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yaak valley, montana smith hendersonPrésentation de l’éditeur : Dans les paysages grandioses du Montana des années 1980, l’histoire d’un homme en perdition confronté à ce que l’humanité a de pire et de meilleur. Héritier des grandes œuvres de nature writing, un roman qui soulève les contradictions les plus violentes et dérangeantes d’une Amérique qui préfère ignorer ses marginaux. Portée par une écriture tour à tour sauvage, brutale et poétique, une révélation. La première fois qu’il l’a vu, Pete a cru rêver. Des gosses paumés, il en croise constamment dans son job d’assistant social. Mais, tout de même, un enfant en pleine forêt, méfiant, en guenilles, l’air affamé… Pete s’accroche, laisse de la nourriture, des vêtements et finit par gagner la confiance du petit. Suffisamment pour découvrir que le garçon n’est pas seul. Sa mère et ses frères et sœurs sont introuvables, il vit avec son père, Jeremiah Pearl, un fondamentaliste chrétien qui fuit la civilisation pour se préparer à l’Apocalypse et comploter contre un gouvernement corrompu et dépravé. Petit à petit, entre Pete et Jeremiah s’installe une relation étrange. Car Jeremiah s’est isolé par désespoir, après un drame atroce ; Pete de con côté est au bord de sombrer : son frère est recherché par la police ; son ex, alcoolique, collectionne les amants ; et, surtout, sa fille de quatorze ans a disparu quelque part le long de la route du Texas… Deux hommes aux prises avec des démons qu’ils ne pourront pas faire taire très longtemps…

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny.

Éditions Belfond – 576 pages

Depuis le 18 août 2016 en librairie.

Titre original : Fourth of July Creek

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 23 euros

Ebook : 15,99 euros

S’inscrivant dès son entrée en littérature dans la lignée des plus grands auteurs portant un regard frondeur et critique sur les failles de l’American way of life tels Cormac McCarthy, Peter Heller ou encore Richard Ford auxquels la critique dithyrambique le compare déjà, Smith Henderson est une révélation percutante de la rentrée littéraire 2016 avec Yaak Valley, Montana ; un premier roman de quelque 600 pages qui, outre-Atlantique, n’en finit plus d’être distingué, par ses pairs (Philip Meyer, Kevin Powers…) comme par les institutions de prestigieuses récompenses littéraires – finaliste du prix de la fiction PEN Center USA, du prix James Tait Black, du prix du premier roman Flaherty Dunnan, du prix du roman Ken Kesey et du prix de la meilleure œuvre de fiction décerné par le Texas Institute of Letters Jesse H. Jones.

Yaak Valley, Montana entraîne le lecteur aux confins les plus inhospitaliers de l’une des plus vastes fédérations états-uniennes qui, entre faible densité, climat rude, grands espaces et faune sauvages, est l’ultime incarnation du far and wild wild Ouest américain. C’est dans ce cadre prédominant dépeint dans la plus pure tradition du nature writing, sur fond de campagne électorale entre Reagan et Carter et aux côtés d’un héros ordinaire dissimulé sous d’épaisses couches de loser magnifique qu’Henderson explore le côté obscur de la nation américaine, un monde dépourvu d’artifices dans lequel les cabossés de la vie côtoient les laissés pour compte. Un Montana pas seulement loin des clichés glamour hollywoodiens ou des quartiers résidentiels au gazon soigneusement tondu mais également à mille lieues de l’utopique American dream.

Misères sociale et morale avec leur cortège de conditions de vie plus que rudimentaires, de violence, de haine, de meurtre, d’inceste, d’alcoolisme, de toxicomanie, de prostitution, de folie, etc., sont donc au programme de cette plongée singulière, édifiante et sidérante dans ces États-Unis en souffrance, en marge. Du raté au planqué, de l’écorché vif au vrai déséquilibré, chacun des personnages incarnés, vibrants et attachants de cette cour des miracles est plus barré que le précédent mais moins que le suivant et même les garants de l’ordre sont corrompus et/ou déjantés. C’en serait presque comique si ce n’était pas si vraisemblable, l’auteur puisant directement dans son vécu pour narrer un Montana dans lequel il s’est construit et des Montanians auprès desquels il a grandi.

Inspiré de son expérience en qualité d’éducateur spécialisé, son protagoniste assoie le réalisme de ce roman social qui, par l’entremise de l’équivoque fondamentaliste complotiste Jeremiah, évolue partiellement vers le thriller politique. Par le prisme de ce véritable double littéraire, l’écrivain évoque avec justesse le métier d’assistant social, témoin du drame humain en ses formes diverses les plus insoutenables, même sous ces latitudes érigées par beaucoup au rang d’El Dorado. Une profession qui, confrontée aux pires tragédies existentielles, ne peut se satisfaire de la rigidité de la loi et de la morale mais doit composer au cas par cas et parfois se compromettre pour œuvrer efficacement. Loin de virer dans l’hagiographie, il fait le portrait nuancé d’une vocation à la fois nécessaire et négligeable, une piètre main tendue, une dévotion vaine car impuissante et parachève son tableau en créant des travailleurs sociaux torturés, tout autant si ce n’est plus largués que les cas soc’ qu’ils sont censés guider.

À la fois typiquement américaine et d’une dimension universelle avec ces histoires de gamins qui trinquent quand les parents boivent et de services sociaux qui mettent de dérisoires coups d’épées dans l’eau pourtant ô combien indispensables quand bien même ce ne serait que pour sauver une seule enfance, cette chronique de la violence affreusement ordinaire explore avec empathie la complexité et la faillibilité des êtres qui jamais ne devraient être envisagés avec manichéisme.

Et Henderson, de sa plume trempée dans le vitriol, d’entremêler ces destinées brisées pour mieux faire le constat d’échec d’une Amérique à deux vitesses dans laquelle la rage de la seconde zone campagnarde à l’égard de l’urbaine opulence capitaliste se transforme en une paranoïa extrémiste qui devient dominante. De son regard courroucé à double sens, il dénonce, sans concession mais sans jamais tomber dans le mépris snob et paternaliste des citadins, les démons intérieurs de cette terre reculée confite dans sa religion et son ultra-conservatisme mais critique surtout un gouvernement dont l’économie globale a largement contribué à paupériser avant de l’abandonner cette Amérique rurale à laquelle l’auteur exprime son attachement. Une vision iconoclaste de la première puissance mondiale, dure, frontale, parfois dérangeante, mais belle et bien criante de vérité, qui prend aux tripes, coupe le souffle et brise le cœur.

Steinbeck, Faulkner, Russo, Harrison, Franzen et bien d’autres encore… Si l’on retrouve dans cette fresque d’une authenticité et d’une humanité émouvantes les traces inspirées de nombreuses influences, Henderson a incontestablement su mettre son audace, son imagination et son style mordant au service d’un roman original, vertigineux, féroce, envoûtant. Porté par l’intensité narrative de son écriture flamboyante, ce page turner remarquablement mené de l’épigraphe au point finalsavant mélange de scènes choc, de mystère et d’émotions, est un guet-apens dont le lecteur ne sort pas indemne. Brassant avec force noblesse et infamie, hideur et beauté, prosaïsme et poésie, lumière et noirceur, autant d’instants glaçants que de moments de grâce émanent de ces pages contrastées dont puissance et rythme ne faiblissent jamais. La densité dramatique n’a d’égal que l’espoir qui transpire malgré tout de ce chef-d’œuvre saisissant et fascinant qui, faut-il le rappeler, est le premier roman d’un Smith Henderson dont le second roman ne manquera certainement pas d’être attendu par un large public.

Vous aimerez sûrement :

Hobboes de Philippe Cavalier, Une dernière chose avant de partir de Jonathan Tropper, Alaska de Melinda Moustakis, Six jours de Ryan Gattis, Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey, Regarde les hommes mourir de Barry Graham, Le dernier testament de Ben Zion Avrohom & L.A. Story de James Frey, Un long silence de Mikal Gilmore, La maison de terre de Woody Guthrie, Les enfants de chœur de l’Amérique d’Héloïse Guay de Bellissen, Seuls le ciel et la terre de Brian Leung, Bloody Miami de Tom Wolfe, Dans le silence du vent de Louise Erdrich…

Extraits :

Si je tenais pour certain qu’un homme se rendait chez moi dans l’intention délibérée de faire mon bien, je m’empresserais de fuir.
Henry David Thoreau

Elle est la preuve vivante que le pire est toujours certain. Que le monde n’a pas besoin de permission, qu’il ne cesse de se dépasser lui-même dans l’horreur.

C’est à ça que le monde ressemblera un jour, dit-elle. Un monde de traqueurs et une poignée de traqués. Des pilleurs. Pas des bienfaiteurs.

Un grand merci aux Éditions Belfond pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

6 réflexions sur “Yaak Valley, Montana de Smith Henderson

  1. Wahou ! Tu m’as donné envie de braver la chaleur, et de sortir mon vélo pour aller acheter ce livre.
    Déjà que je le voulais avant, là je le veux MAINTENANT.

    Aimé par 1 personne

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