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vers la nuit isabelle bunissetPrésentation de l’éditeur : « Céline. Parler de lui ? Tout a été dit ou presque sur l’écrivain. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, il est là. Incontestable, même lorsqu’il est contesté. Parler pour lui ? Fendre le masque marmoréen du monument, tenter de regarder l’homme derrière, de capter un filet de voix mourante ? Non, il ne s’agit ni de parler pour lui ou comme lui, mais de parler avec lui. Foin du marbre, de la grande statue dont l’ombre elle-même est si immense qu’elle écrase tout. Chair à chair, pour une fois. Se glisser dans les interstices, chercher à les remplir comme le ferait un ami venu le visiter en toute humilité, l’ami fût-il anonyme. Rester au chevet du malade, auquel le temps paraît bien court – et une éternité, pourtant. Nauséabond, soit. Jusqu’à l’os, parfois. Propre sur lui, rarement. Probe, à sa façon, certainement, vulnérable toujours : Céline tel qu’en lui-même, tel que je le vois, dans sa nuit, la dernière. »

Éditions Flammarion – 133 pages

Depuis le 13 janvier 2016 en librairie.

Ma note : 3,75 / 5

Broché : 15 euros

Ebook : 11,99 euros

Au regard de son curriculum vitae – universitaire à Bordeaux, docteur ès lettres, chroniqueuse viticole et critique littéraire -, c’est sans surprise qu’Isabelle Bunisset a publié à l’occasion de la rentrée littéraire d’hiver 2016 son premier roman. Sans surprise mais pas sans audace ! N’en faut-il pas pour se glisser dans la peau de Louis-Ferdinand Céline, toute thésarde sur la dérision célinienne que l’on soit ? L’exercice périlleux pourrait passer pour un péché d’orgueil suicidaire même de la part d’un auteur expérimenté, la chaussure étant grande pour n’importe quel pied… Pourtant, si Vers la nuit a bien en théorie un peu de l’arrogance de l’infatué Céline, il conquiert en pratique sa légitimité en pénétrant avec crédibilité l’esprit du monstre sacré – l’expression n’a jamais été aussi ajustée que pour cet être à l’origine d’une œuvre incontournable quasi mythique des lettres françaises dont il faut savoir pour l’apprécier distinguer le créateur de l’individu.

Comptant parmi les quatre premiers romans en lice pour le Grand Prix RTL Lire 2016, cette biographie romancée déguisée en dernière confession de Céline remonte le temps jusqu’au 30 juin 1961, à la Villa Maïtou, au 25 route des Gardes à Meudon, à ce moment crépusculaire du jour et de son existence où le génie, avant de tirer sa suprême révérence qu’il sent poindre, tente, dans un sursaut créatif enfiévré, de mettre les ultimes mots justes et un point final à son célèbre testament littéraire, Rigodon. 

Ce portrait à la première personne, introspection fictive du condamné à mort, offre des clés pour mieux comprendre la dualité de l’être, entre l’homme décrié aux convictions idéologiques ô combien controversées difficilement défendables et l’écrivain admiré. Désireux de retracer la vie, l’œuvre et l’intériorité du Docteur Destouches de son vrai nom, le roman est étonnamment court et ne peut que survoler la densité d’un être aussi complexe avec ses défauts, ses failles, mais aussi quelques qualités tout de même et même certains aspects touchants.

Irrémédiablement associé à l’antisémitisme – si l’on ne sait qu’une seule chose de lui, c’est celle-là -, les autres facettes de la personnalité ou du caractère de Céline sont moins répandues. Certaines confortent la diabolisation : geignard, vaniteux à l’extrême, ultra critique, vindicatif… D’autres au contraire l’humanisent telles ses blessures physiques et psychiques rapportées des tranchées, son cercle d’amis sincères et loyaux, son grand amour Lucette – aujourd’hui centenaire -, son travail acharné et son adoration pour la langue française et sa passion pour les animaux (le chat Bébert et le perroquet Toto entre autres).

De bout en bout, Bunisset prête son verbe à Céline et certainement parfois, le lui emprunte, paraphrase ou pastiche pour le lui rendre. Des joies, des colères, des angoisses, des opinions… toutes les tonalités semblent justes, surtout quand elle met de l’argot, de l’ironie, du soufre, du vitriol, qui semblent tellement à l’image du personnage. Mais elle excelle particulièrement quand sa voix se mêle par conviction à celle de Céline et c’est le cas quand sont abordés les thèmes de l’amour de la langue française et celui du sacerdoce du métier d’écriture. Qu’en est-il vraiment d’avec la réalité ? Qu’importe au final. L’assemblage est forcément en-deçà de l’original mais toutefois parfaitement maîtrisé. Ce n’est pas tout à fait du langage célinien, mais ça en à l’air et la voix du disparu résonne avec force et richesse.

Si la néo-romancière évite l’écueil le plus attendu de donner une voix en totale dissonance d’avec l’original, il y a cependant une certaine discordance dans son projet. Condensé de l’œuvre et de la vie de Céline, il est a priori logiquement destiné aux non-connaisseurs désireux d’avoir une approche globale du sujet. Mais paradoxalement, entre généralités, raccourcis voire poncifs, transpire la spécialiste de son sujet qui s’adresse aux connaisseurs par des évocations souvent trop elliptiques pour que les béotiens saisissent pleinement le contexte et les références. Une ambivalence qui peut perdre les deux publics en cours de lecture comme les convaincre de (re)découvrir la bibliographie de Louis-Ferdinand Céline. De la difficulté de bâtir un roman érudit sans être docte à destination du grand public

Aujourd’hui encore, Céline est capable de déchaîner les passions. Ceux qui n’apprécient pas son œuvre comme ceux qui ne parviennent pas à la dissocier de son créateur ne se laisseront certainement pas séduire par cet exercice littéraire. Pour les autres, se pose tout au long de la lecture la question de dépister l’intention de la primo-romancière : réhabiliter le paria ou enfoncer le clou du travail de sape ? Isabelle Bunisset a beau se défendre de ne choisir aucun camp et de vouloir rester la plus fidèle possible à la dichotomie intime de Céline, l’on ne peut s’empêcher de voir l’hommage d’une admiratrice, un roman plutôt à décharge – sans aller jusqu’à l’hagiographie – qui tente de recontextualiser et de justifier, sans pour autant dissimuler ou retrancher les aspérités de l’être, les torts de l’humain.

Même si ce roman biographique trouve difficilement son niveau de discours, oscillant constamment entre le lecteur néophyte et le célinien pointu, il reste un premier pied à l’étrier de grande qualité à propos l’un des plus grands novateurs de la littérature française du XXe siècle. Plus qu’aux pro ou anti Céline, c’est aux amoureux du verbe qu’Isabelle Bunisset adresse ces grandes lignes d’une existence extraordinaire de bien des façons et elle le fait avec un réel talent. Adulé ou méprisé, Céline ne laisse clairement pas indifférent et il est impossible de faire l’impasse sur son chef-d’œuvre et son apport à la littérature contemporaine.

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Beauvoir in love d’Irène Frain, Alabama Song de Gilles Leroy, Ciseaux de Stéphane Michaka, Cosima, femme électrique de Christophe Fiat, Madame Hemingway de Paula McLain, Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, La déesse des petites victoires de Yannick Grannec, Loving Frank de Nancy Horan, L’aimer ou le fuir de Delphine de Malherbe, Souvenirs d’un pas grand-chose de Charles Bukowski, Une adolescence américaine de Joyce Maynard, Low down d’Amy-Jo Albany, Folles de Django d’Alexis Salatko, Le roman de Boddah d’Héloïse Guay de Bellissen, Trois filles et leurs mères de Sophie Carquain…

Extraits :

Ce soit, le coureur de tutus n’ira pas les observer à la sauvette… J’ai tant aimé les danseuses, friandises et boucliers, leurs jambes surtout, qui leur montent à la gorge, et leurs mains qui accrochent le ciel. Gambades, voltiges et mirages… Si haut elles s’élèvent qu’elles ne retombent pas, et nous, tout en bas. Performance physique qui me passionne. La grâce n’appartient qu’à elles.
Mais le vorace de beautés et de mousseline est privé de spectacle. Féerie pour une autre fois… Difficile de quitter le divan. Je suis bien malade. Juste un peu d’ait. Je crains de ne pas arriver vivant au bout de mon livre.

Dansez, dansez, bonnes gens, surtout sur les abîmes… La fin vous intime l’essentiel, mais encore faut-il entendre son appel.

Ce que je voudrais maintenant, c’est un adieu qui file dans les mots, une voix qui murmure dans la dentelle des phrases, juste un froissement de pages, comme une révérence discrète. Un adieu de gentilhomme sur la pointe des pieds.

Mon premier roman, ils avaient adoré. Prêts à tout pour me défendre. Ils s’étaient même émus lors du refus du Goncourt. Quelle agitation dans les cénacles parisiens : Guy Mazeline et ses Loups m’avaient été préférés. Le 7 décembre 1932, belle empoignade dans le salon n°15 du restaurant Drouant : le pauvre toubib du dispensaire de Clichy victime d’affreuses manigances. Des académiciens soudoyés, la nausée m’en vient encore… Et d’autres, comme Léon Daudet ou Jean Ajalbert, en transes pour plaider ma cause. À une vieille lopette scandalisée par mon antipatriotisme, Daudet avait fermé le clapet : « La patrie, je lui dis merde quand il s’agit de littérature. » Le petit Descaves, lui, montrait ses crocs au président Rosny aîné, puis claquait la porte avec fracas, sans même avoir goûté les hors-d’œuvre, persuadé que le scrutin avait été truqué. Le prix Goncourt, ce n’était pas de la plaisanterie, enfin jusqu’à la défection des chers collègues. L’étripage plutôt que l’unanimité salonnarde. Qui a dit qu’on s’ennuyait dans les agapes littéraires ?

Oui, la position idéale reste celle du paria : se tremper dans la honte pour se mettre sérieusement à l’épreuve. Alors les autres vous chassent et vous foutent la paix. Et l’écriture vous retient dans ses rets. Mon presque Goncourt avait pris trop de place. Il me fallait descendre plus bas. Ce n’est pas à Sartre que ce serait arrivé.

C’est une attention de chaque instant pour les empêcher de vous faire dévier. Pour moi, il n’existait qu’une seule règle : se soustraire au commerce des contemporains. Les tenir à distance, les écœurer une fois pour toutes. Cette affaire de popularité est toujours un problème : elle ronge et ampute.

On ne contraint pas les autres à écrire autrement sans qu’ils se rebiffent. Les médiocres s’ennuient vite et, quand ils se sentent menacés, ils font rouler les têtes. Nos censeurs vigilants ne prendront aucun risque. C’est pourquoi ils n’ont jamais voulu de mes audaces, de mes effets. Trop raffiné pour eux. L’Académie, les milieux littéraires, toute la bande de faux jetons, ils régentent ça très bien. Ils savent en trouver des écrivains plus dociles, qui sentent bon, même à l’étranger, au besoin. Et eux, ils ont tous les talents bien sûr.

En exil à Meudon et dans la littérature française depuis 32, qu’ils l’écrivent enfin, maudit à enterrer, éternel paria, le monde entier aux trousses. Ils veulent faire la peau à leur père après l’avoir enfermé dans un cachot batave. Ça ne leur a pas suffit. Figée, inepte, morte, la littérature avant moi. C’est papa qui l’a remise en mouvement, dégraissée et dévergondée. Ils ne l’ont pas supporté. La curée depuis. L’inventeur, le moderne, le dernier musicien des lettres françaises, le styliste de haut vol qu’ils attendaient secrètement.Grand mercenaire, avec ça, et bagnard s’il le faut. À la trace, ils me suivent, mais pas assez de souffle et de cran. Je suis bien tranquille, ces bafouilleurs n’y arriveront pas.

Et depuis, qu’est-ce qu’ils racontent ! Les déboires que j’aurais connus en tant que jeune toubib à la Société des Nations. Un collègue juif m’aurait supplanté dans un poste que j’escomptais. Un peu court, non ? Et l’expérience des tranchées ? des dispensaires ? de la morgue ? Les morceaux d’enfants éparpillés appelant leur mère avant de calancher, ça vous dit quelque chose ? En voulez-vous d’autres amènes souvenirs ? Pauvres blattes, j’ai renoncé à vous apprendre la pudeur.

Les mots, mon calvaire, ma lumière. Je ne les ai pas rencontrés par hasard. Une lourde histoire familiale : un père préposé aux écritures et un grand-père agrégé de rhétorique. Un tel héritage vous oblige. Tous deux possédaient un joli brin de plume et savaient faire tourner les phrases. Si je l’aime la franscaille, même à l’autre bout du monde, même dans les sinistres patelins, je l’ai toujours portée en moi, jamais pu m’arracher à elle. Patriote absolu, de sol, de sang et de cœur. Changé de territoire mais jamais de disposition à son égard. La langue française, elle me tient, elle m’enivre, elle me fait mal. Personne ne saurait imaginer ce que j’ai pu lui donner.

Pas facile de trouver la forme de son monde intérieur sans intégrer les réussites de ses prédécesseurs.

Isolé pour être en face de la chose, je l’ai assez répété. Les grands écrivains connaissent cette terrible solitude. C’est pourquoi ils se retrouvent toujours, ils échangent une complicité vieille… ils savent cela assez bien pour avoir dû très chèrement payer le droit de s’en approcher.

En somme, des funambules sur une corde raide et, en dessous, les abîmes. Recommencer chaque jour la besogne : désencrasser la langue pour que les phrases cravachent. C’est là qu’il faut du courage, on se sent écrasé. Un champ de très hautes tensions… Des journées en enfer pour faire trembler un suffixe.

Je donnerais à humer les dessous de l’humanité…

Car c’est sur la lèvre d’un mourant, dans l’indécision minuscule de deux mots, dans le tremblement incertain des lèvres, que le secret de la vie se cherche. Montaigne l’avait joliment appelée l’existence glissante et muette. Toujours aux lisières, l’émoi.

Et ce n’est pas près de changer. Avec tout ce qui se publie comme navets. Public dupé, gros tirages pour du vent. « Les fainéants ont l’œuvre facile », comme disait l’autre. Avec l’encouragement des éditeurs, ils pondent benoîtement. La grande consommation, voilà ce qui commande. Publicité à outrance et arnaque à la qualité. En France, on aime fêter les médiocres et les traînards. L’oisiveté, une des choses les mieux partagées dans l’Hexagone. C’est pour ça que les novateurs, on s’arrange pour les faire taire et porter au pinacle les tocards. Dans le monde interlope de la contrefaçon, la daube fait recette.

Il ne fait plus bon vivre pour les gens de goût. J’en suis au désespoir.

Ni tambours ni trompettes. Un boulot de galérien qui vous enlève les plaisirs et les joies. Personne ne me fera autant de mal que je m’en suis fait. Des jours de répétition sur l’établi à fourbir sans relâche, revenir à sa copie et à son ouvrage. Pathologie sournoise et très invalidante que cette foi dans la langue, on naît et on crève avec. Raturer encore et encore, remplacer un mot par un autre, des journées entières jusqu’à l’étincelle, avant de laisser la phrase au repos… Poursuivre cette chimère à s’en faire crever. C’est là précisément qu’il faut donner beaucoup de sa personne, sinon quatre petits tours et puis s’en va… Les gens du métier connaissent tous cette terrible impuissance. Une plaie ouverte, pas un seul jour sans la gratter. Mesurer avec effroi ce qu’il reste à accomplir pour la tenir en vie, la franscaille. Captif d’elle.

Faut-il qu’ils se sentent supérieurs les toubabs pour croire que les nègres ne les moquent pas eux aussi. Qu’on le veuille ou non, le racisme est dans les humeurs de tous les peuples.

L’émotion, juste l’émotion, la musique de la vie. Cela suffit au fond.

Les plus débiles jugent une œuvre avec leur barda de morale, leur équipement pour la vie sociale, alors que nous travaillons dans un lieu où les intérêts terrestres ne signifient rien. Alors, bien sûr, il nous est facile d’en jouer. L’œuvre n’est jamais une fiction. On n’imagine rien, on insiste, peut-être de la pire des façons, mais de cette façon qui n’est qu’à nous. C’est le seul courage qui nous soit dévolu.

Un grand merci aux Éditions Flammarion et à Babelio pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre.

5 réflexions sur “Vers la nuit d’Isabelle Bunisset

  1. J’ai eu un peu de mal quand même… Consciente de la qualité de l’objet mais, moi qui n’ai toujours pas réussi à lire Voyage au bout de la nuit et qui possède très peu de références sur Céline, sa vie, son œuvre, j’ai eu l’impression de passer à côté du sujet.

    Aimé par 1 personne

  2. Très belle écriture mais attendons de voir ce que la dame de Bordeaux a dans la plume!!! pour ce livre encensoir je me suis régalé alors que je suis un béotien de taille n’ayant jamais lu LF Celine

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