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tout plutôt qu'être moi ned vizziniPrésentation de l’éditeurDurant l’une des séances chez son psy, Craig Gilner apprend qu’il existe une maladie mentale appelée le syndrome d’Ondine : ceux qui en souffrent oublient de respirer ; pour ne pas mourir asphyxiés, ils doivent se répéter sans cesse « respire, respire, respire ». La dépression, Graig va en faire l’expérience, c’est ce qui arrive quand on oublie de vivre. Comme beaucoup d’adolescents, Craig est bien décidé à réussir sa vie. Il intègre l’une des plus prestigieuses prépas de New York, de celles qui font de vous un homme et assurent votre avenir. Seulement, au bout d’un an, il ne mange plus, ne dort plus, n’arrive plus à se lever, pense sans arrêt à ses devoirs, ses exams et à la jolie copine de son meilleur ami. Pour faire front à tout ça, il ne trouve d’autre solution que de fumer de l’herbe en glandant pendant des heures. Craig est pris dans une spirale d’anxiété, d’inquiétudes, de peurs qui l’acculent et le paralysent. Comment en est-il arrivé là ? Dans ce roman tendre et émouvant, inspiré d’un séjour qu’il a effectué en hôpital psychiatrique, Ned Vizzini aborde ses propres démons, son long combat contre cette maladie qui l’accable depuis des années. D’un sujet aussi délicat et tabou que la dépression adolescente, Vizzini crée un livre tout à la fois drôle et empreint d’espoir.

Éditions La Belle Colère – 397 pages

Depuis le 28 janvier 2016 en librairie.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanny Ladd & Christel Gaillard-Paris.

Titre original : It’s a kind of a funny story

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 19 euros

Quand on sait dès avant le commencement de Tout plutôt qu’être moi que son défunt auteur Ned Vizzini, hanté depuis des années par l’envie de mourir, s’est ôté la vie en 2013 à l’âge de trente-deux ans, difficile de ne pas présupposer la sordidité d’une telle lecture. À partir de la thématique du suicide, c’est pourtant bel et bien l’envie de vivre qui illumine ce roman. Écrit sept années avant l’issue fatale de l’intime combat de ce prodige précoce devenu dès ses 15 ans une voix inédite et débridée de la jeunesse contemporaine dans la presse new-yorkaise dont le Times et le New Yorker, cet intense chef-d’œuvre d’humanité est le récit convaincu de la rémission, optimiste quoique réaliste. Avec l’intelligence, la sensibilité et l’analyse aiguë de son vécu, Vizzini s’engage naturellement sur la voie de l’autofiction pour aborder la dépression adolescente, sujet délicat, dérangeant, voire tabou.

Dans un premier temps, par le prisme de son double littéraire Craig Gilner, il raconte comment tout commence insidieusement, somme toute assez banalement, jusqu’à ce que la réalité devienne insupportable au point de n’aspirer qu’au geste ultime. Des origines du désespoir à ses symptômes, il dresse le portrait d’un mal qui n’a pas forcément besoin de conditions extraordinaires pour survenir, notamment dans une société où la phénoménale pression exercée sur ses membres les poussent au burn out dès la scolarité. La seconde partie de l’histoire est consacrée à la vie dans un hôpital psychiatrique, rythmée par les prises de médicaments et les temps de parole thérapeutiques, un microcosme protégé, coupé du vrai monde, où règne la solidarité, où le jugement n’existe pas – si ce n’est celui des visiteurs extérieurs -, où les relations amicales et amoureuses se nouent plus vite qu’ailleurs, où le temps est suspendu. Entre personnel soignant et patients aux pathologies très diverses dont les origines sont encore plus variées, Craig tente de gérer son abattement et met son existence en perspective de celles des autres âmes écorchées dans l’attente du fameux déclic qui lui permettrait de ressentir le nécessaire sursaut de vie.

Dépourvue d’une intensité dramatique malvenue, cette immersion précise et authentique dans le quotidien des pensionnaires du « pavillon des fous » est la plus empathique fenêtre littéraire pour percevoir les racines et les conséquences de la désespérance. Brillante leçon de vie, ce roman puissant est l’occasion sans doute le plus souvent inédite d’apprivoiser et de s’attacher à de doux dingues plutôt que de porter sur eux un regard de peur ou de pitié ou pire, les ignorer tout bonnement comme c’est souvent le cas dans la réalité. D’autant plus qu’entre deux divagations, ces personnages hauts en couleur délivrent des pensées bien plus sages que celles de nombre de gens censément sensés. Ne dit-on pas des inadaptés à la vie et à la société qu’ils ne le sont que parce que trop lucides pour accepter une réalité trop laide ?

Au-delà de la narration sans pathos ni fatalité du combat contre la détresse morale selon un cheminement thérapeutique somme toute classique, Tout plutôt qu’être moi est le récit universel de l’adolescence, la description de la difficulté à grandir, à avoir confiance en soi et à trouver sa place dans un monde pour lequel on se sent inapte, où l’on se sent seul, différent, incompris, où l’on subit le regard des autres, où l’on redoute d’être rejeté, de décevoir, d’échouer, où l’on est dévoré par des émotions exacerbées ; la fresque de cet âge vulnérable rongé par l’anxiété, durant lequel sans forcément passer à l’acte tout un chacun éprouve ne serait-ce qu’une fois l’envie de mourir.

À la fois tragique et empreint d’un humour toujours respectueux, ce roman profond et poignant est un vibrant hommage à la vie et une sincère déclaration d’amour de l’auteur à sa famille. Entre légèreté et gravité, lumière et noirceur, la paradoxale vitalité de ce roman foisonnant qui parle pourtant de la mort en fait un trésor tendre et précieux à mettre entre toutes les mains. Ned Vizzini a su trouver les mots justes et touchants qui résonnent et s’adressent à tous.

Nées du goût commun de Stephen Carrière (Éditions Anne Carrière) et de Dominique Bordes (Éditions Monsieur Toussaint Louverture) pour le « territoire littéraire de l’adolescence, âge de bruit et de fureur de violence et de sexe, d’exaltation et de dépression, d’amour et de colère », les Éditions La Belle Colère, facilement identifiables sur les tables des libraires grâce à leurs couvertures modernes et graphiques, ont traduit et publié Tout plutôt qu’être moi à l’occasion de la rentrée littéraire d’hiver 2016. Ce choix éditorial est l’éclatante démonstration de leur vision selon laquelle les romans dont les héros sont des adolescents, loin de se cantonner à un lectorat young adult, sont davantage impressifs sur des adultes auxquels ils donnent ce « frisson particulier, celui de se tenir à la verticale de la jeunesse et de replonger au temps où nous nous sentions immortels mais pas invulnérables, en train de nous inventer tout en étant si parfaitement entiers ». Du doux parfum de la réminiscence. Et la recherche du temps perdu n’est-elle pas l’un des fondements de cette aventure littéraire qui, « preuve que la vie ne suffit pas », permet de le retrouver un vibrant et émouvant instant ?

En deux mots comme en cent : À LIRE ! (ou à voir Une drôle d’histoire de Ryan Fleck et Anna Boden pour les adeptes du passage de l’écrit à l’écran, mais avec l’avertissement d’une adaptation très libre du texte d’inspiration autobiographique…).

Vous aimerez sûrement :

Bianca de Loulou Robert, Amelia de Kimberly McCreight, En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, Muette d’Éric Pessan, Femme au foyer de Jill Alexander Essbaum, La nuit ne dure pas d’Olivier Martinelli, Plus loin, plus près de Hannah Harrington, Le roman de Boddah d’Héloïse Guay de Bellissen, Barracuda de Christos Tsiolkas, Les cœurs fêlés de Gayle Forman, Entre Dieu et moi, c’est fini de Katarina Mazetti, Les ensembles contraires de Kris, Éric T. & Nicoby…

Extraits :

Quand te prend l’envie de te suicider, parler devient presque impossible. Rien à voir avec un quelconque problème mental – c’est physique, comme si tu étais incapable d’ouvrir la bouche. Les mots ont du mal à sortir ; on dirait des morceaux de glace pilée crachés par un distributeur. Et c’est plus fort que tout.

« Craig, comment ça s’est passé avec le Docteur Minerva ? », me demande ma mère en sortant de la cuisine. Elle est toujours aussi grande et mince, et de plus en plus belle. Je sais que c’est bizarre de parler de sa propre mère en ces termes, mais tant pis, je m’en fous – après tout, elle reste une femme même si le hasard a voulu qu’elle soit ma mère. C’est étonnant, cette allure et cette assurance qu’elle acquiert avec l’âge. Pourtant, sur les photos que j’ai vues d’elle datant de la fac, elle ne payait pas de mine. Les années passent et donnent de plus en plus raison à mon père.
« Ça va. » Je la serre dans mes bras. Elle a tellement bien pris soin de moi depuis que je déraille, je lui dois tout et je l’aime. D’ailleurs, ces derniers temps, je ne manque pas une occasion de le lui dire, même si, au fur et à mesure que je les répète, les mots semblent se diluer, perdre peu à peu de leur sens. Je crois qu’à force de les dire à voix haute, les « je t’aime » s’essoufflent.

Je me sentais inutile, complètement déglingué, comme si j’avais gâché mon temps, mon corps, mon énergie, mes mots et mon âme, comme si j’avais tout foutu en l’air.

– Eh bien… j’y pense depuis longtemps. Mais l’envie n’était pas aussi forte. Je mettais ça sur le compte de l’adolescence.
– Les pensés suicidaires ?
J’ai de nouveau hoché la tête.
Le docteur Barney m’a regardé droit dans les yeux, en faisant la moue. Pourquoi prenait-il les choses tellement au sérieux ? Qui n’a jamais pensé au suicide étant gosse ? Comment peut-on grandir dans ce monde et ne pas y penser une seule fois ?

– Je n’ai jamais été très enclin à la colère.
– Pourquoi ?
– Elle est plus puissante dans ma tête qu’elle ne le sera jamais à l’extérieur.

– Alors je vais rester ici jusqu’au vrai déclic ?
– Je ne vous suis pas.
– Je vais rester jusqu’à ce que je sois guéri ?
– On ne guérit pas de la vie, Monsieur Gilner. » Le docteur Mahmoud se penche vers moi. « On la gère. »

« Comment vous en êtes-vous sorti ? », ai-je demandé d’un ton suppliant.
Il grimaça. « De la même façon que toi tu vas t’en sortir. Tout seul. »
Sérieux ? C’était quoi cette réponse ? Je l’ai regardé avec un air de reproche. J’était venu pour demander de l’aide, pas pour résoudre mon problème tout seul; sinon j’aurais profité du temps nécessaire à mon introspection pour visiter le Mexique en bus.

Un grand merci aux Éditions La Belle Colère pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

3 réflexions sur “Tout plutôt qu’être moi de Ned Vizzini

    • Je viens d’aller lire ton billet duquel transpire effectivement un enthousiasme qui a su convaincre de nombreuses lectrices. On peut dire que tu as plus qu’atteint l’un des buts recherchés de la chronique littéraire, bravo !
      En parallèle de notre coup de cœur et du bel optimisme de ce texte, quelle déchirante étrangeté de savoir le suicide de ce jeune auteur… J’aimerais beaucoup lire ses 4 ou 5 autres romans s’ils sont traduits.

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  1. Pingback: Le parfum de l’hellébore de Cathy Bonidan | Adepte du livre

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