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terre déchue patrick flaneryPrésentation de l’éditeurUne Amérique crépusculaire, ou les rêves ne sont que des leurres. Une société détraquée par la paranoïa et fascinée par le mythe de la sécurité absolue. Un lotissement isolé ou des villas surprotégées se dressent au milieu de terrains vagues. Dans ces lieux désolés, trois adultes et un enfant vivent un huis clos terrifiant. Quand ils emménagent dans la plus belle villa du lotissement, Nathaniel et Julia se félicitent de leur chance. Mais pendant la nuit les meubles sont déplacés et les murs tagués. Nathaniel accuse leur fils, Copley, somnambule, de vandaliser les pièces dans son sommeil. Ne pouvant croire à la culpabilité d’un enfant de sept ans, Julia soupçonne Nathaniel. Copley, lui, répète que quelqu’un se cache chez eux et qu’ils sont en danger. Il a raison : dans le bunker secret qu’il a construit au sous-sol, l’ancien propriétaire, ruiné, rumine sa vengeance contre ceux qui habitent sa maison.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Delord Philippe.

Éditions Robert Laffont – 473 pages

Depuis le 7 janvier 2016 en librairie.

Ma note : 4,25 / 5

Broché : 22 euros

Ebook : 14,99 euros

Après Absolution (lauréat de nombreux prix littéraires, sélectionné en France pour le Prix du premier roman étranger et le Prix Page / America), un premier roman époustouflant lui ayant permis de faire une entrée remarquée sur la scène littéraire internationale, le livre Terre déchue sorti en cette rentrée littéraire d’hiver 2016 confirme l’insigne et singulier talent de Patrick Flanery.

Ce second roman s’annonce dès son épigraphe* empruntée à Nathaniel Hawthorne comme l’histoire de destinées individuelles derrière lesquelles se cache la défaite de la nation états-unienne, cette patrie frénétiquement avide de success story dans laquelle l’échec, innommable et insupportable, peut conduire à des excès insensés. Entre thriller et roman noir, ce drame annoncé révèle entre les lignes une critique sans concession d’une société bien loin de l’American dream. Mais pourrait-il y avoir rêve américain sans son pendant cauchemardesque ?

Se faisant le chef d’orchestre de revers existentiels ordinaires aux conséquences extraordinaires, Flanery oppose dans ce huis clos des personnages profondément inquiétants, enfants comme adultes, évoluant dans des institutions menaçantes. À ces tristes visages d’une Amérique gangrenée dans toutes ses strates s’ajoutent des lieux contribuant largement à l’atmosphère sombre et angoissante du récit : une version réaliste de maison hantéeun bunker, un quartier inachevé aux allures de paysage post-apocalyptique ou encore une nature hostile ou dévastée par l’intervention irresponsable de l’homme.

Profondément dérangeante avec sa galerie de psychismes perturbés et de cadres jouant avec les codes de l’horreur, cette variation crescendo sur l’abjection est une vision troublante et désenchantée de la nature humaine, dévoilant des citoyens terrifiants qui n’ont nul besoin d’être poussés dans leurs retranchements pour basculer dans la monstruosité. Finalement la normalité n’existe pas, tous les êtres étant des victimes construites sur des failles, des traumatismes, des regrets, des colères… autant de frustrations qui ne demandent qu’à exploser au moindre insuccès déclencheur, au raté de trop. Derrière chaque quidam se dissimule un effroyable potentiel de perversion.

Tout au long de sa narration, le romancier développe d’ailleurs avec justesse une analogie entre les individus, les édifices et les sociétés, démontrant qu’il est impossible de bâtir sainement sur de mauvaises fondations. C’est sans doute pourquoi la maltraitance des enfants est omniprésente : une société incapable de protéger ses enfants est une société qui a échoué, une société aliénée vouée à s’écrouler. De la négligence ordinaire et pourtant dramatique aux plus ignobles abus physiques et psychiques de familles dysfonctionnelles et autres parents abusifs, en passant par la surmédication infantile prescrite par un corps médical voyant des problèmes comportementaux chez tous les sujets ou par la violence d’un système éducatif envisageant les enfants comme des délinquants en puissance dont il faut annihiler les bas instincts pour en faire des citoyens modèles, l’auteur dessine une représentation horrifique du continent nord-américain en généralisant et exacerbant des états de faits dramatiques pour mieux souligner la faillite du système.

L’édifiante fresque de ce pays duquel le romancier s’est exilé est celle d’un monde en perdition qui, bâti sur le sang, s’achemine de sa cruauté originelle vers son inéluctable anéantissement. Entre constat alarmant et fantasme de persécution, la menace n’est plus seulement hors les frontières mais aussi dans les murs ; les USA ont fait de leurs ressortissants leurs propres adversaires et doivent désormais composer avec cet ennemi intérieur qu’ils se sont fabriqué. L’état de choc permanent depuis l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 s’est transformé en pure paranoïa : le désir de se protéger déjà fermement ancré dans la culture par le sacro-saint deuxième amendement vire au délire sécuritaire. À mille lieues de l’American way of life prônant la liberté et la quête du bonheur, le nouvel idéal de vie repose sur la possibilité de s’immiscer dans toutes les dimensions de l’existence, la restriction des libertés individuelles et pourquoi pas l’uniformisation des êtres pour mieux les contrôler… Un État toujours plus autoritaire et répressif ? De la vision de Flanery à 1984 de George Orwell, il semble n’y avoir qu’un pas ; la fiction devient réalité et la réalité vire au cauchemar.

Ce roman fait froid dans le dos tant il est impossible de définir les limites entre réalisme social et dystopie. L’auteur brosse un portrait des États-Unis exagéré et pourtant familier, donnant à sa fiction la dimension alarmante d’une anticipation terriblement proche. Outre le présage de chaos social plane la menace environnementale prophétique d’une nature saccagée et d’un climat déréglé ruminant leur vengeance contre l’humanité…

De l’écho entre scène d’ouverture et final à l’alternance de points de vue des protagonistes démontrant une écriture brillante capable d’investir des niveaux de discours et des psychologies radicalement différents, en passant par l’hommage à de nombreuses œuvres américaines qu’il n’est cependant pas nécessaire de connaître pour apprécier le texte, ou encore la symbolique apocalyptique filée tout au long du récit notamment par l’opposition du Livre d’Enoch et de La confiance en soi de Ralph Waldo Emerson, la construction est, de l’épigraphe à l’épilogue et malgré un démarrage un peu lent, tout simplement magistrale. La prouesse la plus marquante réside sans doute dans l’élaboration minutieuse de la férocité des personnages engendrant un dégoût et une révolte croissants chez le lecteur jusqu’à l’amener à imaginer ce que ces monstres mériteraient et finalement s’identifier à son insu aux pulsions qu’il rejette et explorer son propre côté obscur.

Loin de ces histoires que l’on quitte à regrets dont les héros attachants laissent un vide, c’est plutôt avec soulagement que l’on sort ébranlé de cette fiction troublante débordant de noirceur. Avec ce conte de la folie extrême, Patrick Flanery pose les bases assurément solides d’une œuvre admirable. Bien qu’elle n’en soit qu’à son commencement, sa carrière s’annonce grandiose.

Vous aimerez sûrement :

Six jours de Ryan Gattis, Hobboes de Philippe Cavalier, Dedans ce sont des loups de Stéphane Jolibert, Les loups à leur porte de Jérémy Fel, Là où tombe la pluie de Catherine Chanter, Les enfants de chœur de l’Amérique d’Héloïse Guay de Bellissen, Orchidée de sang de Charles Bowden, Lunerr de Frédéric Faragorn, Julian de Robert Charles Wilson, Ferrailleurs des mers de Paolo Bacigalupi, Les enfants de la paranoïa de Trevor Shane, Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey…

Extraits :

Dans ce pays républicain, parmi les vagues fluctuantes de notre vie sociale, on est toujours au bord de la noyade.
Nathaniel Hawthorne, La maison aux sept pignons

Il ne suffit plus de redouter que des ogives à tête nucléaire venues de Chine, de Russie, d’Iran ou de Corée du Nord frappent la base Air Force située au sud de la ville. Il est essentiel de se préparer, non seulement à une attaque par des terroristes ou des gouvernements étrangers, mais aussi à la possibilité de compatriotes américains fêlons, à une nouvelle guerre de Sécession ou à une catastrophe environnementale, technologique ou biochimique qui mettra fin à l’ère humaine sur la planète. Ceux qui se seront préparés à l’autre monde, les sages et les prévoyants, seront les seuls à survivre aux plaines d’incertitude qui resteront à franchir dans les prochaines décennies.

[…] le monde qui devient de plus en plus dingue, un temps résonant de sirènes, d’alarmes et du tonnerre effroyable des avions. Je déteste l’idée de devoir passer le reste de ma vie seule dans un monde de terreur. Un monde où la terreur est l’unique sujet de conversation et où le langage des croisades affleure dans le discours des journalistes et des politiciens, maladie autochtone pareille à la Macrophomina phaseolina du maïs et à sa pourriture charbonneuse, maladie qui ternit le langage, répand un champignon dans la sécheresse de notre époque, produit des conditions inhospitalières pour la croissance comme pour la floraison des débats : une époque où seuls les parasites, la moisissure et les mauvaises herbes survivent et prennent le dessus, supplantant tout ce qui est bon, raisonnable et rationnel.

Les premières gelées ont été tardives, pas avant la mi-novembre, les bois ont enfin roussi : tout était disloqué, la terre déchue, contaminée par la folie de ceux qui vivaient dessus. Pas seulement à cette époque, encore maintenant : le temps est détraqué, raturé, injuste, un pays hanté par des fantômes.

La tranquillité n’existe pas sur cette terre. Partout règne le mouvement des machines : sinon sur terre, alors sous terre, dans le ciel ou par les mers. Je voudrais crier pour que tout s’arrête, pour que le monde humain se taise et ne bouge plus, éteigne les lumières, pose sa tête collective sur la table de notre ruine autoproduite et laisse la terre guérir.

Bien sûr, il veut que Copley ait une enfance pleine d’arbres et de pelouses avant que la possibilité des maisons et des jardins comme ceux qu’ils ont achetés disparaisse dans un futur de chaos total et imprévisible, de vie « haute densité », seul moyen possible de survivre pour l’espèce. Le monde où Copley vivra adulte sera sûrement un monde beaucoup plus inhospitalier que celui hérité par Nathaniel. Si ce n’est pas déjà arrivé, l’humanité s’apprête à entrer dans une nouvelle ère, où la sécurité comptera plus que tout le reste : pas seulement celle des personnes et des biens, mais aussi celle de la nourriture, de l’eau, de la santé, de la médecine, de l’environnement.

Si l’idée est d’utiliser les détenus comme une main-d’œuvre gratuite qui a seulement besoin d’être nourrie, logée et contrôlée par une technologie croissante, alors peut-être le véritable objectif n’est-il pas la réinsertion mais la formation de tout un groupe, voire d’une classe d’individus qui continueront à commettre des délits leur vie durant et à revenir sans fin à un système pénitentiaire qui exploite leur force de travail pour le profit d’une société privée qui gère des aspects toujours plus nombreux de la vie à l’intérieur comme à l’extérieur des murs de la prison. Il doit l’admettre, c’est une idée de génie : la classe criminelle transformée par des moyens légaux en la plus grosse masse d’esclaves depuis l’abolition de l’esclavage.

– Que dessines-tu ?
– Des terroristes, répond-il.
– Pourquoi des terroristes ?
– Ils posent des bombes.
Je montre du doigt un petit enchevêtrement de traits noirs dans le coin droit supérieur de la feuille blanche.
– Et ça dans le ciel, qu’est-ce que c’est ?
– Un de nos drones.
– Et qu’est-ce qu’il fait, ce drone ?
– Il bombarde les terroristes.
Je me rappelle le temps où les enfants dessinaient encore des jardins et des parcs : une bande de vert pour la terre, des fleurs et des arbres pointés droits vers le ciel, des oiseaux, des écureuils, des chiens, des formes de nuages, un soleil personnifié, une bande de bleu en haut de la feuille pour indiquer le ciel. Les enfants d’aujourd’hui savent trop de choses, ils devraient être protégés de certaines connaissances.

Personne ne parle le même langage. On est sur une planète de X milliards de langages. Il existe, si je puis me permettre, des structures verbales et des vocabulaires – ces réalités qu’on appelle « langages » -, mais les locuteurs ordinaires de n’importe lequel d’entre eux utiliseront ces structures de différentes manières, les tordant et les cassant conformément à leurs besoins, et puiseront dans les vocabulaires au moyen de leur propre dictionnaire privé d’associations et de compréhensions que nul autre ne comprendra jamais tout à fait. Quand deux personnes se comprennent mutuellement d’une manière qui leur paraît authentique à toutes deux, ne serait-ce que quelques minutes ou quelques heures (quelle chance s’ils bénéficient d’années de ce type d’entente !), cela tient du miracle.

Si on met un individu dans un lieu qui ne lui est pas familier, on ne sait jamais ce qu’il va faire pour tenter de s’adapter, de trouver un moyen de survivre.

Un grand merci aux Éditions Robert Laffont pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

11 réflexions sur “Terre déchue de Patrick Flanery

  1. Je suis très impressionnée par la qualité comme la quantité du travail que vous faites.
    J’ai utilisé vos analyses en établissant une liste de livres à lire pour le Prix Ulysse, qui couronne chaque année un premier roman « méditerranéen ». Elles m’ont beaucoup aidée, et je tiens à vous en remercier.
    Si vous êtes intéressée par l’action de notre association, le festival « Arte Mare » qui a lieu chaque année à Bastia et les rencontres littéraires qui y sont associées, rendez-vous sur le site: « http://www.arte-mare.eu/ »
    Encore toutes mes félicitations!
    Michèle Chailley-Pompei
    secrétaire du Prix Ulysse

    Aimé par 1 personne

    • Après une longue absence bien indépendante de ma volonté, je tiens malgré cet immense retard à vous remercier pour votre commentaire qui m’a beaucoup touchée. Ravie d’avoir pu vous être utile. Je vais de ce pas me pencher sur les liens que vous m’avez transmis. Amitiés littéraires.

      J'aime

  2. Je partage entièrement les propos de ce billet.
    Sur cette société obsédée par le tout-sécuritaire et la surveillance à la Orwell sur lequel Flanery nous alerte, cela m’a aussi fait penser au Cercle, de Dave Eggers, sorti récemment chez Gallimard. L’avais-tu lu ? Très intéressant également, et comme je crois comprendre que tu es un adepte de la littérature américaine…

    Aimé par 1 personne

  3. Pingback: Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo | Adepte du livre

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