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bianca loulou robertPrésentation de l’éditeur : Il n’est pas normal de refuser de vivre quand on a 17 ans. Parce qu’elle devrait manger davantage et n’aurait pas dû s’ouvrir les veines à un si jeune âge, Bianca est admise dans l’unité psychiatrique pour adolescents de sa ville natale. Bianca ne s’élève pas contre cette décision. Elle ne se révolte pas. Même si elle ne voit pas en quoi le fait d’être enfermée et soumise à de multiples interdits peut atténuer la souffrance qui la détruit, Bianca se tait, obéit et regarde. Elle observe le monde chaotique qui l’entoure. Tous, médecins, soignants, patients et familles ont l’air si fragiles, si démunis… Aucun remède ne semble exister, aucune lumière ne paraît capable d’éclairer ce lieu opaque ou Bianca a le sentiment effrayant de s’être enfermée toute seule. Et pourtant… La vie est là. Les sensations, les émotions, les visages, les événements, les affrontements, les pulsions, les sentiments vous cernent et vous travaillent au corps. On peut croire qu’on ne sait plus vivre, on vit tout de même. Et Bianca observe avec une attention scrupuleuse ce flot de vie inexorable qui, sans qu’elle n’y puisse rien, l’envahit, la ranime et la submerge. Avec une retenue rare et une lucidité tranquille, Loulou Robert retrace le déroulé de cette traversée singulière.

Éditions Julliard – 294 pages

Depuis le 4 février 2016 en librairie.

Ma note : 4,5 / 5

Broché : 19 euros

Ebook : 12,99 euros

Comparativement à un primo-romancier que nul ne connaît, être mannequin de renom pour de prestigieuses marques et fille de Denis Robert – journaliste d’investigation et écrivain ayant révélé au grand jour l’affaire Clearstream – est un incontestable atout pour attirer l’attention sur son premier roman. Cette prestigieuse carte de visite a-t-elle suffit à faire du Bianca de Loulou Robert l’un des quatre finalistes du Prix Goncourt du premier roman 2016 et l’un des titres les plus plébiscités de la rentrée littéraire d’hiver ? Ce serait mépriser la critique et le large public conquis par le talent de cette ancienne de la Sorbonne section philo et sciences po que de le croire.

Écrit dans l’urgence en moins de deux mois, Bianca explore le mal-être adolescent, thème d’autant plus délicat à traiter que nombre d’auteurs s’y sont frottés. Pastiche, cliché, caricature, manichéisme… Loulou Robert ne se contente pas d’éviter ces écueils avec brio mais livre une plongée dans l’intériorité juvénile d’autant plus forte et crédible qu’elle atteint, avec la fraîcheur, la sincérité et l’énergie fougueuse de ses vingt-trois printemps, une justesse de ton et de psychologie plus vraie que nature. Les tourments étant aussi variés que ceux qu’ils tenaillent, c’est toute une galerie de personnages émouvants et attachants que sonde l’auteur. Si le saisissant réalisme de sa jeune héroïne induit une légitime présomption d’autofiction, la romancière réfute le caractère autobiographique de son roman, en dépit des affres du désespoir adolescent (dépression, anorexie, tentative de suicide) qu’elle a elle-même traversées.

C’est donc au cœur d’une unité psychiatrique pour adolescents qu’elle dépeint avec authenticité et empathie cet âge fragile fait de bouleversements, d’incertitudes, de paradoxes, de démesure, d’insouciance, d’inconscience, de désillusions. Au travers de portraits poignants, elle traduit l’incapacité à surmonter le sentiment de solitude, de différence et d’incompréhension ; au point de vouloir en finir. Parfois inexplicable quoique bien réel, ce mal de vivre a en d’autres occasions des racines tragiquement identifiables (inceste, pédophilie, violence physique, homophobie, etc.). Bouleversant sans être larmoyant, ce roman des écorchés est un livre intergénérationnel qui permet aux jeunes lecteurs de s’identifier et aux adultes de mieux comprendre la détresse de cet âge qu’ils prennent trop rarement au sérieux.

Au-delà du portrait sensible et éclairé d’une jeunesse en souffrance, Bianca est un édifiant carnet de bord du quotidien en HP. Sans être un brûlot, cette immersion est une critique de l’univers psychiatrique qui peut davantage tenir du système carcéral que du centre de soins, dont la proximité avec des services de fin de vie ou d’aliénation lourde est inadaptée au mieux-être, dont les activités sont inadéquates et les personnels parfois maladroits ou malveillants. Ces institutions restent toutefois des rouages essentiels dans le cheminement vers la reconstruction et la guérison, au sein desquels se tissent des relations d’autant plus rapidement et intensément que les conditions sont hostiles et les esprits fébriles.

Entre humour et tristesse, allégresse et mélancolie, noirceur et optimisme, la jeune romancière brosse une fresque générationnelle sombre et lumineuse qui désarçonne de lucidité et invite à réfléchir sur la société moderne et sa jeunesse. Qualifié par son père de « livre de la génération Bataclan où force et douleur se côtoient », Bianca, partant de l’envie de mourir, est un hymne fiévreux à la vie. Tour à tour légère et grave, piquante et tendre, forte et fragile, sensible et incisive, la plume naturelle et spontanée de Loulou Robert, toute en phrases simples, chapitres brefs et style direct, est au service d’une écriture pleine de reliefs et de profondeurCe roman brut résolument contemporain, qui brandit la famille, l’amour, l’amitié, les livres et les mots comme meilleurs viatiques, marque la naissance pour la littérature française d’une nouvelle voix vibrante d’intelligence émotionnelle. Un premier roman captivant qui touche en plein cœur.

Vous aimerez sûrement :

Amelia de Kimberly McCreight, Muette d’Éric Pessan, La nuit ne dure pas d’Olivier Martinelli, Plus loin, plus près de Hannah Harrington, Le roman de Boddah d’Héloïse Guay de Bellissen, Barracuda de Christos Tsiolkas, Casting mortel de Thierry Crifo, Les cœurs fêlés de Gayle Forman, Entre Dieu et moi, c’est fini de Katarina Mazetti, Les ensembles contraires de Kris, Éric T. & Nicoby, Le premier été d’Anne Percin…

Extraits :

Le silence rapproche quand on le comprend.

En entendant le mot « psychiatrie », j’ai pensé qu’ils m’envoyaient chez les fous. Aujourd’hui je me rends compte que ce n’est pas nous qui sommes fous, c’est le monde qui est fou. Et si on est abîmés c’est parce qu’on s’en est aperçus.
Personne n’est normal, la normalité, ça n’existe pas. C’est juste un mensonge de plus.

Tout le monde fait semblant. Le mensonge comme instinct de survie. Certains dérogent à la règle de l’illusion. Ils sont montrés du doigt. Ils dérangent le beau, le normal, le rond, le simple. Déprimés, dépressifs, malades, perturbés. Moi je crois qu’ils sont simplement lucides.

– Angélique m’a dit que tu passais tout ton temps à lire.
– Oui, j’aime les livres. Il n’y a pas de mal à ça, pas vrai ?
– Non, il n’y a aucun mal à aimer quelque chose. Et je pense qu’aimer lire en est une bonne mais un livre pas jour, c’est trop, Bianca.
– Il n’y a que ça à faire, ici. En général, on reproche aux gens de ne pas assez lire, pas l’inverse. Avec vous, quoi qu’on fasse, c’est toujours mal.
– Ton cas relève de l’obsession. Tu lis pour ne pas penser. Tu te réfugies dans tes livres, ce qui t’empêche d’avancer et de te concentrer sur toi.
– Mais n’importe quoi. J’aime lire, j’ai toujours aimé ça. Et comme vous le savez, ici on a BEAUCOUP de temps libre… J’ai juste rien d’autre à faire.
– Au contraire, tu devrais consacrer ce temps à réfléchir aux raisons pour lesquelles tu t’es retrouvée ici.
– Je ne voulais plus vivre, c’est tout.

Je caresse sa couverture, et sens son odeur. Le parfum d’une vie, de ses années. Tu sens le temps, mon ami. Les livres détiennent le secret de l’éternité. À bout de souffle, vers une nouvelle vie : tu avances. Les pages se tournent. Tu ne dors jamais. Les mots ne dorment pas. Leurs sens te gardent en éveil, tu accomplis ton devoir. Stoïques, uniques, multiples. Les mots restent, seuls les maux changent. La vie devant soi ? Je te sens qui m’appelles. Le livre s’ouvre à moi, comme pour me révéler un secret. J’aime le contact du papier sous mes doigts, j’aime son bruit. Je t’écoute comme un matin de toujours. Je rêve encore. J’entends ton souffle, profond et régulier. Tu es prêt. Mes yeux s’ouvrent, ils s’apprêtent à consumer. Je savoure ce moment, l’anticipation. Elle tient en haleine, le moment juste avant. Je te devance. J’ai tort ? On verra.

C’est dur de se voir vieillir quand on a un jour été la plus belle. Celle que les hommes désiraient, les femmes jalousaient. Je comprends mamie. Les années passent, les seins tombent, la peau se détend, les muscles fondent, les cheveux se clairsèment, la peau se creuse, le corps se tasse. Les douleurs au dos, aux jambes, la fatigue. Je suis malade. Non mamie, tu vieillis. Ce n’est pas la maladie, c’est la vie.

Certains disent que les gens qui tentent de se suicider sont égoïstes. En un sens, ils ont raison. Mais ceux qui tiennent ces propos ne savent pas ce que c’est que de n’avoir plus goût à rien. D’être mal au point d’en oublier les personnes que l’on aime et d’être prêt à en être séparé pour toujours.

Il n’y a rien de plus triste qu’un amour usé. Vous avez sûrement déjà entendu cette histoire, celle de vos parents, des parents de vos amis, la vôtre… les détails changent, mais l’histoire reste. Le temps abîme plus qu’il ne guérit. On oublie souvent de le dire.

Je ressens le gens. La douleur. Elle rentre par mon œil et est absorbée par mon cœur. « Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville », Verlaine m’a écrit ce poème. J’imagine les gouttes d’eau tombées à l’intérieur de moi. Un cœur mouillé, un cœur triste. « Pour un cœur qui s’ennuie… Dans mon cœur qui s’écœure. » Il avait tout compris.
William m’explique la métaphore du chagrin.
– Pas besoin de m’en dire plus, William, j’avais compris… Moi aussi, il pleure dans mon cœur.
William semble surpris, je ne parle pas beaucoup. J’ouvre la bouche et je dis ça. Je lui explique que ça fait bien longtemps, que cette pluie m’a inondée. Ce n’est pas une averse claire et franche, non, c’est un crachin permanent. La légère bruine s’est transformée en une gerbe de douleur. Et ça pleut, et ça pleut. Je vous jure, William, elle ne s’arrête jamais. Je lui parle de Simon, de Lenny, de Jeff. Il y a des gens comme ça qui vous rendent la pluie supportable, des parapluies du cœur. Verlaine et sa mélancolie me font dire pas mal de niaiseries. « Des parapluies du cœur », pfff. Il faut que je fasse attention à ne pas me transformer en guimauve, moi aussi. C’est peut-être cet hôpital.
Une injection de douceur, de sucré tous les matins. En on se transforme en tout doux, en tout mou.
Il me dit qu’après la pluie, il y a presque toujours un arc-en-ciel qui révélera mes couleurs. Il faut vite sortie d’ici, William, ils sont en train de vous transformer vous aussi…
On continue.
C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine !
On ne sais pas toujours pourquoi on est triste, pourquoi c’est douloureux là où il n’y a rien. Parfois, il n’y a pas de raison, on souffre, point barre. J’entends la petite voix de ma grand-mère : « C’est Dieu qui l’a voulu. » Aux chiottes, Dieu ! Je ne t’ai rien demandé, moi.
Et puis parfois il y en a des raisons, connues ou non. Traumatismes, hérédité, maladie… Le magasin des peines est rempli. Il n’y a qu’à choisir.
Moi, je ne sais pas. J’ai beau chercher, je n’arrive pas à comprendre pourquoi j’ai un jour commencé à aller moins bien. J’ai toujours été particulière, différente des autres. Un jour, je me suis réveillée et la différence était devenue un abîme, je suis tombée dedans. Il y faisait tout noir.
Ici, j’ai compris que ma sensibilité avait dilaté les pores de ma peau et laissé rentrer tout un tas de saletés. Je ne m’en suis pas rendu compte, mais les maux ont pénétré. Ceux de ma famille, de la terre entière. J’ai tout pris. Et puis il y a des souvenirs d’enfance encore vagues, des cauchemars non élucidés. Je ne sais pas si je comprendrai un jour. Peut-être qu’il ne vaut mieux pas. Peut-être qu’un jour je me réveillerai à la lumière du jour et qu’il aura arrêté de cracher sur mon cœur.

– Je ne veux pas passer pour un vieux con, mais il faut vivre, fillette. À fond. Ne te gâche pas la vie avec ces conneries de dépression et d’hôpital. Regarde, un jour le cancer se pointe et on t’annonce qu’il ne te reste que quelques mois à vivre. Eh bien là, tu apprends à voir ce qui compte vraiment. Et tu oublies la dépression. Il faut vivre, c’est tout. Après, tu vis comme tu le souhaites. Moi je te conseille de tout essayer, de tout aimer et d’être aimée. Le reste, on s’en fout. Voyage, fais des enfants, apprends des langues différentes ! Trouve ce que tu aimes faire. Et fais-le, fillette ! Sans jamais regarder derrière. Moi, je n’en ai pas assez fait. J’ai aimé et j’ai été aimé. Mais je voulais partir voir New York, apprendre l’anglais. Je ne suis pas foutu d’enchaîner deux phrases en anglais. Ça tire plus sur l’indien, je crois. Je n’ai jamais lu Guerre et Paix, trop long. Je n’avais pas le temps. Je regrette maintenant, parce que de temps je n’en ai vraiment plus. Je voulais retourner voir ma fille, elle est enterrée dans le Sud, dans le village où elle est née. Je pensais que je pourrais… J’ai été con. J’ai préféré foutre le feu à la maison, et enfumer mes poumons de conneries. Je pensais que ceux qui disaient de ne jamais remettre à demain ce qui peut être fait aujourd’hui étaient des vieux schnock, mais c’est moi le vieux schnock aujourd’hui. Le cancer m’a baisé Bianca, je me suis baisé, tout seul comme un grand. Fais pas la même erreur. D’accord ?

Ma chambre, l’hôpital, ma maison, le lycée, la société, le monde : des cages plus ou moins grandes dans lesquelles il faut faire illusion. Mentir. S’habiller. Faire du sport. Être en bonne santé. Être gentille. Prendre ses cachets. Bien gagner sa vie. Se marier. Avoir des enfants. Acheter une maison. Dans lesquelles il ne faut pas crier. Trop manger. Baiser trop jeune. Baiser trop vieux. Voler. Boire. Prendre des drogues. Roter. Se suicider. Déranger.
BULLSHIT.

Un grand merci aux Éditions Julliard pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

7 réflexions sur “Bianca de Loulou Robert

  1. Même ressenti. Cette lecture fut une agréable surprise alors que je n’étais pas attirée par le thème… J’aime bien qu’un auteur arrive à chasser tous mes a priori par la belle démonstration de la qualité de sa plume.

    Aimé par 1 personne

    • Je crois que ce roman a surpris beaucoup de lectrices/lecteurs. Un « bon CV » peut aussi être à l’origine de nombre d’a priori… Mais la petite a cassé la baraque sur ce coup ! Elle a clairement fait ses preuves et tout le mérite ne revient qu’à son talent.

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