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the girls emma clinePrésentation de l’éditeurNord de la Californie, fin des années 1960. Evie Boyd, quatorze ans, vit seule avec sa mère. Fille unique et mal dans sa peau, elle n’a que Connie, son amie d’enfance. Lorsqu’une dispute les sépare au début de l’été, Evie se tourne vers un groupe de filles dont la liberté, les tenues débraillées et l’atmosphère d’abandon qui les entoure la fascinent. Elle tombe sous la coupe de Suzanne, l’aînée de cette bande, et se laisse entraîner dans le cercle d’une secte et de son leader charismatique, Russell. Caché dans les collines, leur ranch est aussi étrange que délabré, mais, aux yeux de l’adolescente, il est exotique, électrique, et elle veut à tout prix s’y faire accepter. Tandis qu’elle passe de moins en moins de temps chez sa mère et que son obsession pour Suzanne va grandissant, Evie ne s’aperçoit pas qu’elle s’approche inéluctablement d’une violence impensable. Dense et rythmé, le premier roman d’Emma Cline est saisissant de perspicacité psychologique. Raconté par une Evie adulte mais toujours cabossée, il est un portrait remarquable des filles comme des femmes qu’elles deviennent.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch.

Titre original : The Girls

Éditions Quai Voltaire – 331 pages

Depuis le 25 août 2016 en librairie.

Ma note : 3,25 / 5

Broché : 21 euros

Ebook : 14,99 euros

À trois ans du cinquantenaire de la tragédie – si tant est que l’on puisse célébrer un tel événement -, deux auteurs sont étrangement réunis au même moment – la rentrée littéraire 2016 – autour de la thématique commune de l’une des plus célèbres affaires criminelles des États-Unis : l’assassinat de l’actrice alors enceinte de huit mois et épouse de Roman Polanski, Sharon Tate et de quatre de ses amis. La coïncidence va même jusqu’à des titres d’œuvres approchants. Là s’arrêtent cependant les similitudes. Si, avec son western psychédélique California Girls publié chez Grasset, Simon Liberati prend le parti de l’hyper réalisme halluciné afin de reconstituer au plus près de sa vérité ce fait divers largement fantasmé depuis ces cinquante dernières années, la toute jeune Emma Cline a quant à elle préféré pour The Girls, son premier roman, une adaptation fictionnelle plus fantasmatique et détachée de ce crime ayant défrayé la chronique et dont le monde entier se souvient encore aujourd’hui.

Loin de revisiter fidèlement l’épopée sanglante ayant anéanti l’utopie hippy et le rêve hollywoodien et de s’ériger en roman historique, le texte porte moins sur ce funeste 9 août 1969 que sur les affres des jeunes filles en fleur du flower power ; l’identification des protagonistes de l’histoire réelle (Charles Manson, Susan Atkins, The Family, The Garbage People, Denis Wilson le batteur des Beach Boys, etc.) se fait d’ailleurs en filigrane quoique aisément puisque la primo-romancière américaine a préféré modifier tous les noms, hormis celui de Suzanne – si l’on excepte la nuance orthographique – qui, plus que l’avatar du leader charismatique de la tristement célèbre communauté hippie, est la figure emblématique et déterminante du livre et dans l’expérience de la jeune Evie. L’affaire Charles Manson n’est finalement presque qu’un prétexte exofictionnel accrocheur pour évoquer les méandres de l’adolescenceThe Girls n’en reste pas moins un drame annoncé, relevant toutefois davantage du désastre intime et du fléau social que de la chronique macabre. Et même si l’esclavage sexuel des filles au sein de la secte ainsi que l’homicide sont forcément abordés, Emma Cline, malgré quelques scènes dérangeantes, a volontairement renoncé à tout voyeurisme et autre sensationnalisme racoleurs.

Partant donc de ces filles qui, selon le titre anglo-éponyme, sont, avant même l’ignoble Charles Manson ou la pauvre Sharon Tate, la substantifique moelle de ce roman, Cline brosse le portrait de l’adolescence, période existentielle capitale durant laquelle se forge la femme en devenir.

« L’adolescence me captive, explique-t-elle, car c’est le moment où l’on commence à prendre réellement conscience du monde qui nous entoure, à y être attentif. On cherche partout des modèles, les plus attirants possible quitte à ce qu’ils soient dangereux. Pour les jeunes filles, le regard des autres – en particulier masculin – et l’idée que l’on s’en fait jouent un rôle déterminant dans l’objectivation, l’individuation de soi-même. »

Cette plongée réaliste dans la complexité et les paradoxes féminins, tant du point de vue de l’intériorité que de la place dans la société, est l’occasion de dresser l’impitoyable constat de la condition féminine qui n’est pas la seule résultante de vécus individuels plus ou moins chaotiques mais également dictée par une société dans laquelle naître fille est un handicap qui ampute sérieusement la capacité à croire en soi-même et à pouvoir se réaliser aussi pleinement qu’un homme. Le contrepoint d’une Evie mature qui revient à des lustres de distance sur son expérience adolescente et observe la nouvelle jeune génération, démontre si ce n’est l’échec de la libération de la femme du moins l’immensité du travail qu’il reste à accomplir en la matière.

En marge de la topographie émotionnelle d’une jeune fille et d’un bilan féministe dans lesquels la jeune écrivain brille par la pertinence de ses analysesThe Girls explore la dynamique sectaire en mettant en scène l’insidieux processus de renoncement à son individualité pour le clan, le sentiment de fascination et la force de l’emprise, a fortiori chez cette proie de choix qu’est une demoiselle dont la malléabilité n’a d’égal que le sentiment d’insécurité.

Si les premiers romans ont bien souvent du mal à s’imposer, a fortiori à un moment du calendrier où les publications sont pléthoriques, celui d’Emma Cline est à des années lumières de ce sort. Comme cela arrive, rarement quoique régulièrement, les passions se déchaînent de façon assez irrationnelle autour d’un manuscrit, parfois même inachevé comme en l’occurrence. Convoité pour une programmation simultanée dans une trentaine de pays dont les éditeurs ont fait monter les enchères jusqu’à deux millions de dollars, le coup de poker éditorial a même attiré l’attention du cinéma et les droits ont d’ores et déjà été acquis par le producteur Scott Rudin. The Girls est résolument devenu un succès dès avant sa sortie. Surenchère ?

L’auteur investit avec authenticité les états d’âme féminins en particulier adolescents et l’on ne peut lui contester le raffinement et la poésie de son écriture sensorielle – dont il faut d’ailleurs saluer l’excellent travail de traduction de Jean Esch -, mais force est de constater que ce qui apparaît pour commencer comme un véritable style devient vite une manie. Au phrasé fragmentaire par trop systématique s’ajoutent des tropes certes lyriques et originaux mais qui virent à l’automatisme et finissent par polluer la trame narrative. Trop travaillé, le texte pêche par orgueil et la coquetterie scripturale de l’auteur se fait presque au détriment d’une profondeur d’autant plus fondamentale qu’en choisissant ce morbide fait divers des légendaires sixties sur lequel tout a été dit et dont tout le monde connaît la fin, elle a déjà privé son récit de la dimension palpitante, de l’intensité du mystère.

Avec un fond à double tranchant à la fois judicieux et dangereux tant le sujet Manson-Tate captive mais à propos duquel il est difficile d’innover et en dépit des maladresses passagères de forme du fait d’une phraséologie moléculaire moderne pas toujours esthétique et d’un usage excessif de la figure de style – erreurs qui témoignent toutefois d’un solide bagage et d’une grande sensibilité littéraires -, le roman n’est pas mauvais pour autant mais n’est certainement pas la grande révélation de la rentrée littéraire proclamée partout où la peau de l’ours a été vendue très chère avant que celui-ci n’ait été tué. Mêlant exofiction, roman d’apprentissage, roman psychologique et roman noirThe Girls n’est certes pas aussi envoûtant qu’annoncé mais reste tout de même un roman universel autour du malaise adolescent agréable à lire. Entre une incontestable finesse psychologique, un sens aigu de l’observation de ses contemporains et un évident pointillisme stylistique qui nécessite néanmoins d’être cadré, Emma Cline laisse en définitive présager de jolies propositions littéraires à venir.

Vous aimerez sûrement :

Bianca de Loulou Robert, La nuit ne dure pas d’Olivier Martinelli, Plus loin, plus près de Hannah Harrington, Le roman de Boddah d’Héloïse Guay de Bellissen, Yaak Valley, Montana de Smith Henderson, Un long silence de Mikal Gilmore, Les enfants de chœur de l’Amérique d’Héloïse Guay de Bellissen, Dans le silence du vent de Louise Erdrich, Muette d’Éric Pessan, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier, Amelia de Kimberly McCreight, Le dîner d’Herman Koch, Là où tombe la pluie de Catherine Chanter, Barracuda de Christos Tsiolkas, Le cercle Pouchkine de Simon Montefiore…

Extraits :

Mais même la présence inattendue d’intrus inoffensifs dans la maison me perturbait. Je ne voulais pas exposer ma propre pourriture intérieure, ne serait-ce qu’accidentellement. Vivre seule était terrifiant à cet égard. Il n’y avait personne pour contrôler vos débordements, la façon dont vous trahissiez vos désirs primitifs. Comme un cocon tissé autour de vous, fait de vos propres inclinations nues et jamais ordonné selon les schémas de la véritable vie humaine.

Seules les filles peuvent s’accorder une véritable attention mutuelle, du genre qu’on assimile au fait d’être aimée. Elles remarquent ce qu’on veut faire remarquer.

[…] je ne croyais pas vraiment que l’amitié puisse être une fin en soi, autre chose que le bruit de fond de cette comédies des garçons qui vous aiment ou ne vous aiment pas.

Des chansons qui enflammaient ma propre tristesse légitime et l’alignement imaginaire de mon être sur la nature tragique du monde. Combien j’aimais me torturer de cette façon, attiser mes sentiments jusqu’à ce qu’ils deviennent insupportables. Je voulais que tout dans l’existence soit habité par cette frénésie, gonflé d’importance, afin que même les couleurs, le temps qu’il faisait et les goûts soient davantage saturés. Voilà ce que promettaient ces chansons, ce qu’elles extrayaient de moi.

« Connard », murmura-t-elle, mais elle n’était pas vraiment en colère. Cela faisait partie du rôle d’une fille, vous deviez accepter les réactions que vous provoquiez. Si vous vous mettiez en colère, vous étiez une folle, et si vous ne réagissiez pas, vous étiez une salope. La seule chose que vous pouviez faire, c’était sourire dans le coin où ils vous avaient acculée. Et vous impliquer dans la plaisanterie, même si c’était toujours vous la cible.

C’était là notre erreur, je pense. Une de nos nombreuses erreurs. Croire que les garçons suivaient une logique que nous pourrions comprendre un jour. Croire que leurs actions avaient un sens au-delà de la pulsion inconsidérée. Nous étions des théoriciennes du complot, nous voyions des présages et des intentions dans chaque détail, en espérant ardemment être assez importantes pour faire l’objet de réparations et de spéculations. Mais ce n’étaient que des gamins. Idiots, jeunes et directs : ils ne dissimulaient rien.

L’idée que l’on puisse me juger supplantait toutes les inquiétudes ou les questions que j’aurais pu avoir au sujet de Russell. À cette époque, j’étais d’abord une chose que l’on jugeait, ce qui, dans toute interaction, déplaçait le pouvoir sur l’autre.

Sans doute lui avait-elle déjà pardonné cet abandon. Les filles étaient douées pour colorier ces vides décevants. Je repensais à la nuit précédente, à ses gémissements exagérés. Pauvre Sasha.
Elle croyait certainement que toute tristesse, toute lueur d’inquiétude à cause de Julian, n’était qu’un problème de logistique. À cet âge, la tristesse avait la texture agréable de l’emprisonnement : vous vous cabriez, vous boudiez face aux chaînes des parents, de l’école et de l’âge, toutes ces choses qui vous éloignaient du bonheur certain qui vous attendait.

J’avais vieilli et les supports idéalisés de futurs moi-même avaient perdu leur réconfort.

Pauvres filles. Le monde les engraisse avec des promesses d’amour. Elles en ont terriblement besoin et la plupart d’entre elles en auront si peu. Les chansons pop à l’eau de rose, les robes décrites dans les catalogues avec des mots comme « coucher de soleil » et « Paris ». Puis on leur arrache leurs rêves de manière si violente […].

J’enviais les certitudes de Victor, la syntaxe idiote du bien-pensant. Cette croyance – selon laquelle le monde possédait un ordre invisible, il suffisait de chercher les symboles -, comme si le mal était un code que l’on pouvait déchiffrer.

J’avais participé à un schéma, j’avais été définie, nettement, comme une fille, en fournissant une valeur connue. Il y avait là quelque chose de presque réconfortant, la clarté de l’objectif, même si cela me faisait honte. Je ne comprenais pas que l’on pouvait espérer plus.

Je croyais, à la manière des adolescentes, dans la justesse et la supériorité absolues de mon amour. Mes propres sentiments en formaient la définition.

[…] je savais que le simple fait d’être une fille dans ce monde entravait votre capacité à croire en vous. Les sentiments ne semblaient pas du tout fiables, un embrouillamini gratté sur une planche de Ouija.

Mais j’aurais du savoir que quand des hommes vous mettent en garde, ils vous mettent en garde contre le film sombre qui défile dans leur propre cerveau.

Je pensais que le fait d’aimer quelqu’un constituait une sorte de mesure de protection, que la personne aimée comprenait l’ampleur et l’intensité de vos sentiments, et agissait en conséquence. Cela me paraissait équitable, comme si l’équité était une dimension dont se souciait l’univers.

Ce monde caché qu’habitent les adolescents, se contentant de faire surface quand ils n’ont pas le choix, pour habituer leurs parents à leur éloignement.

Quel infime glissement avait pu faire basculer l’issue ? Si les visages rayonnants des planètes avaient gravité autour de la Terre dans un autre ordre, si une marée différente avait grignoté le rivage cette nuit-là… la séparation entre le monde dans lequel je n’avais rien fait et celui où j’aurais pu faire quelque chose était-elle aussi ténue que cela ?

Nous avions couché avec les hommes, nous les avions laissés faire ce qu’ils voulaient. Mais ils ne connaîtraient jamais les parties de nous-mêmes que nous leur cachions ; ils ne percevraient jamais le manque, et ne sauraient même jamais qu’il y avait autre chose à chercher.

Un grand merci aux Éditions La Table Ronde pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

6 réflexions sur “The Girls d’Emma Cline

  1. C’est bizarre, je n’ai pas vu les effets automatisés que tu évoques, je n’ai pas senti de travail du style si particulier, tant j’ai été prise par l’histoire. J’ai trouvé la description des ressentis de l’adolescence extrêmement juste pour ma part. En tout cas j’ai tout de suite pensé que ce livre ferait un bon film, je suis donc ravie que les droits aient été acquis !

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    • Quand on est pris par un texte, on ne remarque pas forcément ses défauts. Inversement, on a tendance à focaliser quand on n’accroche moins. Cela étant, je suis d’accord avec le fait qu’elle investit brillamment – sans doute du fait de son jeune âge, c’est encore frais dans son esprit – les émois de cet âge charnière. Et effectivement, même si j’ai tendance à préférer les livres aux films, je pense qu’en l’occurrence, je préférerais l’adaptation…
      Quoi qu’il en soit, mon goût et mon soutien appuyé pour les premiers romans me poussent à être ravie pour elle de l’énorme succès qu’elle rencontre, indépendamment de mes réserves sur un texte auquel j’accorde malgré tout une note honorable au final.
      Amitiés littéraires.

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        • J’observe avec plaisir que les premiers romans trouvent une place privilégiée dans le cœur de plus en plus de lectrices et lecteurs.
          Pour ma part, il me semble que je suis aussi objective avec un primo-romancier qu’avec un écrivain aguerri. Peut-être suis-je un peu moins virulente quand je n’accroche pas, histoire de ne pas trop heurter une vocation naissante et une première confrontation à la critique mais néanmoins, si je n’aime pas, je ne m’en cache pas.
          Merci pour ton commentaire et au plaisir de nos pérégrinations littéraires…

          Aimé par 1 personne

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