’hui le monde entier.

Entre contradictions identitaires, frustrations sociales et blessures historiques, au cœur d’une époque marquée par la perte de valeurs et de repères et de banalisation des violences, Fouad Laroui a scrupuleusement remonté les origines de la haine et de la barbarie et livre au final un véritable roman d’investigation permettant de mieux se représenter l’un des malheureusement trop nombreux visages de la sauvagerie moderne. Il explique notamment pourquoi le fanatisme ne prend plus seulement racine dans l’inculture et la misère mais touche également des cibles plus instruites voire érudites, en situation d’échec constant malgré leurs études dans un Occident qui les répudie. Quitte à rater sa vie, autant mourir en héros ! Voilà le nouveau rêve d’accomplissement vendu par les adeptes d’une lecture dévoyée des versets coraniques prônant selon leur fallacieuse interprétation la plus impitoyable charia.

Son portrait de terroriste, des premiers refuges idéologiques aux trop tardifs remords, est aussi l’occasion d’explorer la réaction de l’entourage d’un personnage tel qu’Ali. Entre son cousin manipulateur à l’origine de l’infernal engrenage et sa compagne démunie Malika qui permet d’aborder la question de la condition de la femme, c’est la meilleure amie de cette dernière, Claire, dont le lecteur gardera sans doute le plus impérissable souvenir, non parce qu’en tant qu’occidentale elle faciliterait le processus d’identification selon la réductrice vision souchiste mais parce qu’elle est résolument la figure la plus truculente du récit et surtout parce que son latitudinarisme véhicule le plus symbolique espoir porté par le livre ; espérance qui lui revient tout naturellement pour clôturer le roman avec ces quelques mots dont la concision n’a d’égale que la beauté profonde, s’inscrivant en réjouissante opposition au fatalisme du titre de l’œuvre : « À la vie ! ». Fouad Laroui tenterait-il de parachever son état des lieux désespérant avec l’idée selon laquelle la femme est l’avenir de l’homme ?

D’une écriture simple portée par de nombreux dialogues incisifs, Ce vain combat que tu livres au monde est un roman facile d’accès mais n’en est pas moins riche d’enseignements. Anathématisant les fondamentalismes de toute obédience et combattant l’inéluctabilité du mal, ce morceau de littérature marocaine francophone apporte éclairages et pistes de réflexion autour des débats sensibles marquant la tendance lourde de cette rentrée littéraire, afin d’envisager les solutions capables d’enrayer les ravages de l’intransigeante ferveur. Didactique mais jamais moralisateur, Laroui gratte les plaies de notre époque sans jamais se départir de la touche d’humour qui caractérise sa bibliographie depuis ses débuts et ne prend d’autre parti que celui de la vie dans les différents angles de réponses qu’il apporte à la question de la radicalisation. Loin de souffleter par affront une France dont il glorifie la langue du bout de sa plume, il ne lui adresse quelques remarques que pour mieux lui rappeler la nécessaire remise en question afin que tout soit pour le mieux et l’indispensable veille afin de ne pas perdre voire même améliorer son statut de meilleur des mondes possibles au cœur d’une humanité intrinsèquement imparfaite et injuste. Sans verbalisme ni manichéisme, le texte rappelle avec justesse et force émotions nuancées que l’espoir à la crise spirituelle réside en chacun de nous.

Sorti quelques jours après les attentats de Nice, confondant ainsi brutalement réalité et fiction, Ce vain combat que tu livres au monde, pris dans le tourbillon d’une actualité brûlante, est incontestablement l’un des romans phare de la rentrée littéraire 2016. Avec ce roman clairvoyant et visionnaire, Fouad Laroui se place résolument comme un témoin de son époque, portant un regard nécessaire sur notre société, notre monde et notre temps. Avec ce texte humaniste engagé qui ne le pose pas en simple spectateur mais en véritable acteur du monde qui l’entoure, suffisamment impliqué pour prendre la plume contre la radicalisation afin de ne pas courber l’échine face à ceux qui entendent exercer le contrôle par la terreur, Fouad Laroui affirme le rôle de résistance de l’écrivain, sans doute l’un des plus fondamentaux, d’autant plus majeur à l’heure de civilisations excédées ou désespérées par la procrastination et l’impuissance politiques.

Si les romans ne peuvent changer le monde, ils participent tout du moins à la préservation de la part d’humanité du lecteur et dans une certaine mesure à sa résilienceRoman éclairant de l’obscurantisme servi par l’hyperréalisme – bien plus concernant que la froideur factuelle de l’essai ou du documentaire ! – de personnages emblématiques et d’un drame annoncé particulièrement évocateur, Ce vain combat que tu livres au monde est sans conteste de ceux-là et la meilleure leçon que l’on en retiendra est de « fermer la porte sur le chaos du monde, sur la laideur de tous les fanatismes, juif, chrétien, musulman, hindou, qu’ils disparaissent ! ». Sus à l’intolérance exaltée et vive la vie !

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Le Français de Julien Suaudeau, La dernière nuit du Raïs, L’équation africaine, Les hirondelles de Kaboul À quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra, Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier, Rue des voleurs de Mathias Énard, Aime la guerre ! de Paulina Dalmayer, Purge et Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen, Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann, Dis que tu es des leurs d’Uwem Akpan, Hobboes de Philippe Cavalier, Debout-payé de Gauz, Une constellation de phénomènes vitaux d’Anthony Marra, Julie’s way de Pierre Chazal…

Extrait :

« La mélancolie, dans son sens psychiatrique, n’est pas le romantique vague à l’âme des poètes. C’est une véritable psychose dont l’aboutissement fréquent est le suicide. D’où cet aphorisme qu’on apprend sur les bancs de la faculté de médecine : la mélancolie est la seule urgence psychiatrique.
Ce petit préambule était nécessaire pour évoquer le kamikaze. Qu’est-ce qui conduit un être humain à se faire exploser, c’est-à-dire à se suicider ? Et si le kamikaze était tout simplement un mélancolique, traversé parfois par des épisodes maniaques.
Et s’il était le symptôme du monde arabe actuel ? Le mal pernicieux dont souffre cette grande famille humaine ne réside pas dans la théologie mais dans une mélancolie latente, masquée ?
Pris dans l’étau d’un rêve orgueilleux de grandeur, plongeant ses racines dans un Moyen Âge défunt, rêve désormais inaccessible, confronté à un présent sociopolitique médiocre, fait de mauvaise gouvernance, de disproportion abyssale des richesses, de corruption, d’impuissance politique, ce monde-là ne peut que sombrer dans la désespérance et la mélancolie.
En quête d’une solution miracle, il aura tout essayé, en vain : le nationalisme, le socialisme, la dictature militaire, la religion enfin. Pour revenir toujours au point de départ… »
Gérard Haddad,
Mélancolie des peuples, La Revue n°59-60, janvier-février 2016

Un grand merci aux Éditions Julliard pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

3 réflexions sur “Ce vain combat que tu livres au monde de Fouad Laroui

      • Je t’en prie ! Non pas eu le temps :/ : la fin de ma grossesse et la naissance de ma fille le 25 décembre m’ont pris toute mon énergie :) Bonne année 2017 que je te souhaite douce et belle et remplie de belles découvertes littéraires !!

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