Home

ma collection littéraire alexandre soljénitsyneNotes sur la littérature russe Tome 1

Présentation de l’éditeurC’est après avoir terminé ses deux titanesques « cathédrales d’écriture », l’Archipel du Goulag d’une part, la Roue rouge d’autre part, qu’Alexandre Soljénitsyne entreprit de lire ou de relire la littérature russe, celle du XIXe siècle, comme celle du XXe siècle. Ma collection littéraire est ainsi, à l’état brut, le fonctionnement mental d’un grand écrivain défrichant le texte d’un autre. On trouve dans ce premier tome des lectures d’écrivains du grand siècle  classique : Lermontov, Tchekhov, Alexeï Tolstoï, et d’autres du suivant : celui des années soviétiques (1920-1930) : Andreï Biély, Mikhaïl Boulgakov, Iouri Tyniavov, Pantéleïmon Romanov, puis des années 1970 comme Iouri Naguibine, ou de la dissidence comme Guéorgui Vladimov. Ce volume est tout sauf un essai de critique ou un cours de littérature, mais un texte où, tour à tour admiratif, rageur, emporté, un maître de l’écriture dévore ce qu’il lit et perce le mystère de l’écriture.

Traduit et annoté par Georges et Lucile Nivat.

Éditions Fayard – 288 pages

Depuis le 26 août 2015 en librairie.

Ma note : 4,5 / 5

Broché : 22 euros

Ebook : 15,99 euros

Disparu en 2008, Alexandre Issaïevitch Soljénitsyne, Prix Nobel de littérature 1970, Prix Templeton 1983, Grand Prix de l’Académie des sciences morales et politiques 2000 et Prix d’État (Russie) 2007, a entrepris à 70 ans, une fois achevés ses monuments L’Archipel du goulag et La Roue rouge, la lecture ou la relecture de la littérature russe des XIXe et XXe siècles. Une entreprise ayant donné lieu à de nombreuses notes qui, n’ayant pas été rédigées pour être publiées, ont finalement été rassemblées dans Ma collection littéraire.

Lancés à l’occasion de la rentrée littéraire 2015 et prévus en trois volumes, ces commentaires de lecture dans l’authenticité de leur jus, définis dans la préface du traducteur Georges Nivat et l’avant-propos du créateur d’Ivan Denissovitch lui-même, ne se veulent pas une suite de recensions critiques mais la tentative de contact spirituel d’avec les grands écrivains russes afin de comprendre leur dessein, converser, parfois se confronter, connaître leurs ressentis au moment de l’écriture et apprécier la réussite globale de leur œuvre, tant du point de vue de l’intrigue que du style, en passant par la langue et le lexique.

Et le célèbre transfuge de défricher les textes et d’approcher le fonctionnement spirituel et les aspirations de ses aînés et confrères. Dans ce premier tome, il livre impressions et analyses avec lyrisme sur pas moins de neuf auteurs du grand siècle classique, des années soviétiques, de la dissidence et des années 1970 : Lermontov, Tchekhov, Tolstoï, Biély, Boulgakov, Tynianov, Romanov, NaguibineVladimov.

Si cette fascinante immersion au cœur de l’âme russe qui dura quelque vingt années (1984-2005) permet non seulement de retrouver la plume de Soljénitsyne mais aussi de découvrir le lecteur ogre en lui, elle s’adresse, pour être vraiment goûtée, à un public averti de la littérature russe en général, des auteurs et textes évoqués en particulier, donnant l’occasion de les approfondir grâce aux connaissances pointues de l’essayiste en termes d’histoire et de littérature slaves. Elle peut malgré tout se lire en l’état, grâce aux notices explicatives des traducteurs mais l’appréciation de l’exégèse dans sa beauté, son intelligence, de temps à autre sa mauvaise foi ou ses contradictions est fatalement amoindrie faute de connaissance des références en question.

Pas forcément évident, toute grande figure littéraire que l’on soit, de se confronter à ses pairs. Mais quand d’une part, l’on a connu le bagne sous Staline, un long exil, les incessantes opérations de déstabilisation et des accusations en tout genre ; que d’autre part c’est en papivore pertinent que l’on s’attelle à la tâche avec vervefinesse, respect, admiration et franchise, les risques et autres remous que pourraient créer des jugements parfois rudes ne peuvent légitimement pas passer pour intimidants… La figure de proue de la dissidence soviétique se livre donc à de magnifiques hommages et parvient à « épouser le souffle littéraire » de chacun pour percer quelques secrets d’écriture. C’est plein d’élan, de talent, de spontanéité, de perspicacité, d’intransigeance et d’élégance stylistique que le romancier, nouvelliste, poète, dramaturge et essayiste offre à revisiter un pan fondamental de la littérature mondiale. Mais derrière cet hymne fervent aux plumes de la Russie, c’est bel et bien celle du grand Soljénitsyne qui brille dans ces notes savoureuses.

Une vraie source d’inspiration pour tout critique littéraire, professionnel ou dilettante. Une riche et tentante liste de lectures potentielles pour tout aventurier du somptueux roman russe, si typique, si amplement marqué par une histoire ô combien foisonnante.

Vous aimerez sûrement :

Conversations d’un enfant du siècle & Dernier inventaire avant liquidation de Frédéric Beigbeder, Une adolescence américaine de Joyce Maynard, Trois filles et leurs mères de Sophie Carquain, Madame Hemingway de Paula McLain, Beauvoir in love d’Irène Frain, Ciseaux de Stéphane Michaka, Un portrait de Jane Austen de David Cecil, Vertiges de Lionel Duroy, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier, Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel…

Extraits :

Lutteur né, Soljénitsyne se plaît à cette guerre littéraire, le pire étant pour lui la tiédeur, la mollesse ; même le cynisme est plus pardonnable […]. Le style est aussi, et même plus que tout, de la polémologie, car cette Collection littéraire elle-même a du panache, est toute fumante d’ardeur et de fièvre stylistique. […]
Glanant systématiquement des innovations lexicales en fonction de sa passion pour l' »élargissement de la langue russe », tour à tour rageur, vindicatif, admiratif, il est un lecteur comme on n’en a pas encore fait. Ce n’est pas un En lisant, en écrivant d’un Julien Gracq, ni un Journal de ses lecteurs, à la manière de Tolstoï ou de Gide. Rien non plus d’un panorama littéraire bien tricoté, mais plutôt, à l’état brut, le fonctionnement mental d’un grand écrivain défrichant le texte d’un autre. […] C’est l’écrivain au terme d’une immense tâche d’écriture qui, sans vouloir juger, annote ceux qui l’ont précédé. Les échecs ? Il connaît : « Ceux qui n’ont pas subi de grand échec ignorent combien il devient alors possible de librement et pleinement respirer. » Il entre pour ainsi dire dans la respiration de chaque auteur, épouse son souffle littéraire.

Partout Soljénitsyne termine sa visite du texte par une sorte d’inspection du « fond langagier ». Est-il parcimonieusement collecté, enrichi, ou n’est-il pas déformé par le jargon à la mode, contaminé par le kitsch, ou encore livré à la dérive stylistique, l’auteur ne sachant pas faire parler ses personnages ? Enfin, Soljénitsyne est toujours attentif au rapport entre le récit et la vie : l’auteur se situe-t-il juste à la surface de la vie ou dans une strate plus enfouie ?

Ces  notes ne sont en rien des recensions critiques au sens habituel du mot, c’est-à-dire servant à l’appréciation de l’œuvre pour les besoins du lecteur contemporain. Chacun de ces essais représente ma tentative d’entrer en contact spirituel avec l’auteur choisi, de pénétrer dans son dessein comme s’il comparaissait là, devant moi-même – et, dans une conversation mentale avec lui, de chercher à deviner ce qu’il avait pu éprouver au cours de son travail, et apprécier jusqu’à quel point il avait réussi dans son entreprise. (Et puis encore ceci : je jauge de près le lexique de l’auteur et, en conclusion habituellement, je cite deux ou trois douzaines de mots et d’expressions par quoi il a dans ce livre élargi de façon notable notre fleuve lexical, qui va toujours s’amenuisant.)

Après la ruine de notre famille au cours de la révolution, je me suis trouvé avoir très peu de livres à moi pendant mon enfance. Or, j’étais avide de lectures. Les livres que j’avais en ma possession avaient déjà été lus et relus plusieurs fois avant même que j’entame ma scolarité. L’un était un tome de Gogol, il se donnait pour « complet » – c’était faux, bien entendu. Un jour, dans une famille dont nous étions très proches, on m’a fait cadeau – énorme et lourd – des deux tomes de Lermontov de Wolf, les Œuvres complètes reliées en un seul volume à peine moins gros qu’un Évangile. (Cette famille inoubliable avait ce Lermontov-là en deux exemplaires, et j’en ai donc eu un. Pouchkine, ils n’en avaient qu’un seul – et ce n’est pas de sitôt que j’abordais Pouchkine.) Ils avaient aussi les drames de Schiller, un lourd volume que j’ai aussi lu et relu plusieurs fois. Puis s’ajoutèrent un Ibsen complet qu’on n’attendait pas, et, sur abonnement soviétique, Jack London. Voilà la compagnie bigarrée dans laquelle j’ai grandi. Et, à dix ans, on m’a confié le Guerre et Paix des éditions Sytine, à lire tome après tome.

Non et non ! Encore une fois (et pas la première) je vois qu’il ne m’est pas possible à moi, simplement écrivain (j’écris comme je vois et je lis comme je vois), de trouver langue avec la critique littéraire actuelle… Ils ont pris la manie d’interpréter l’ouvrage de l’écrivain d’une façon par trop alambiquée.

Ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est la langue de la nouvelle (qu’on trouve aussi dans l’introduction de l’auteur au « Journal de Pétchorine »), ce sont les tournures affûtées de la langue littéraire française, c’est un style qui se bat à l’arme blanche, des dialogues qui font mouche, des phrases d’une précision cinglante (en particulier dans la bouche de Pétchorine). (Mais hors de la tradition de la prose russe.)

(…) ; quelle sincérité, quel naturel du sentiment, mais aussi quelle imagination bouillonnante de l’auteur ! – et quel vers vigoureux, harmonieux, assuré, quelle tension dans ce monologue-confession que rien n’interrompt – un chef-d’œuvre ! Le poète se délivre par son verbe qui se dispose tout seul en rimes et en rythme, comme le torrent s’élance dans la montagne. Et d’elles-mêmes prennent forme les phrases qui, ensuite, passeront en proverbes (…).
Quelle intelligence du vers de la poésie épique populaire russe, de tout son rituel ! Cela étincelle. C’est évidemment une perte pour nous que Lermontov ne se soit pas plongé dans la Russie d’autrefois – il nous aurait beaucoup enrichis.

Si le Méphistophélès de Goethe est un monolithe parfait du Mal, de l’implacable esprit d’ordre et de puissance, que jamais doute ne fissure, le Démon de Lermontov, lui, est profondément tourmenté par les souvenirs du passé : « Ô souvenirs des jours meilleurs / […] Jours où il n’était pas méchant / Contemplant la gloire de Dieu / Sans se détourner de Lui »… « Jours, dans la maison de lumière / Où il brillait, pur chérubin ». Nostalgie – mais aussi l’exclusion à laquelle on se condamne soi-même. « Oublier ? – Dieu ne lui a pas donné l’oubli, / Et lui, du reste, aurait tout refusé. »
On a donc ceci : « Je suis celui dont l’œil anéantit l’espoir / À peine l’espoir s’épanouit, / Je suis celui que personne n’aime / Et que tout le vivant maudit. » Et ceci : « Le monde est devenu sourd et muet pour moi. » « Dans la poitrine du proscrit infécond… » – « Seul comme avant dans l’univers / Sans espérance ni amour. » « Il semait le mal sans jouissance / […] Et le mal l’ennuya. » – « Mes tourments incompris… », « Que les masses d’hommes qui périssent / Ne réjouissent pas ses yeux… » Et le Démon « parfois laisse tomber au milieu de son tourment / des larmes de plomb ». – Et aussi, déjà, quand il cherche à séduire Tamara – : « Je veux être en paix avec le Ciel, / Je veux aimer, je veux prier, / Je veux avoir foi dans le bien… »
Combien follement téméraire, combien déchirante est la pensée d’un poète qui, de tout son cœur, à vécu, entrevu, imaginé de telles méditations ?

Un grand merci aux Éditions Fayard et à Netgalley pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

5 réflexions sur “Ma collection littéraire d’Alexandre Soljénitsyne

Merci de partager vos avis, remarques, etc. Je vous répondrai toujours et avec plaisir !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s