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mrs. bridge evan s. connellPrésentation de l’éditeurAttention, chef(s)-d’oeuvre ! Tout allait bien, semblait-il. Les jours, les semaines, les mois passaient, plus rapidement que dans l’enfance, mais sans qu’elle ressentît la moindre nervosité. Parfois, cependant, au cœur de la nuit, tandis qu’ils dormaient enlacés comme pour se rassurer l’un l’autre dans l’attente de l’aube, puis d’un autre jour, puis d’une autre nuit qui peut-être leur donnerait l’immortalité, Mrs. Bridge s’éveillait. Alors elle contemplait le plafond, ou le visage de son mari auquel le sommeil enlevait de sa force, et son expression se faisait inquiète, comme si elle prévoyait, pressentait quelque chose des grandes années à venir. Mrs. Bridge et son pendant, Mr. Bridge, forment une œuvre en diptyque fondatrice de la littérature américaine d’après-guerre, adulée par des générations entières de romanciers. Portée par une écriture d’une précision redoutable, un ton à l’élégance distanciée et une construction virtuose, une redécouverte à la hauteur de celle d’un Richard Yates avec La Fenêtre panoramique ou d’un John Williams avec Stoner.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Leclerc.

Éditions Belfond – 360 pages

Depuis le 14 janvier 2016 en librairie.

Ma note : 4,25 / 5

Broché : 16 euros

Ebook : 10,99 euros

Créée en 2013 à l’occasion du cinquantième anniversaire des Éditions Belfond, la collection Vintage a pour vocation de redonner vie à des œuvres emblématiques et des auteurs majeurs de la littérature étrangère injustement méconnus ou oubliés. En exhumant Mrs. Bridgepremier roman d’Evan S. Connell, à l’occasion de la rentrée littéraire d’hiver 2016, ce catalogue rétro a permis la réédition d’un texte fondateur de la littérature américaine d’après-guerre.

Classique adulé par des générations entières de romanciers, ce premier volet d’un diptyque brosse du point de vue de Mrs Bridge le portrait d’un couple dans l’Amérique des années 30. En 117 saynètes, cette épopée fragmentaire de la vie conjugale et familiale écrite en 1959 est une représentation avant l’heure de la desperate housewife. Apparemment décousus mais formant en réalité une trame précise et édifiante, ces instantanés du quotidien d’une femme de la middle class reflètent le malaise diffus et l’aliénation des épouses et mères de la classe aisée. D’une plume déliée maîtrisant à la perfection le « silence éloquent », ce parti-pris impressionniste de l’infime anecdote s’attachant moins à construire une histoire qu’à saisir l’essence d’une personne dans sa dynamique familiale et sociale n’est pas seulement la chronique apparemment sans reliefs d’une vie ennuyeuse. Elle cache également la fresque satirique et subversive d’une Amérique absurde, engluée dans sa suffisance et sa condescendance à l’égard du reste du monde. À la manière d’une Jane Austen des temps modernes et du Nouveau Monde, Connell dissimule la dissection d’une société, d’une culture, derrière cette fine et cruelle autopsie d’un mariage.

C’est donc par le prisme d’India Bridge que s’opère cette analyse quasi ethnographique dans le premier pan de cette composition littéraire en deux parties. Loin d’une Bovary ou d’une Karenine dévorée par la passion et la mélancolie, cette héroïne tenant davantage de Mrs Dalloway, rongée par la solitude et l’ennui, se noie dans un verre d’eau et se dirige vers une chute sans intensité. Portant bien mal son nom, Mrs Bridge n’a rien d’un pont mais tout d’une île, isolée du monde par le sentiment de perplexité, d’offense ou d’agression qu’elle ressent en permanence. Entre une vie domestique étouffante sous le sceau de l’incompréhension mutuelle d’avec un mari et des enfants dont elle est farouchement dissemblable et une vie sociale sans attaches sincères, cette oie blanche trouve d’autant moins sa place dans un monde dénué de sens et perd d’autant plus pied au fur et à mesure du temps qui passe qu’elle souffre d’un véritable manque de curiosité. Ses rares instants d’indifférente réflexion sont invariablement supplantés par une intervention extérieure et jamais elle ne va au bout de son exploration du monde ni de son introspection. L’on rirait presque de l’affligeant cauchemar existentiel de cette impénétrable femme à laquelle il est difficile de s’identifier, n’était le sombre pressentiment qui l’envahie de manière récurrente. Angoisse d’une vie gâchée, crainte de n’avoir pas correctement profité du temps imparti, regrets… autant de ressentis qui embrassent la totalité des êtres, abolissant finalement la distance entre elle et le lecteur. Elle n’est plus seulement un cas désespéré objet de pitié ou de moquerie, elle est le reflet de tout un chacun. Derrière sa vie absurde se cache finalement la peur, simple et universelle, du temps qui passe.

Cette vacuité existentielle, que Connell dévoile en exposant sans jamais la juger l’austère réalité d’une famille comme il faut, est par extension le constat implacable de l’échec des WASP persuadés d’appartenir au monde libre mais en réalité complètement captifs de leur mode de vie. Des êtres narcissiques persuadés que le monde les observe, hantés par l’obsession du paraître et la peur du jugement, jouant une comédie permanente, enferrés dans la solitude faute de naturel et de sincérité. Du simple savoir-vivre au carcan des bonnes manières, il dénonce implicitement la résignation à un conformisme qui annihile l’esprit et fait perdre à la vie sa signification et son sel. En fait d’un récit d’une apparente simplicité, c’est un roman vertigineux qui, avec justesse, ironie tendre et mélancolie détachée, interroge sur le sens de l’existence.

Le charme à la fois suranné et moderne de Mrs. Bridge à son style épuré, au sens du détail pénétrant sans jamais avoir recours à de longues descriptions, à son rythme enlevé et à l’intemporalité de cette tragédie silencieuse de l’inanité existentielle. Pouvant se suffire à lui-même, ce roman s’est pourtant vu doter, quelque dix années après sa parution, d’un sequel, Mr. Bridge, dont il serait regrettable de se priver tant ce pendant masculin permet de lever un peu plus le voile sur la troublante solitude à deux de ce couple de légende, immortalisé en 1990 par l’adaptation cinématographique de James IvoryMr and Mrs Bridge.

Nommé en 2009 pour la reconnaissance de l’ensemble de son œuvre par le Man Booker International Prize, Evan S. Connell avait dès ce premier roman l’empreinte d’un grand écrivain. Il est heureux que l’engouement pour la remise au goût du jour des textes d’hier ait permis cette jolie redécouverte. La réédition concomitamment à la disparition du romancier de ce texte qui a marqué la naissance de sa plume n’est-elle pas le plus bel hommage qu’un auteur puisse espérer ?

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Extraits :

« Mais où est ce que je recherche depuis si longtemps ?
Et pourquoi ne l’ai-je pas encore trouvé ? »
Walt Whitman

Les Bridge avait hérité de quelques livres et de quelques cartes. Elle n’avait aucune idée de ce que pouvait être ces cartes, car elle ne les avait pas déroulées et s’était contentée de les ranger au grenier. Un jour, comme elles ne servaient à rien, elle les avait jetées ; quant aux livres, personne ne les avait lus, du moins à sa connaissance, bien que plus tard elle eût trouvé Douglas occupé à les examiner. Et voilà que maintenant, parfaitement réveillée à quatre heures du matin, elle pensait au jour où elle avait pris un livre sur une étagère et avait commencé à en tourner les pages cassantes et jaunies. Elle était restée debout pendant un bon moment, de plus en plus absorbée par ce qu’elle lisait, puis, le livre toujours à la main et lisant, s’était mise à marcher dans le salon sans lever les yeux jusqu’à ce que quelqu’un l’appelât. Elle était tombée sur un passage qui avait été souligné, sans doute par Shannon Bridge : certaines personnes, faisait remarquer l’auteur, passent en effleurant les années de leur existence et s’en vont s’enfoncer doucement dans une tombe paisible, ignorants de la vie jusqu’à la fin, sans avoir jamais su voir tout ce qu’elle peut offrir. Ce passage, elle l’avait relu, médité, y était revenue encore, et au moment où elle avait été interrompue, elle était plongée dans une profonde réflexion.
Mrs. Bridge se souvenait qu’elle s’était levée en disant : « Très bien j’arrive », et qu’elle avait laissé le livre sur la cheminée avec l’intention d’en lire davantage. Elle se demandait à présent ce qui l’en avait empêchée, où elle était allée, pourquoi elle n’était jamais revenue.

L’Amérique était entrée en guerre. Douglas avait terminée ses études secondaires et voulait s’engager. Ruth écrivait rarement. Carolyn, qui ne s’entendait pas avec son mari, venait plus souvent à la maison. Et Mrs. Bridge, de plus en plus bouleversée, passait de longues heures allongée, se remémorant les jours heureux. Il était inévitable qu’ils fussent passés, et tout prenait un air d’irréalité. Un jour qu’elle faisait des courses à la Plaza, elle reconnut dans une femme presque vieille une voisine du temps de son enfance. Elle compta les années et, contemplant de loin l’achèvement de cette jeunesse qui avait été la sienne, elle sentit grandir en elle un sentiment de désespoir et de futilité.
À partir de ce jour, Mrs. Bridge se mut un peu plus lentement.

[…] venaient également la hanter des souvenirs qui, comme un cercle de points d’interrogation, l’entouraient d’une attention sans exigence et sans pitié – incidents, pour la plupart, phrases qu’elle avait dites, réponses, attitudes, circonstances insignifiantes, qui logiquement auraient dû sombrer depuis longtemps dans l’obscurité mais revenaient avec insistance pour l’importuner. La plupart du temps, elle n’avait pas de peine à les chasser, mais elle savait qu’elle n’en avait pas triomphé, qu’ils reviendraient la déranger comme des enfants turbulents.

Nos vies ne passent pas par ces pics intenses que décrivent habituellement les romans. La plupart d’entre nous vivent au jour le jour, entre les petites et grandes défaites, ou victoires. Et soudain, le sablier du temps s’est écoulé.

Un grand merci aux Éditions Belfond pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

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