Home

à l'orée du verger tracy chevalierPrésentation de l’éditeurEn 1838, dans l’Ohio, la famille Goodenough s’installe sur les terres marécageuses du Black Swamp, dans l’Ohio. Chaque hiver, la fièvre vient orner d’une nouvelle croix le bout de verger qui fait péniblement vivre cette famille de cultivateurs de pommes. Tandis que James, le père, tente d’obtenir de ces terres hostiles des fruits à la saveur parfaite, la mère, Sadie, en attend plutôt de l’eau-de-vie et parle à ses enfants disparus quand elle ne tape pas sur ceux qui restent. Quinze ans et un drame plus tard, leur fils Robert part tenter sa chance dans l’Ouest. Il sera garçon de ferme, mineur, orpailleur, puis renouera avec la passion des arbres en prélevant des pousses de séquoias géants pour un exportateur anglais fantasque qui les expédie dans le Vieux Monde. De son côté, sa sœur Martha n’a eu qu’un rêve : traverser l’Amérique à la recherche de son frère. Elle a un lourd secret à lui faire partager… Tracy Chevalier nous plonge dans l’histoire des pionniers et dans celle, méconnue, des arbres, de la culture des pommiers au commerce des arbres millénaires de Californie. Mêlant personnages historiques et fictionnels, des coupe-gorge de New York au port grouillant de San Francisco, À l’orée du verger peint une fresque sombre mais profondément humaniste, et rend hommage à ces femmes et ces hommes qui ont construit les États-Unis.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anouk Neuhoff.

Titre original : At the edge of the orchard.

Éditions Quai Voltaire – 320 pages

Depuis le 11 mai 2016 en librairie.

Ma note : 4 / 5

Broché : 22,50 euros

Ebook : 15,99 euros

Tracy Chevalier s’est imposée sur la scène littéraire internationale dès son second roman inspiré par le célèbre tableau de Vermeer, La jeune fille à la perle, dorénavant classique dont même l’adaptation cinématographique éponyme a obtenu trois nominations aux Oscars. Depuis lors, chaque nouveau livre de cette auteur essentielle du roman historique est attendu avec impatience, notamment dans l’Hexagone, où l’Américaine entretient un rapport privilégié avec son lectorat grâce à sa maîtrise de la langue française. Près de vingt années après son entrée publique en écriture et sa fulgurante révélation à peine deux années plus tard, la huitième œuvre de cette Londonienne d’adoption présidente de la Society of AuthorsÀ l’orée du verger, fait montre d’un plume qui n’a rien perdu de sa verve.

Un souffle qu’il serait en l’occurrence plus exact de qualifier de fragrance romanesque aux douces senteur et saveur de pomme reinette dorée à l’arrière-goût de noix, de miel et d’ananas puisque c’est autour de cette simple petite pomme originaire d’Angleterre que Tracy Chevalier échafaude toute sa saga ; une épopée familiale poignante et tourmentée, entre misère, secrets et drames en tous genres, dont la violence est d’autant plus impressive qu’elle n’est le plus souvent que suggérée.

Et parce qu’elle ne raconte jamais de petites histoires sans y mêler la grande, elle met son talent éprouvé pour ranimer le passé au service du XIXe siècle américain. Avec force réalisme social et naturalisme, c’est toute une époque, avec sa conquête de l’Ouest, sa ruée vers l’or et ses cortèges de colons, pionniers, mineurs et autres orpailleurs, qui reprend vie sous les yeux du lecteur. Une période déterminante, aussi impitoyable que fascinante, qui a radicalement bouleversé le continent, la société et des dizaines de milliers d’existences pour le meilleur comme pour le pire.

Dans ce contexte, Tracy Chevalier entrelace des destinées, tantôt fantastiques, tantôt tragiques, toujours atypiques. Celles retenues par la mémoire collective donnant de l’épaisseur à la trame historique telles celle du botaniste et pépiniériste considéré comme le premier écologiste John Chapman devenu le légendaire Johnny Appleseed, celle de l’explorateur botaniste William Lobb ou encore celle du copropriétaire de Calaveras Grove Billie Lapham et de son épouse Nancy, précurseurs en matière de sites et d’attractions touristiques. Et puis celles des anonymes qui ont tout autant contribué à écrire l’Histoire et que l’auteur imagine avec brio par le prisme de la famille Goodenough. Par l’intermédiaire de cette lignée, la romancière explore la rude existence des aventuriers du Nouveau Monde et rend hommage aux femmes et aux hommes qui ont relevé le défi de cette vie accablante et, animés de leurs ambitions, de leurs passions et de leur force intérieure, envers et contre toutes les épreuves et autres adversités, ont accompli des exploits et contribué à ériger les États-Unis.

À ces portraits réels ou fictifs particulièrement incarnés s’ajoute un acteur indissociable de cette histoire : la Nature. Loin d’être le simple cadre de l’expérience humaine, elle est un acteur à part entière du récit dont l’influence sur l’existence des personnages est majeure, tour à tour généreuse et cruelle. Au fil de la traversée des États-Unis et de ses panoramas grandioses façon road trip d’est en ouest, c’est l’ode à une nature puissante que brosse l’écrivain qui va même jusqu’à évoquer les prémisses de la conscience écologique et la nécessité de la préservation environnementale. Outre les grands espaces américains si dépaysants au cœur desquels, d’une écriture lyrique et pittoresque, est transporté le lecteur, ce sont surtout les arbres qui symbolisent la nature dans cette odyssée : pommiers, redwoods et autres séquoïas. Filée tout au long du récit, l’analogie entre les arbres et les hommes, unis bien au-delà de la seule arboriculture, les montre profondément liés dans leur lutte pour la survie.

Véritable prouesse de nature writing, cette fresque humaine et environnementale est également un travail de recherche et de mémoire extrêmement documenté. Loin d’une narration élémentaire, les diverses connaissances subtilement incorporées à l’intrigue (géographiques, botaniques, historiques…) rendent le mélodrame savant et captivant.

À l’image des quilts (patchworks) qui jalonnent les romans de Tracy Chevalier, ce texte est un assemblage ingénieux et original. Au mélange des genres littéraires, entre roman historique, saga, roman d’apprentissage ou encore récit de voyage, s’ajoute l’alternance des registres narratifs. Ce roman choral ne se contente pas de faire se succéder les voix de quatre des membres de la famille Goodenough mais les distingue en entremêlant discours directdiscours indirect et hyperréalisme du récit épistolaire ou du monologue intérieur. Distillant les révélations au compte-goutte, cet écho d’une génération à une autre, entre passé et présent, alternant les points de vue et modes d’expression, confère un réel dynamisme à la narration et permet d’appréhender l’histoire sous toutes ses perspectives et de mieux cerner la psychologie et la vérité de chaque protagoniste. Cette construction complexe qui, parfaitement maîtrisée, ne désoriente nullement, fait de ce livre une œuvre éminemment littéraire qui décortique l’âme humaine avec infiniment de pudeur, de poésie et de justesse. De son style indéniable, l’on retient tout particulièrement sa capacité à exprimer l’essentiel au travers des silences de ses personnages ainsi que, en marge de son évidente maestria pour l’épique, son sens de l’infime et sa faculté à capter la grâce et la magie des petites choses ordinaires et des instants simples.

Une fois encore, la virtuosité incontestable de Tracy Chevalier est au service d’un roman accompli et vibrant, qui, en dépit d’un âpre contexte et de circonstances difficiles décrites sans concession, n’est ni déprimant ni fataliste, mais chante au contraire les vertus de l’optimisme, de l’espoir, du courage, de la passion et de la résilience. Remontant aux origines de l’American dream et de la success storyÀ l’orée du verger dépeint, sur un rythme délibérément ralenti qui ne convaincra pas tous les lecteurs, un chapitre fondateur de l’Amérique du Nord, à la fois mythique et tragique. L’on ne peut s’empêcher d’envier à ceux qui l’on vécu cette liberté qu’en contrepartie de plus de confort et de sécurité, l’on a incontestablement perdue au fil du temps ; la liberté de tout tenter, tout pouvoir recommencer, n’importe où, n’importe quand, n’importe comment. Encore faut-il avoir l’audace de tout quitter et tout reconstruire ailleurs ! Quand le déracinement n’est pas dicté par de terribles circonstances, à l’instar de celles endurées par les réfugiés…

Vous aimerez sûrement :

Une chanson pour Ada de Barbara Mutch, La vraie couleur de la vanille de Sophie Chérer, Sashenka de Simon Montefiore, Les roses de Somerset de Leila Meecham, Le châle de Cachemire de Rosie Thomas, Seuls le ciel et la terre de Brian Leung, Mille femmes blanches de Jim Fergus, Le chirurgien ambulant de Wolf Serno, L’empereur aux mille conquêtes de Javier Moro, La pensionnaire du bourreau d’Olivier Dutaillis, Ce que je peux te dire d’elles d’Anne Icart, Les fruits de l’arrière-saison d’Aurore Py…

Extrait :

Quelquefois, pourtant, enveloppée dans sa couverture par une nuit sans étoiles, ou poursuivant l’horizon à travers une plaine sans fin sous le cruel soleil texan, il repensait à l’exaltation qui avait été la sienne durant cette fiévreuse semaine d’amour, quand, chevauchant au milieu du bétail, il avait l’impression que chaque chose en ce monde – chaque plante rabougrie, chaque affleurement de rocher, chaque vache, chaque cheval, chaque homme et chaque nuage -, que toutes ces choses étaient raccordées entre elles le long d’un sentier menant à une seule et unique femme, debout dans une cuisine à faire des biscuits. Au moment où il éprouvait ce sentiment, il ne s’était pas imaginé que celui-ci pourrait changer un jour. Or, une fois cet attachement disparu, il s’était demandé comment une passion aussi forte pouvait s’évanouir pour ne laisser qu’une trace fantomatique, tel un fleuve sorti de son lit se réduisant ensuite à un maigre filet d’eau, bordé de quelques débris sur la ligne de crue. Car le sentiment s’était bel et bien estompé […].

Un grand merci aux Éditions de la Table Ronde pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

5 réflexions sur “À l’orée du verger de Tracy Chevalier

  1. Pingback: La vengeance des mères de Jim Fergus | Adepte du livre

Merci de partager vos avis, remarques, etc. Je vous répondrai toujours et avec plaisir !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s