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règne animal jean-baptiste del amoPrésentation de l’éditeur : Règne animal retrace, du début à la fin du vingtième siècle, l’histoire d’une exploitation familiale vouée à devenir un élevage porcin. Dans cet environnement dominé par l’omniprésence des animaux, cinq générations traversent le cataclysme d’une guerre, les désastres économiques et le surgissement de la violence industrielle, reflet d’une violence ancestrale. Seuls territoires d’enchantement, l’enfance – celle d’Éléonore, la matriarche, celle de Jérôme, le dernier de la lignée – et l’incorruptible liberté des bêtes parviendront-elles à former un rempart contre la folie des hommes ? Règne animal est un grand roman sur la dérive d’une humanité acharnée à dominer la nature, et qui dans ce combat sans pitié révèle toute sa sauvagerie – et toute sa misère.

Éditions Gallimard – 419 pages

Depuis le 18 août 2016 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 21 euros

Ebook : 14,99 euros

Comptant à l’occasion de la rentrée littéraire 2016 parmi les premiers livres à paraître, Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo n’a indubitablement pas fini de faire parler de lui.

Pas seulement parce qu’il s’agit du quatrième roman attendu d’un homme de lettres qui, en quelques livres seulement, s’est imposé d’évidence comme un romancier majeur du paysage littéraire français après avoir obtenu le Prix du jeune écrivain de langue française pour sa nouvelle Ne rien faire, le Prix Goncourt du premier roman doublé du Prix François Mauriac de l’Académie française pour sa première fiction Une éducation libertine et le Prix Sade pour son troisième opus Pornographia.

Pas seulement non plus parce que le texte a obtenu, dès avant sa parution et son accueil effectif par les médias et libraires, le Premier prix Île aux livres 2016 de l’île de Ré et que ce laurier inaugural de la saison des récompenses littéraires mériterait amplement de n’être que le premier de nombreux couronnements.

Mais surtout parce qu’avec Règne animal, Del Amo ne signe pas un simple livre mais livre un véritable combat, celui de la cause animale. Et puisqu’en toute lutte, les passions déchaînent partisans et opposants, nul doute que ce morceau de Blanche sera brandit comme un petit livre rouge par les uns tandis qu’il fera figure de livre noir pour les autres. Une polémique d’autant plus vraisemblablement annoncée qu’elle intervient à peine quelques mois après le énième scandale des abattoirs dévoilant la maltraitance de ces bêtes enfin reconnues comme des êtres sensibles par la loi, et que le texte, particulièrement âpre, dérangeant et porté par des portraits sans concession, est une critique ouverte de l’acharnement de l’humanité à domestiquer la nature, des dérives de l’élevage industriel intensif et fustige par de virulentes attaques à peine voilées des cibles aussi puissantes que le lobby de la viande, l’Europe ou encore les groupements agricoles qui, sur l’autel de la productivité exponentielle, ferment les yeux ou cautionnent la souffrance infligée aux animaux et bafouent sciemment les mesures sanitaires et écologiques. Le quidam lui-même n’est pas épargné par la charge puisque dernier maillon de la chaîne de consommation, il est implicitement complice, en dépit du bon sens et de son bien-être, de ce carnage – une prise à partie du lecteur qui en dérangera forcément certains…

Contrairement à son habituel ancrage citadin, c’est donc dans les profondeurs de la ruralité où prolifèrent les animaux que Jean-Baptiste Del Amo a choisi de camper cette saga sur cinq générations d’éleveurs porcins. Loin d’une partie de campagne bucolique, d’une agréable escapade champêtre, Règne animal est une oppressante immersion dans la rustre et rude rusticité d’une paysannerie pieuse et taiseuse. Par le prisme de cette épopée familiale traversant le XXe siècle au cœur d’une petite exploitation évoluant au fil des générations en élevage d’envergure, Del Amo démolit le mensonge nostalgique d’une agriculture idéalisée révolue et dépeint, à grand renfort de descriptions insoutenables, la cruauté intrinsèque de l’élevage niant par définition le droit à une vie décente et à la vie tout court des animaux. Avec le style singulier et l’impudicité quasi transgressive de son écriture organique loin des diktats de l’esthétisme physique, il décrit comme personne le corps agonisant.

À cette conception pastorale pour le moins désenchantée mais tragiquement authentique, le romancier mêle une dimension symbolique en créant une version paroxystique d’une sauvagerie humaine qui ne s’exerce pas impunément. Posant, dans la plus pure tradition réaliste, la question du déterminisme physiologique et social, il plonge ce microcosme de croquants inquiétants et malsains dans une société en perdition et dans les manifestations diverses d’une folie originelle. Cette toxicité d’une dynamique familiale dysfonctionnelle et les atrocités et conséquences de la Première guerre mondiale sont à la genèse de la déchéance de cette famille dans laquelle, de génération en génération, les individus, broyés par leur hérédité décadente, la violence croissante de leur milieu et l’Histoire, sont de moins en moins aptes à se construire et à différencier le bien du mal. Redéfinissant avec beaucoup de bruit et de fureur les mœurs agrestes, Del Amo, à la façon d’un William Faulkner, fait de ce monde rural français le lieu de la dégénérescence, le berceau funeste d’un péché ancestral qui voue les générations suivantes à l’expiation. Dans la fange de cette France profonde féroce et dans la pestilence des soues et des âmes, il poursuit l’investigation des thématiques qui lui sont chères – la quête identitaire, le corps, la sexualité, la mort – au travers de frustes destinées brisées avant même de commencer et ce, sans aucun retour ni espoir possibles.

Si Règne animal est moins l’œuvre de l’écrivain que le texte résolument engagé et profondément intime du végétalien militant pour la défense des animaux au sein de l’organisation L214 Éthique & Animaux, ce roman n’en est pas moins éminemment littéraire et confirme l’immense talent de cette étonnante plume d’à peine trente-cinq ans érigée tout à la fois au rang de digne héritier des plus grands auteurs du XIXe siècle et de prosateur résolument contemporain par son extrême maîtrise d’un français riche et soigné, son phrasé sinueux oscillant entre crudité et sophistication à contre-courant du dépouillement hérité du Nouveau Roman et son art consommé de l’esthétique réaliste avec ce que cela implique de souci constant de la vraisemblance, du détail, des décors, des faits et des personnages dans leur environnement comme dans leur intériorité.

Cette ambitieuse et édifiante fresque de quelque quatre cents pages, miroir de la cruauté humaine et du calvaire animal, est sans conteste le roman de la consécration pour Jean-Baptiste Del Amo. Malmenant et poussant le lecteur dans ses retranchements émotionnels, il tente avec un brio percutant de convaincre le plus grand nombre d’agir contre cette intolérable réalité et de partager son utopie d’un monde empli d’animaux heureux et batifolant dans de vertes prairies plutôt que promis à l’électronarcose, à la perforation de crâne par pistolet d’abattage ou au gazage par CO2 au fond d’une fosse – quand ils ne sont pas fracassés contre les murs, entre autres atrocités. Chef-d’œuvre éprouvant, éblouissant mais surtout nécessaire pour repenser si ce n’est anéantir le système sans fondement et abject d’une chaîne alimentaire plaçant l’Homme comme prédateur et l’animal comme proie, cette apologie de l’antispécisme affirmant le « caractère merveilleux, précieux et fragile de l’existence de tous les animaux, qu’ils soient humains ou non humains » proclame l’absolue non nécessité d’un atavisme barbare qui saccage injustement et violemment la beauté de la vie. De l’impitoyable noirceur de cette ode à la vie et à la toute puissance de Mère Nature, il ne faut finalement retenir qu’une seule question : peut-il réellement exister des justifications à la torture et à la mort ?

Par son fond, désolant témoignage de la vérité honteuse d’une dite civilisation où les définitions d’humanité et de bestialité sont plus que jamais galvaudées et par sa forme, synthèse magistrale du classicisme et de la modernité de la littérature, Règne animal est résolument une pièce majeure des lettres françaises qui mérite à ce double titre de s’inscrire dans les mémoires.

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Extraits :

La dépouille mortuaire repose tout le jour, auguste et impériale, entre les cloisons du lit clos. Sous le linceul immaculé, le drap lissé par la paume rêche de la veuve et le costume de cérémonie ajusté par des plis de l’étoffe sous les membres empourprés de lividités cadavériques, les ruines du père, en secret, bien qu’à la vue de tous, se meuvent et préparent leurs métamorphoses. Dans le magma fécal de l’abdomen, une armée silencieuse se lève, la flore commensale œuvre, pullule et transmue la ventraille en une boue primaire. Pudiquement, la dépouille mortuaire se soulage dans les langes dont on a prie soin de bourrer sa culotte. Une large tâche verdâtre a jailli sur l’épiderme, au niveau de la fosse iliaque où se terre le ver déjà vicié du cæcum. Le pancréas n’est plus qu’une flaque informe qui s’écoule entre d’autres tripes. Les cellules se délitent et se dévorent. Les parois désormais perméables abolissent les frontières. La dépouille mortuaire n’est qu’un grand tout dans lequel les germes fleurissent et arpentent le dédale essoré des vaisseaux. Le père commence à sentir. Non cette puanteur acide qu’il déversait par tous les orifices aux derniers temps de son agonie, mais un parfum douceâtre et révoltant de marécages où flotte dans l’eau croupie quelque cadavre de bête méconnaissable et boursouflée, enchevêtrée dans les algues, d’humus noir et entêtant aux racines des grands arbres pourrissant et gorgés de larves. La veuve, les villageois et Marcel ne disent rien. Ils brûlent parfois de petits bouquets serrés de sauge sèche en toussotant poliment. Il règne dans le pièce un froid de crypte. Par moments, un son s’élève de la couche funèbre, un borborygme chuinte entre les lèvres closes, un vent fétide s’écrase dans les draps puis se dissipe alentour dans un silence embarrassé. La lueur des cierges diffuse une fresque jaunâtre et maladive sur les murs, les visages et les recoins de pénombre. Sur la table en bois s’accumulent les tasses en grès noirci par le marc de café, les assiettes de gâteaux secs, les ouvrages de tricot que les femmes continuent pour tuer le temps et la torpeur dans laquelle les plonge la veillée. Pleureuses dont les larmes sont depuis longtemps taries, vieilles femelles fourbues par l’existence, les gésines et le travail de la terre, elles parlent à voix basse, se lèvent pour laisser leur place à une plus ancienne, une plus rompue, ou pour s’affairer dans la souillarde, et elles traînent sur le sol leurs sabots terreux, leurs membres variqueux et gonflés par l’attente.

Au beau milieu d’un carré de terre, pousse un chêne centenaire ombrageant au matin le mur d’enceinte du cimetière. À son pied, d’épaisses racines plongent et dessinent en négatif sous la ligne du sol un labyrinthe tendu comme un reflet à celui des branches. Elles s’enfoncent vers des strates minérales, des nappes phréatiques auxquelles l’arbre s’abreuve, des paysages telluriques inconnus des hommes, remontant ainsi le temps des époques révolues. Le tronc du chêne est si large que les enfants de toutes les générations de Puy-Laroque l’ont encerclé, se tenant par la main en d’étranges rondes, jamais transmises et pourtant répétées, reposant sur l’écorce leur joue blanche et veinée ; ils tiennent alors entre leurs bras un univers en soi, celui du monde caché sous leurs pieds nus et sous l’armure de l’arbre au cœur duquel s’élève et sourd la sève majestueuse, celui des faunes minuscules sillonnant sans relâche les pierres logées aux racines, les lichens argentées et les plaques d’écorce, mais aussi celui des branches auxquelles les enfants se hissent à la force de leurs bras pour reposer dans la fraîcheur des feuilles, le miroitement du jour dispersé par les cimes souples et balancées dans le vent. Le chêne règne, indifférent au devenir des hommes, à leurs vies et leurs morts dérisoires. Des amants ont versé leur semence à son pied, des gars ivres et fiers ont pissé sur son tronc, des lèvres ont murmuré des secrets et des serments aux creux de son écorce. Des cabanes ont été élevées à ses fourches avant de tomber en morceaux, abandonnées par les jeux des enfants. Des clous y ont été plantés puis ont rouillé et disparu. Les vieillards se promènent encore du village à la petite prairie, suivant le chemin menagé par les allées et venues, pour s’abriter à l’ombre du chêne. S’ils ont toujours connu l’arbre, l’arbre les a toujours connus, eux et ceux de leurs aïeux qui ont posé leur main au même endroit, en une même caresse que celle esquissée sur le tronc par leur main tordue, main d’enfant devenue main de vieillard, puis mains d’enfant à nouveau.

S’en vient un chariot tiré par une mule galeuse et rétive, conduite par un marchand ambulant qui en a tant fouetté la croupe qu’elle est toute pelée. Bientôt elle mourra en chemin, courbant l’échine en un profond soupir, et elle restera retenue debout sur ses jambes par les brancards, le harnais et le poids du chariot, pendant que le marchand continuera un instant de battre le cuir nu de sa croupe et de tempêter, avant de se décider à mettre un pied à terre pour constater que la langue de la bête traîne dans le poussière et que son gros œil glauque est à demi clos. Son vieux cœur aura tout bonnement flanché, après vingt ans de labeur et plus de coups de schlague qu’aucune bête sur terre n’en peut endurer.

Le vin des fûts enfièvre les fronts, brûle les ventres et coule sur les gorges dépoitraillées. Un violoneux entonne une ritournelle sitôt reprise par un accordéon, et les hommes et les femmes se lèvent et s’assemblent pour un rondeau autour du feu, leurs visages cramoisis, suants et hilares. Marcel a empoigné la main d’Éléonore et la tient serrée. Elle sent les soubresauts de son corps dansant, elle les accompagne. Elle sent son haleine lourde d’alcool expirée par à-coups. Elle sent l’odeur de leurs corps réunis et frénétiques, à eux tous, les paysans, l’odeur de leur race vile, de leurs chairs pénibles et harassées, et ils lui semblent soudain terriblement fragiles, vieillards en sursis à quarante ans, corps abîmés, congénitaux, distendus par les couches, goitreux, amputés par les lames, calcinés par le soleil. Aucun d’eux ne peut traverser la vie sans y sacrifier un membre, un œil, un fils ou une épouse, un morceau de chair et Éléonore sent la peau épaisse et grise des cals à ses genoux, à ses coudes, frotter contre le tissu de sa robe et de son chemisier. Même les enfants semblent ne rester des enfants que l’espace d’un battement de paupières. Ils viennent au monde comme le petit bétail, le temps de gratter un peu la poussière à la recherche d’une maigre pitance, puis de crever dans une triste solitude. Ils dansent au son du crincrin pour oublier qu’ils sont déjà morts avant même de naître, et l’alcool, la musique et la sarabande les plongent dans une douce transe, l’impression de la vie.

Mis à part ceux qui gardent le souvenir de 70, la guerre leur est une abstraction, un mot vide, vertigineux et exaltant, les Allemands une race exotique et barbare, le front un territoire mystérieux, quelque part dans les limbes, bien au-delà de leur court horizon. Certains, impétueux et patriotes, disent : « On part à la guerre ! », et leur regard vole d’un visage à un autre comme celui des jeunes chevaux que l’on débourre, cherchant le sens de leurs propres mots. Ils savent qu’il faudra tuer, ils savent, c’est un fait acquis, une certitude, une vérité, la raison même, il faut tuer à la guerre, sinon quoi d’autre ? Ils ont enfoncé des lames dans le cou des porcs et dans l’orbite des lapins. Ils ont tiré la biche, le sanglier. Ils ont noyé les chiots et égorgé le mouton. Ils ont piégé le renard, empoisonné les rats, ils ont décapité l’oie, le canard, la poule. Ils ont vu tuer depuis leur naissance. Ils ont regardé les pères et les mères ôter la vie aux bêtes. Ils ont appris les gestes, ils les ont reproduits. Ils ont tué à leur tour le lièvre, le coq, la vache, le goret, le pigeon. Ils ont fait couler le sang, l’ont parfois bu. Ils en connaissent l’odeur et le goût. Mais un Boche ? Comment ça se tue un Boche ? Et est-ce que ça ne fera pas d’eux des assassins, bien que ce soit la guerre ?

Les deux vaches, le veau et les truies sont conduits sous les tentes de boucherie, sanglés par des cordes ou contenus par des planches, assommés, égorgés, trépanés parfois avant d’être saignés, puis dépecés et découpés. Il faut entraver la bête qui se débat en une dernière tentative de survie, puis la frapper à l’aide d’une massue, à de multiples reprises, jusqu’à dessouder les os de son crâne, réduire en bouillie le cerveau qui jaillit par l’oreille lorsque l’animal tombe sur le flanc et meurt en convulsant sur un lit de boyaux encore chauds. Les lames des hachoirs sont émoussées à force de découper les os et les tendons. Les couteaux ne tranchent plus les gorges ; alors, les bouchers les scient. Des agneaux hurlent le jour et la nuit durant tandis que leurs mères sont attachées par les pattes, suspendues et éventrées vivantes. Le sac de leurs fressures frissonne dans la plaie, puis coule et tombe pesamment sur leur poitrail tandis qu’elles bêlent encore. Les bouchers et tous les hommes sont couverts d’excréments, de bile et de sang. Leurs yeux à eux aussi jaillissent sous un masque de boue. Ils en viennent à haïr les bêtes qui mettent si peu de bonne volonté à mourir. Ils les battent quand elles renâclent. Ils lardent leur croupe de coups de lame pour les faire avancer. Ils perdent leurs couteaux dans les plaies ouvertes, leurs tenailles sous des amas de tripes. Ils enfoncent leurs bras jusqu’aux coudes dans les ventres. Ils dérapent et se vautrent sur les abats. Le sang et la merde giclent souvent dans leurs rictus malades et même leurs blouses et la toile des tentes coagulent. Un garçon de vingt ans s’est effondré en pleurs. Il tient dans ses bras la dépouille d’un chevreau qu’il vient de pourfendre et qui posait sa tête contre son cou et lui suçait le lobe de l’oreille tandis qu’il le portait vers les tentes d’abattage.

[…] les choses finissent par paraître moins redoutables avec l’habitude, la menace plus ténue et familière. Pourtant, lorsqu’elle se dévoile, cette menace couvée, cette violence que l’on croyait apprivoisée, on la reconnaît comme une très vieille ennemie dont on a cru faire une confidente. Elle nous saute au visage, brisant en un instant les chaînes dont on a mis une vie entière à entraver ses multiples pattes de bête infâme, les muselières avec lesquelles on a pris soin de rabattre une à une ses innombrables mâchoires hérissées de crocs, et tout vole en éclats, y compris la chape de silence pourtant plus épaisse que la plus épaisse des chapes de plomb. De la peur, oui, une peur terrible, mais pas de surprise, car, au fond de moi, j’ai toujours su que l’on ne pouvait pas semer impunément tant de discorde, tant de douleur, tant de secrets et tant de haine… J’ai seulement pensé que je ne le connaîtrais pas, ce temps venu de la récolte […].

Il se souvient de tout ou presque, des instants passés, des jours d’avant. Tous se télescopent, s’amalgament, ne sont plus dissociables. C’est donc ça, la vie ? songe-t-il avec dépit. Si peu et tellement à la fois. Mais si peu tout de même. Et qu’en reste-t-il, à la fin ? N’est-on pas supposé avoir acquis quelque sagesse, quelque compréhension, même partielle et fragmentaire des choses ?

Car tout, dans le monde clos et puant de la porcherie, n’est qu’une immense infection patiemment contenue et contrôlée par les hommes, jusqu’aux carcasses que l’abattoir régurgite dans les supermarchés, même lavées à l’eau de Javel et débitées en tranches roses puis emballées avec du cellophane sur des barquettes de polystyrène d’un blanc immaculé, et qui portent l’invisible souillure de la porcherie, d’infimes traces de merde, les germes et bactéries contre lesquels ils mènent un combat qu’ils savent pourtant perdu d’avance, avec leurs petites armes de guerre : jet à haute pression, Cresyl, désinfectant pour les truies, désinfectant pour les plaies, vermifuges, vaccin contre la grippe, vaccin contre la parvovirose, vaccin contre le syndrome dysgénésique et respiratoire porcin, vaccin contre le circovirus, injections de fer, injections d’antibiotiques, injections de vitamines, injections de minéraux, injections d’hormones de croissance, administration de compléments alimentaires, tout cela pour pallier leurs carences et leurs déficiences volontairement créées de la main de l’homme.
Ils ont modelé les porcs selon leur bon vouloir, ils ont usiné des bêtes débiles, à la croissance extraordinaire, aux carcasses monstrueuses, ne produisant presque plus de gras mais du muscle. Ils ont fabriqué des êtres énormes et fragiles à la fois, et qui n’ont même pas de vie sinon les cent-quatre-vingt-deux jours passés à végéter dans la pénombre de la porcherie, un cœur et des poumons dans le seul but de battre et d’oxygéner leur sang afin de produire toujours plus de viande maigre propre à la consommation.

Un grand merci aux Éditions Gallimard et à Babelio pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

4 réflexions sur “Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

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