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le goût du large nicolas delesallePrésentation de l’éditeur« Le temps : tout était là, dans ces cinq lettres, cette simple syllabe. J’allais soudain en être riche, ne plus courir après, le nez rivé sur l’ordinateur, le téléphone. Pendant neuf jours, j’allais devenir un milliardaire du temps, plonger mes mains dans des coffres bourrés de secondes, me parer de bijoux ciselés dans des minutes pures, vierges de tout objectif, de toute attente, de toute angoisse. J’allais me gaver d’heures vides, creuses, la grande bouffe, la vacance, entre ciel et mer. » De l’inaccessible Tombouctou à la mélancolique Tallinn, entre une partie d’échecs fatale quelque part dans un hôtel russe et un barbecue incongru à Kaboul, des clameurs de la place Tahrir au fond d’un trou, dans l’Aveyron… C’est le roman d’une vie et de notre monde que raconte Nicolas Delesalle, le temps d’une croisière en cargo. Après le formidable succès d’Un parfum d’herbe coupée – finaliste du Prix Relay des voyageurs 2015 -, Le Goût du large embarque le lecteur pour un voyage passionnant, plein d’humour et d’esprit, de couleurs et de saveurs, et réveille notre irrésistible envie d’ailleurs.

Éditions Préludes – 320 pages

Depuis le 6 janvier 2016 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 14,20 euros

Ebook : 9,99 euros

C’est sans doute parce qu’il se lit comme un roman d’aventures que Le goût du large de Nicolas Delesalle est présenté au rayon des nouveautés littérature de la rentrée littéraire d’hiver 2016. Pourtant, bien que son premier roman Un parfum d’herbe coupée ait été chaleureusement accueilli par le public comme par la critique, l’auteur a opté pour un radical changement de registre pour son retour en librairie ; manière subtile mais pas pour autant facile, loin s’en faut, de ne pas éventuellement souffrir de la comparaison d’avec son premier succès. Ce second texte n’est donc ni une fiction, ni même une autofiction mais un pur récit autobiographique. Cette volte-face littéraire confirme son talent mais l’affirme aussi à mille lieues de tout cantonnement ; une transversalité aisée de plume qui finalement apparaît comme une évidence pour un journaliste (Télérama) familier du franchissement de frontières, géographiques et culturelles. Et c’est tout naturellement que ce morceau de vie fait la part belle à cette carrière de grand reporter qui, davantage qu’un métier, est une vocation, un sacerdoce, un vrai mode de vie fait d’attente, de rencontres et d’émotions. Mais avant d’être la compilation d’un journaliste, Le goût du large est surtout le regard d’un homme sur le monde étrange et fascinant qui l’entoure.

Cet homme dans le force de l’âge qui ne se déplace jamais sans un carnet et un livre a profité d’une escapade maritime de neuf jours à mille milles d’une croisière en paquebot, avec pour seuls compagnons de navigation des loups de mer bourrus et des conteneurs, pour se déconnecter / reconnecter, lire, écrire et surtout penser. Voyage géographique et introspectif à la fois. Vacance propice au ressourcement, à la réflexion et à la rêverie. Flottement entre deux eaux idéal pour revisiter divers souvenirs de reportages, tantôt grisants, tantôt affligeants, toujours émouvants.

Présenté comme un livre de bord, Le goût du large est à la fois le journal de voyage embarqué sur le MSC Cordoba qui raconte la vie à bord d’un cargo, plus largement la vie des marins et particulièrement celle de la marine marchande, mais également les mémoires de Delesalle dans ses pérégrinations journalistiques, avec tout ce que ces allées et venues professionnelles en quête de lignes pour son magazine impliquent de marges, de coulisses et autres envers du décor qui n’ont pas place dans ses articles. Autant de souvenances qui se lisent comme des nouvelles, se parcourent comme on écoute avec une fébrile et délicieuse impatience les histoires de griot contées au coin du feu.

Oscillant entre les épisodes contemplatifs du spectacle sublime et imposant de la mer figurant la puissance de la nature, les moments au présent sur le bateau en solitaire ou partagé avec l’équipage et l’exploration du passé, Le goût du large est à la fois un cycle symbolique de neuf jours, une vie et une époque. De cette aventure sur les flots, l’auteur part de son portrait et dérive vers un album photo aux mille visages, véritable témoignage du monde actuel dans ses plaisirs simples comme dans ses grands drames.

Loin de surfer sur la vague de l’actualité sordide, il se fait l’écho de l’humanité contemporaine, essentiellement des zones de conflits de la planète et donc le plus souvent de tragédies (injustice, guerre, misère…). Afghanistan, Indonésie, Congo, Russie, Palestine, Syrie, Libye, Grèce, Tchétchénie, Égypte, Niger, Tunisie, Mali… De tout pays en pays qui ont défrayé la chronique ces dernières années, de continent en continent et même en plein milieu d’océans ou de mers dont les miroitements ne suffisent pas à faire oublier qu’ils sont le cimetière des migrants, l’écrivain du réel brosse la fresque du XXIe siècle. D’instantanés croustillants et autres bouts de vie anodins en scènes édifiantes qui se gravent dans l’esprit et la rétine, cet observateur privilégié et attentif donne une représentation de l’homme moderne sous toutes ses latitudes. Mais la magie de cet amoureux de la vie et fervent croyant en l’homme malgré ce qu’il en contemple est de transcender la géographie de la guerre en en extrayant la substantifique moelle, à savoir ces rencontres extraordinaires, ces relations humaines qui, dans cette incertitude permanente génératrice de générosité, se nouent avec plus de rapidité et de puissance que nul par ailleurs. Sur l’échiquier relationnel d’une planète dans le tourbillon de laquelle solitude et solidarité se ressemblent et s’assemblent tant bien que mal, Delesalle place le lecteur contre l’homme ; tout contre l’homme.

Hymne à la rencontre et à l’ouverture sur le monde, cette collection d’instants hors du temps entre cruauté et générosité, laideur et beauté, désenchantement et espoir est envers et contre tout une ode à l’humanisme. De ce regard lucide sur la terrible réalité des quatre coins les plus fous du monde, il ressort qu’au bout du compte, seuls restent et importent les êtres. Il aura fallu à l’auteur larguer les amarres loin du confort, des sentiers balisés, des contingences quotidiennes et se retrouver face à lui-même pour se sentir le plus proche de ces femmes et ces hommes au-devant desquels il a professionnellement choisi d’aller inlassablement. Parce que finalement, cette parenthèse existentielle loin des gens guidée par ce goût du large revendiqué révèle que son vrai moteur est bel et bien le goût des autres. Mais ne faut-il pas perdre ce à quoi l’on tient infiniment pour connaître la valeur de son attachement ? Au même titre, l’évidence proverbiale n’est souvent admise qu’après une approche empirique de sa véracité. L’auteur a ainsi lui-même éprouvé dans la plus extrême tension d’un huis clos le bon sens de l’adage des voyageurs par excellence que sont les gitans : ce n’est pas la destination qui importe mais le chemin.

De ces périples dépaysants narrés avec intensité et passion, le lecteur s’apitoie par moment, rit souvent, mais surtout s’émerveille et s’attendrit sur la multiplicité d’un monde, parfois simple, parfois complexe, mais toujours pittoresque, dont les contradictions permanentes font la beauté, le sel et le caractère sacré de l’existence. Le goût du large est un ancrage dans le monde, dans la vie, qui rappelle, en ces temps modernes de vitesse étourdissante et d’abrutissante constante connexion, la nécessité de prendre du recul, de revisiter sans cesse ses points de vue et de faire preuve de davantage de mansuétude envers soi et l’autre.

À la fois récit intimiste et fable universelle, investigation individuelle et collective pleine de discernement, de noblesse, de bienveillance, de magnanimité, Le goût du large remet les idées en place, les choses en perspective et les points sur les i. Il invite à contempler le monde tel qu’il est, sans complaisance, dans la splendeur autant que la hideur de sa réalité, sans jamais vouloir en détourner les yeux. Là est toute la force de l’écriture de Delesalle, il capte le regard, le confronte et l’élève. Il fait embrasser au lecteur la véracité brute souvent brutale du monde, l’aide à le mieux comprendre et à lui ouvrir les bras en lui ouvrant l’esprit. Ce vagabondage mnésique d’anecdote croustillante en anecdote dévastatrice, loin de toute indifférence ou résignation, est porteur de cette inextinguible, insensée et nécessaire espérance qui porte depuis la nuit des temps l’humanité et doit à tout prix, aussi difficilement saisissable que le fameux rayon vert qu’elle soit, continuer à la porter.

Avec ce second livre qui invite à la réflexion et au voyage et se dévore avec un plaisir croissant, Nicolas Delesalle affirme l’authenticité, la subtilité, la sagacité, la richesse, la malice, la poésie et la sensibilité de sa plume. Aussi affûtée dans le registre de la gravité que dans celui de la légèreté, son écriture impressive et addictive transforme l’humanité, sans manichéisme, ni grandiloquence, ni pathos, en un fascinant théâtre de comédies et de tragédies dans lequel l’ici et l’ailleurs, l’autre et soi-même, ne font qu’un. Avec force images, visages, sensations et émotions, ce récit rafraîchissant et saisissant embarque le lecteur dès les premiers mots pour une vivante et vibrante expérience kaléidoscopique du monde. Un coup de maître qui impose résolument l’auteur à l’imagination aussi débordante que sa vie semble passionnante comme une plume brillante essentielle du paysage littéraire français.

Vous aimerez sûrement :

L’arbre du pays Toraja de Philippe Claudel, L’Oural en plein coeur d’Astrid Wendlandt, Aime la guerre ! de Paulina Dalmayer, Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop, Un buisson d’amarante d’Adrien Sarrault, Manhattan Volcano de Pierre Demarty, L’homme qui fuyait le Nobel de Patrick Tudoret, Juste avant le bonheur d’Agnès Ledig, Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel, Petit art de la fuite d’Enrico Remmert, Dieu est un pote à moi de Cyril Massarotto, Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier…

Extraits :

J’avais la sensation d’être à bord de ma propre vie et de m’éloigner de son cours normal pour une parenthèse fascinante, une cure de déconnexion, ou plutôt une tentative de reconnexion avec la nature, les éléments, et peut-être avec moi-même. Le Cordoba, ses 275 mètres de long et ses 60 000 tonnes se sont glissés avec grâce dans une écluse à leur mesure. C’était la dernière étape avant l’océan, le silence et le vent. Plus de téléphone portable, plus d’Internet, plus de réseaux sociaux, plus de femme, plus d’enfant, plus de parent, plus de famille, plus d’ami, plus rien que l’horizon infini, le bourdonnement du moteur, la houle, les odeurs de graisse, de fuel et l’ennui.

Je me sens proche de ce cargo, je devine qu’il est vivant, à sa manière ; il cache une âme sous cet acier rongé par le sel marin et repeint mille fois. Moi aussi, je suis rongé et repeint mille fois. Et moi aussi, je suis venu avec des boîtes. Le chargement a duré toute une vie. Je sais pertinemment ce qu’elles contiennent, mais j’ai envie, j’ai besoin de les rouvrir […].

Pour la première fois, je percevais clairement les contours transparents de cet instant liquide que les Grecs nommaient « kairos« , un instant en dehors de la courbe du temps, un instant d’inflexion taillé dans un relief, une profondeur, une seconde en 3D dans laquelle je me mouvais librement, en communion avec les pierres brûlées sous mes semelles, les baraquements sales, les fusils d’assaut, l’oeil noir des jeunes soldates, les mots de Sliman, l’incertitude et l’inconnu, à ma place, exactement à ma place. J’aimais ce stress, car il m’apaisait, il déchargeait les minutes qui allaient suivre de leur cargaison habituelle et les remplissait de surprises. À ce moment précis, je savais que j’allais essayer de revivre le plus souvent possible cette sensation particulière, cette ivresse sereine, ces torrents calmes dans les veines, comme aujourd’hui, à bord de mon cargo, cet inconnu, sur le rail de la Manche, en regardant le vent éplucher des morceaux d’océan et l’étrave du MSC Cordoba glisser sur l’eau.
Au fil du temps, j’ai remarqué que cette sensation si capricieuse nécessite un savant montage d’événements et d’humeurs qui pourraient être représentés par un mécanisme farfelu de Marcel Duchamp. La plupart du temps, rien ne fonctionne comme espéré et je souffre du syndrome du cerf-volant. Je sens le vent souffler aux bas des champs, à la lisière des forêts, je me dépêche pour monter le cerf-volant et dénouer l’entrelacs des fils des manettes et, évidemment, dès que je suis prêt, la brise tombe et plus une branche d’arbre ne bouge. J’attends. Il ne se passe rien. Agacé, je range le cerf-volant et, dès que je m’éloigne en bougonnant, le vent se relève et la forêt frissonne.

Il nous a proposé un tour au bordel du coin où des filles de 14 ans poireautaient dans la moiteur en grillant des cigarettes. Charia ? Comme dans tous les pays réputés exercer un contrôle drastique sur les mœurs, des béances monstrueuses faisaient jour et absorbaient la nuit le tombereau infini des frustrations ; la misère étreignait la misère.

Et puis je l’ai vu, lui, tout au bout d’une jetée, au pied de la hampe d’une manche à air déchirée dont le rouge originel tournait au gris, lui aussi. Un homme seul, assis sur un bloc de béton, fixant l’horizon indistinct entre les gris du ciel et de la mer. Au loin, la silhouette d’un énorme ferry presque aussi gros que le MSC Cordoba crevait la brume. Le vieil homme était engoncé dans sa parka, un clou enfoncé dans son mur, on aurait dit qu’il était là depuis toujours. Il n’y avait personne autour de lui, il portait sa capuche, il était un peu voûté. C’était le vieil homme et la mer, sans bateau, sans marlin, sans Hemingway. Juste un ponton et cet homme dans le gris. Des mouettes fendaient la grisaille tandis qu’au loin, le ressac faisait jaillir de l’écume bouillonnante sur des roches à fleur d’eau. Je me demandais à quoi pouvait bien penser ce type immobile devant la mer. Je suis resté longtemps derrière lui, sur l’asphalte huilé baigné par le ressac, peut-être une heure, il n’a pas bougé. Il paraissait si seul au bout de sa jetée. Je me suis approché. Je me demandais s’il faisait le bilan de sa vie, s’il égrenait les regrets dans le chapelet de sa mémoire. S’il pleurait sous sa capuche, s’il serrait les dents en essayant d’oublier quelque chose, sa femme partie avec un autre, un chômage qu’il cachait depuis des mois à sa famille, on fait le fier-à-bras, on brille au firmament, on croque la vie de toutes ses dents et puis un jour on se réveille et ça y est, on est vieux, comme l’hiver qui vient un matin, on ouvre la fenêtre et tout est blanc. Je me demandais s’il tentait de résoudre une conjecture complexe après des dizaines d’années de réflexion, peut-être venait-il d’apprendre qu’il était grand-père et il venait communier au bord de la mer, annoncer aux éléments la grande nouvelle. Je me suis approché. Au même instant, il s’est relevé et a tranquillement attrapé sa canne à pêche qu’il a relancée. Je me suis copieusement insulté intérieurement. On ne devrait peut-être pas trop s’approcher des choses qu’on imagine. On devrait les laisser au loin, intactes.

J’ai parlé avec Neil, le timonier du Cordoba, 35 ans, baraque coiffée en brosse et frappé comme le fer par douze ans de marine marchande. Comme tous les autres, ses missions en mur durent six mois, pendant lesquels il ne quitte que rarement le navire. La navigation commerciale chasse les coûts et les escales sont de plus en plus courtes. Un navire au port est un navire qui ne rapporte rien. Neil a deux enfants, dont une petite fille de 5 ans. Je lui ai demandé comment il s’arrangeait pour pallier l’absence, le manque, combler la distance. Quand il reviendra, pour repartir deux ou trois mois plus tard, sa petite fille aura beaucoup changé. Je n’ai pas osé lui dire clairement qu’il allait rater des instants précieux, j’au senti qu’il en avait parfaitement conscience et les gens qui ont des couteaux symboliques soudés au fond de ventre apprécient généralement peu qu’on s’interroge sur la gravité de leur plaie. Il a simplement souri, il m’a dit que c’était difficile, mais qu’il parvenait à garder le contact grâce à Internet dans les ports.

[…] je repère une jeune fille blonde aux yeux verts dont je tombe instantanément amoureux. Elle attend, assise, les jambes croisées, sur le bord d’un canapé rouge, le regard dans le vague. Elle a un visage de toundra, un teint de porcelaine, de longs cils qui balayent déjà les toiles d’araignée au fond de mon cœur, elle me sourit et je me retrouve immédiatement propulsé très loin de ma partie d’échecs moscovite, dans les forêts sibériennes, où nous vivons tous les deux dans une cabane en bois au bord d’un torrent poissonneux, nos trois enfants blonds jouent sur un tas de bûches, la cheminée fume, le ciel est d’un bleu profond, elle enfile des morceaux de viande de mouton et des oignons frais sur des brochettes pour préparer les chachlicks. Tandis que je surveille le feu, elle relève ses cheveux couleur de blé en chignon, je passe derrière elle, j’embrasse sa nuque et le goût sucré de sa peau m’électrise les lèvres. Je m’apprête à l’enlacer, à presser ses seins durs contre mon torse quand Ivan revient avec 750 grammes de vodka, deux verres et une assiette de cornichons aigres-doux. Il s’assoit. Il joue sa dame en e6. Il remplit les verres. Nous les vidons d’un trait et croquons dans les cornichons.

Au fond, les gens qui ne s’intéressent pas à leur dernière seconde ou qui feignent de s’en foutre me paraissent bizarres. Au contraire, les marins et les pirates qui se tatouent le corps pour qu’on puisse les reconnaître quand ils seront à l’état de charognes me paraissent sains d’esprit.

Le courage, la lâcheté, la peur, l’insouciance ne sont peut-être que des états quantiques finalement, des images floues qui dépendent des circonstances, des interprétations, du statut de l’observateur qui changent tout le temps, à toute vitesse. On prête aux gens des traits de personnalité sur la foi d’impressions, on interprète les caractères d’un visage, un menton « volontaire », un nez qui « trahit un caractère peu affirmé », ou bien plus simplement à la lumière d’une expérience en apparence décisive, « j’ai vu sa réaction, il n’a pas flanché, on peut lui faire confiance », « elle a crié, c’est une petite nature », ces micro-jugements souvent jamais exprimés ailleurs que dans le silence intérieur ou bien dans le dos des intéressés et dans les ricanements entendus, « c’est un coureur », « elle est ambitieuse », « il n’a pas de couilles », mais qui définissent, figent, étiquettent et sérient. Ils ne sont la plupart du temps que des images arrêtées, de petits blocs de flou figés par le flash d’un regard biaisé où aucune vérité ne se cache, de faux panneaux rassurants mais qui n’indiquent rien d’autre qu’un chemin parmi mille autres possibles, pas simplement l’était partiel d’une personne à un instant t par rapport au suivant, mais l’instant t d’un homme en regard des mille autres hommes qu’il est aussi au même moment. Un état quantique de la personnalité, ou alors, pour plaire à Einstein et contrarier Schrödinger, une forme de relativité du moi.

Et puis je me suis miré dans le bleu hypnotisant de l’Atlantique. Regarder la mer pendants des heures est une activité mystique qui vous habille d’une robe de bure invisible. À la longue, l’océan se mue en écran sur lequel se projettent des images floues. J’ai repensé aux événements de l’année écoulée, à l’attentat de Charlie Hebdo […].
Devant cette paix étendue à l’infini, j’ai encore pensé aux civils qui meurent en Syrie, en Afrique, à ces milliers de migrants qui se noient dans la Méditerranée où nous naviguerons bientôt, à tous ces désespérés qui fuient la violence et la haine en prenant tous les risques. Sur l’écran bleu de l’océan, j’ai aussi projeté les vidéos horribles diffusées régulièrement par l’État islamiques. Les membres de Daech devraient profiter de leurs vacances pour voyager en cargo. Le monde est plus beau, vu de l’eau.
J’ai enfin pensé aux derniers rapports scientifiques qui expliquent à quel point notre planète est cabossée, usée, rouillée, son calfatage part en miettes, les écrous se desserrent, tout va craquer. J’ai repensé à tout ça et puis j’ai avisé l’océan en attendant une réponse, un geste, un dauphin qui saute, un poisson volant, mais l’océan n’a rien dit. J’ai l’impression qu’il se laisse faire et qu’il s’en fout. Il nous survivra de toute façon.

J’ai lu dans un magnifique bouquin consacré aux bourlingueurs qui naviguent en cargo cette citation d’Arsitote : « Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer. » Ruben, Angelo ou Glenn sont de ceux-là. Moi, je suis un terrien qui commence simplement à se faire tordre de l’intérieur par l’océan. Mon rapport au temps se distend, mon rapport aux gens de renforce, je me sens à la fois immensément minuscule et présent à moi-même comme rarement. Pour la première fois depuis des années, je m’entends respirer et l’ennui ne m’ennuie pas.

Il avait à peine 20 ans, mais l’éclat de ses yeux, son attitude posée et le calme de sa voix trahissaient un homme déjà beaucoup plus vieux, une maturité précoce sculptée dans les renoncements, et cette forme de lassitude prématurée engendrait aussi chez lui une force qui, je crois, ne s’était pas encore exprimée et attendait son heure. Chaque fois que j’entends le mot « migrant », je vois le visage de ce jeune homme.

Le voyage permet peu à peu de lâcher prise, de ne plus penser à rien, d’être là, simplement là.

Face au soleil, dans cette lueur étrange de fin du monde, nous entrons dans le mer Méditerranée tandis que Ramis téléphone à sa mère et qu’un pigeon qui se prend pour un albatros se pose sur la passerelle tribord. Il est épuisé, trempé, ébouriffé, et je me demande par quel hasard il a pu se retrouver là, loin des côtes, si loin de ses congénères. Je pense à Jonathan Livingston, le goéland banni de son clan parce qu’il préférait perfectionner sa science du vol plutôt que de manger les restes de pêche au cil des chalutiers. Je pense à tous ces Jonathan Livingston qui mènent une vie que personne n’avait osé imaginer avant eux. Tremblant à l’abri du vent sur la passerelle tribord, ce pigeon ressemble trait pour trait à ces rats infirmes qui vivent de rapines sur les trottoirs de Paris et les places de Rome ou Venise. Ce n’est pas une palombe habituée aux migrations, c’est un pigeon biset, un pigeon de base, et pour se retrouver ici, sur la passerelle du MSC Cordoba, il a dû voler des heures entre deux continents, sous les bourrasques violents, à plusieurs dizaines de kilomètres des terres. Tandis que ses frères se contentent de vivre en groupe et de fienter sur les statues, lui, il est là, en plein détroit de Gibraltar. J’ai eu envie de l’embrasser et de le serrer dans mes bras, mais j’ai eu peur de l’embarrasser et je me suis abstenu.

Chaque fois que je demande à une femme combien elle a d’enfant, la réponse fuse : « Six : trois vivants, trois morts » ; « Huit : cinq vivants, trois morts » ; « Cinq : trois vivants, deux morts » ; « Sept : trois vivants, quatre morts ». Elles disent ça comme si elles déclinaient leur identité, il n’y a aucune plainte dans leur regard, c’est la vie, c’est l’Afrique, c’est comme ça.

Au loin, des femmes charrient des seaux, d’eau. Partout dans la brousse, ce sont elles qui vont puiser l’eau. Ça leur prend un temps fou. Elles travaillent aussi aux champs. Elles préparent à manger. S’occupent des enfants. Les mecs regardent.
Le jour où les femmes africains seront débarrassées de la corvée de l’eau, la donne changera peut-être. Elles auront le temps d’apprendre à lire et à écrire. Contrôleront leur taux de fécondité.

Elle paraît un siècle ou deux, elle doit avoir 60 ou 65 ans. Elle porte dans chacun de ses bras des bébés minuscules : Asma et Asmara. Des jumeaux. Un garçon et un fille. Prématurés. Ils ont une semaine. La maman est morte en couches comme une femme sur sept au Niger. Le père est nulle part, comme sept hommes sur sept en Afrique subsaharienne.

Une blouse blanche, de petites lunettes rondes. « Bonjour, je cherche le directeur ? » « C’est moi. »
Il est grand, très mince, un peu voûté, sa démarche est élastique, féline, c’est un cliché africain. Je lui raconte n’importe quoi. Je dis que j’enquête sur le système de soins nigériens face à la crise alimentaire. Et d’ailleurs, voilà des enfants prématurés que j’ai trouvés dans la brousse, qu’allez-vous faire ? Il me jauge, me sourit, comprend en un instant mon coup d’échecs : « D’accord, allons voir ces enfants. » Je sais qu’il sait que je sais qu’il sait et je sens qu’il sent que je le bénis silencieusement. Ces instants-là sont rares.

Ce ballet des camions jaunes se jouait jour et nuit. Qu’importe si la route allait détruire les villages et massacrer une partie de la forêt : fric, « développement ». Point barre.
[…] Pokola, une concession de 1,3 million d’hectares de forêt primaire exploitée pour nos terrasses, nos huisseries, nos fenêtres. Sur le papier, ici, vivent les méchants. J’ai découvert et explique dans mon article que la réalité était plus complexe, même si voir les grumes sortir par dizaines de la forêt, en flux tendu, est un crève-cœur et une hérésie écologique.
Le voilà enfin, cet arbre condamné. Il mesure quarante mètres de haut. Deux mètres de diamètre. Il est né quand Napoléon faisait l’imbécile. Il va mourir sous Petit piment. Ses branches sont gigantesques, des arbres à part entière chez nous. C’est le genre d’arbre qu’on mettrait sous cloche en Europe. Ici, c’est du boulot. Les forestiers n’éprouvent rien quand ils font tomber un machin pareil. J’ai essayé de leur faire couler une larme de rédemption. J’ai convoqué Romain Gary, Les Racines du ciel, la symbolique. Ils m’ont regardé comme si j’avais fumé trop de chanvre.
[…] L’arbre glisse sur sa souche, penche, tombe au ralenti, dans un bruit de tonnerre. La forêt renvoie l’écho du fracas de la chute. On dirait l’inauguration d’un paquebot, quand le monstre de métal glisse sur ses cales lentement et s’enfonce dans l’eau. Le craquement final glace les sangs et juste après, c’est un silence de deux siècles qui envahit tout l’espace. L’Idéfix que l’on porte tous en nous hurle à la mort. Des centaines de milliers de feuilles tombent à leur tour, comme des lucioles. L’émotion est sciée en deux par un dernier coup de tronçonneuse dans le vide. Ce « zzzz ! » sert à signifier aux gens alentour que tout est en ordre. Voilà, un cèpe de plus dans le panier. Du boulot pour pas mal de gens, Et la forêt qui meurt un peu davantage. J’ai l’impression qu’on vient de tuer un éléphant. Un proverbe dit qu’on entend les arbres tomber, mais jamais la forêt pousser. J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends au loin que des arbres tomber.

J’ai quitté le village avec l’impression d’avoir touché du doigt l’humanité la plus lointaine de nos canons, de nos carcans. Et puis, en songeant aux rires des gamins devant l’iPhone, aux hommes qui tuent le désespoir dans l’alcool, cette rencontre a pris la forme d’un miroir où se réfléchissaient de chaque côté du tain les mêmes enthousiasmes, les mêmes angoisses, la même humanité.

Comme tous les jours, j’ai passé la moitié de la journée à écrire et l’autre à regarder la mer, à tribord, à l’avant, loin des bruits des machines, assis sur une bitte jaune où les marins accrochent les aussières quand ils arrivent au port. Les journées se répètent, se récitent, métronomiques, mais ce rythme régulier n’a rien de commun avec celui du quotidien parisien, quand les jours jumeaux finissent pas ronger les organismes. Ici, l’habitude n’est pas un acide, c’est une pulsation rassurante et le cargo devient peu à peu un lieu de solitude heureuse.

Comme la lumière dans le vide, l’imagination court plus vite dans le noir.

Je me suis posté à l’une de mes places préférées, tout au bout de la proue, là où en penchant la tête par un trou d’aussière, on peut admirer le bulbe de l’étrave glisser sous l’eau. Je suis resté longtemps là-bas, le casque vissé sur les oreilles. La musique est un silence agité, et ici, dans cette cathédrale naturelle ouverte sur le ciel, à cet instant précis, j’avais besoin d’être secoué et d’écouter des chants.
Nous naviguons entre la Tunisie et la Sicile et ce miroir fabuleux, cette mer pure et cristalline, ce bleu amniotique qui nourrit l’âme est un cimetière. Sur les six premiers mois de l’année 2015, 1 867 migrants sont morts ici en tentant de traverser la Méditerranée, 1 308 juste pour le mois d’avril. Ils valent bien cette messe en ut mineur de Mozart qui me fait vibrer autant que les machines du cargo.

Tous les paysages du monde vus du ciel ont un air de paix, il s’en dégage une forme de sérénité automatique, peut-être parce qu’on peine à distinguer les êtres humains qui les habitent.

La stupéfaction est un regard muet.

Dans les zones de conflit, les relations humaines se nouent plus brutalement qu’ailleurs, les gens donnent et reçoivent beaucoup, sans attendre, sans jauger, sans calcul, l’amitié est impavide, forte et brève, un bourgeon que l’on voit éclore et fleurir en accéléré dans les films sur la nature.

Certaines personnes ont une étincelle étranger dans les yeux quand ils vous écoutent, ils me font penser à ces téléviseurs en mode veille dont le petit voyant rouge témoigne d’une vie intérieure intense. Avec le temps, j’ai appris à reconnaître dans cette lueur les signes de la bienveillance.

J’ai toujours préféré les regards des perdants, il se passe tellement plus de choses dans leurs yeux, des béances, du doute, le silence. La victoire rend con. La défaite ouvre des brèches fascinantes.

Elle m’a confié que l’âge venant, le physique n’a plus autant d’importance dans les rencontres amoureuses. C’est la somme des expériences amassées qui compte et il n’est pas plus aisé de juxtaposer deux vies bien remplies que de faire coïncider deux corps jeunes. Elle a regardé la mer et elle a dit : « On a l’impression que ça ne va jamais s’arrêter, que c’est infini », et je ne savais plus si elle parlait de la solitude ou du voyage. J’ai repensé au Raymond de la boîte de nuit d’Abidjan et à tous les autres Raymond du monde, tous ces hommes qui refusent de troquer l’élasticité d’un corps contre la richesse d’une expérience, comme si leur biologie, leur fécondité presque garantie de l’adolescence jusqu’au caveau, leur permettait de poursuivre un songe, de vivre dans le mirage de la jeunesse éternelle avant l’effondrement final, souvent rapide et brutal.

Heureusement, les femmes savent perturber les trajectoires rectilignes.

Sur la terrasse du bar de l’OM, un homme de 42 ans, ancien agent secret, parlait comme un enfant de dix ans. Je me souviens de cette impression étrange. La candeur d’un homme mûr né à la liberté après la trentaine et qui n’en revient pas.

L’évocation du nom de Chauvel électrise n’importe quel photographe de guerre en herbe. Surnommé « le photographe le plus fou du monde », Patrick Chauvel est une longue cicatrice qui prend des photos. Un témoin cabossé de la folie des hommes, blessé un nombre incalculable de fois, mais qui tient encore debout, par miracle, par magie. Il a couvert la guerre des Six Jours, le Viêtnam et tous les conflits depuis. Ses yeux brillent d’un éclat un peu spécial, et ce n’est pas une invention d’auteur en mal de description. Au fond de ses rétines sont morts des centaines de types. Lui a toujours survécu. La baraka éternelle.

Sept autres journalistes auraient été blessés. Rumeur, réalité, peu importe. Dans le huis clos du minibus, chaque info pèse le poids d’un destin.

Le Japon irradié pèse plus lourd que les insurgés libyens.

Le Japon, le Japon, le Japon. Il faut lâcher la Libye sans avoir reçu la monnaie de sa trouille. Un glacier d’adrénaline se disloque dans mes veines. C’est la débâcle.

Le reporter qui a mangé trop de piments et n’a pas d’arbre à disposition doit parfois soulager son ventre à découvert, à l’aube, nez vers la bataille, fesses vers l’armée turque.

Ses saillies m’ont peu à peu détendu et ont fini par me convaincre qu’il n’était pas l’égorgeur déguisé en bon Samaritain de mes cauchemars, son humour était trop froid, un peu désenchanté, triste, pétri de cette autodérision que ne connaissent pas souvent les exaltés, les suicidaires et les nazis.

Il s’est installée là, dans un endroit un peu isolé, au pied d’un arbre, pour jouer sa musique et gagner sa vie. Je lui ai fait remarquer qu’à cinq cents mètres de là circulaient bien plus de touristes : « Je m’en fous, ici, j’ai une meilleure vue sur l’Acropole. »
[…] Sur le MSC Cordoba, je revis chaque jour la leçon appris auprès de Spyros : renoncer à l’efficacité pour profiter de la beauté.

Je les regarde tous une dernière fois et je referme la boîte précautionneusement, mais sans tristesse. Une grue la soulève comme une plume de poussin et la glisse au fond de mon crâne. Je sais qu’ils seront désormais toujours là, et que je n’aurai qu’à fermer les yeux pour les faire apparaître. Tout est possible, en dedans.
Tout à côté, d’autres conteneurs vides attendent que la vie les remplisse. D’autres histoires, qu’on veuille bien se donner la peine de les vivre. […] bientôt, dans quelques semaines, je sais que je sentirai de nouveau ce picotement dans les papilles, cette irrépressible envie de s’échapper, de vibrer, ce goût du large. Je ne sais pas si ce voyage m’a transformé. Je sais juste que ce conteneur de plus caché dans ma mémoire ne m’alourdit pas. Je me sens même plus léger.

Un grand merci aux Éditions Préludes et à Netgalley pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

Une réflexion sur “Le goût du large de Nicolas Delesalle

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