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la septième fonction du langage laurent binetPrésentation de l’éditeur« À Bologne, il couche avec Bianca dans un amphithéâtre du XVIIe et il échappe à un attentat à la bombe. Ici, il manque de se faire poignarder dans une bibliothèque de nuit par un philosophe du langage et il assiste à une scène de levrette plus ou moins mythologique sur une photocopieuse. Il a rencontré Giscard à l’Elysée, a croisé Foucault dans un sauna gay, a participé à une poursuite en voiture à l’issue de laquelle il a échappé à une tentative d’assassinat, a vu un homme en tuer un autre avec un parapluie empoisonné, a découvert une société secrète où on coupe les doigts des perdants, a traversé l’Atlantique pour récupérer un mystérieux document. Il a vécu en quelques mois plus d’événements extraordinaires qu’il aurait pensé en vivre durant toute sa vie. Simon sait reconnaître du romanesque quand il en rencontre. Il repense aux surnuméraires d’Umberto Eco. Il tire sur le joint. » Le point de départ de ce roman est la mort de Roland Barthes, renversé par une camionnette de blanchisserie le 25 février 1980. L’hypothèse est qu’il s’agit d’un assassinat. Dans les milieux intellectuels et politiques de l’époque, tout le monde est suspect…

Éditions Grasset – 496 pages

Depuis le 19 août 2015 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 22 euros

Ebook : 15,99 euros

À la collection de prix littéraires qu’il s’est vu décerner pour son exofiction HHhH – dont le Prix Goncourt du premier roman 2010, le Prix des lecteurs du Livre de poche 2011, The New York Times Notable Book of the Year 2012, The National Book Critics Circle Award 2012 ou la mention Meilleurs livres de l’année du magazine Lire 2010 dans la catégorie Découverte France -, Laurent Binet peut ajouter le Prix Interallié 2015 et le Prix du roman Fnac 2015, dont son second roman paru à l’occasion de la rentrée littéraire 2015 s’est vu couronner. Si le mérite des distinctions littéraires est souvent sujet à controverse, il n’y a en l’occurrence pas à tergiverser – les vagues ont pourtant été nombreuses… -, aucune erreur ni aucun germanopratisme opposables, il y a bien chef-d’œuvre en la demeure Grasset.

À l’occasion du centenaire de Roland Barthes, Binet a décidé de transmuer en meurtre l’accident de camionnette qui a coûté la vie en 1980 au plus grand sémiologue français, alors qu’il sortait d’un déjeuner chez le candidat socialiste de la campagne présidentielle du moment. Un homicide visant à s’emparer d’un manuscrit en la possession de l’intellectuel qui ferait état de la mystérieuse septième fonction du langage, dite fonction magique, s’ajoutant aux célèbres six fonctions du langage de Jakobson (référentielle, expressive, phatique, métalinguistique, conative et poétique) ; une fonction mythique et inquiétante puisqu’elle permettrait de prendre l’ascendant sur n’importe quel interlocuteur, donc tout le monde, dans n’importe quelle circonstance. De quoi mettre la panique chez les structuralistes et autres icônes de la French Theory mais surtout, créer une convoitise internationale ; remplacer l’arme atomique par le verbe tout puissant serait assurément moins coûteux pour les gouvernements – et les vies, à défaut de liberté de penser…

Pour élucider le crime et mener l’enquête afin de déterminer qui a tué Roland Barthes et surtout remettre la main sur le précieux document, un duo improbable délicieux composé d’un vrai-faux méchant vieux flic réac et d’un sympathique jeune intello gaucho. Ces Sherlock & Watson hexagonaux mesurent rapidement l’ampleur du complot et doivent composer avec les services secrets du monde entier sur leurs talons. Entraînés dans un véritable road movie les menant de la France à l’Italie en passant par les États-Unis, ils découvrent l’existence d’une mystérieuse société secrète – le Logos Club – calquée sur le Fight Club où les combats aux poings sont troqués contre des joutes oratoires grisantes mais dont les enjeux ne sont pas moins violemment physiques, et sont amenés à interroger tout ce que les années 1980 comptent d’intelligentsia, de la classe politique à l’élite intellectuelle de la nation proche du pouvoir, notamment penseurs aux registres de la linguistique, la sémiologie, la sociologie, la psychologie et la philosophie.

Faîte du name dropping, l’on croise dans La septième fonction du langage évidemment Barthes mais également Sollers, Kristeva, Foucault, Derrida, Althusser, Cixous, TodorovEco, Deleuze, Baudrillard, Lacan, Guattari, BHL, Giscard, Mitterrand, tout le parti socialiste de l’époque (Debray, Fabius, Badinter, LangMoati…) et bien d’autres. Si chacune de ces personnalités bien réelles est traitée comme un personnage de roman, l’auteur bâtit une grande partie les discours et autres savoureux dialogues de ces pastiches autour de citations décontextualisées recontextualisées, collant ainsi au plus près de la réalité mais aussi de la caricature de ces figures. Une véritable commedia dell’arte iconoclaste qui entremêle persiflage et hommage.

Redessinant les eighties balbutiantes, le roman dégage pour ceux qui les ont vécues un parfum de nostalgie qui, c’est la vérité toute relative de chaque époque passée, donne à penser que c’était mieux avant. Cela étant, quand on passe des répliques légendaires d’hommes politiques tels Mitterrand (« Certainement monsieur le Premier ministre. »), Chirac (« Connard ! » – Enchanté, moi c’est Chirac. ») ou encore De Gaulle (« Mort aux cons ! » – Vaste programme.) pour ne citer que ceux-là au « Casse toi, pauvre con ! » de Sarkozy, ou aux manquements orthographiques, grammaticaux et syntaxiques de nombreux journalistes entre autres, il semble ressortir de cette dissection des intellectuels que notre génération a véritablement décliné en repartie et élégance verbale.

N’était un Laurent Binet pour relever le niveau ! Avec allégresse, férocité, pertinence et irrévérence, l’auteur, désireux de continuer son exploration du rapport étroit et complexe entre réalité et fiction entreprise dans son premier roman, a élaboré une histoire romanesque, rocambolesque, réjouissante et étourdissantepolar historico-sémiologique et fable socio-politico-philosophique. Entre action palpitante, mystère prenant et pensée profonde, on ne compte plus les scènes d’anthologie de ce poids-lourd de la rentrée. Intrigue et suspense savamment menés, le nouveau texte de Binet peut se lire comme un simple bon polar qui tient en haleine, quoique d’un niveau intellectuel quelque peu exigeant, mais peut aussi être approfondi tant il regorge de connaissances, d’idées et d’analyses.

Le romancier relève le défi de passionner le lecteur à une discipline a priori rébarbative mais qui sous sa plume se révèle fascinante, la science du langage. Vulgarisé pour les spécialistes et technique pour les béotiens, le livre explore la linguistique moderne initiée par Ferdinand de Saussure et la théorie des actes de langage de John Langshaw Austin, en passant par d’autres éminences en la matière, pour mieux mettre en évidence la puissance des mots au-delà de leur signification démontrée par de nombreux courants philosophiques tels le constructivisme. Jouant avec les opposés, il arrive à formuler une critique de l’impénétrabilité de la parole politique et intellectuelle en tout genre tout en faisant la louange de l’érudition. Envisageant le verbe comme une arme, il invite à réfléchir sur tous les laïus qui nous sont adressés (politiques, publicitaires, etc), à prendre du recul pour distinguer le vrai du faux dans une société où l’illusion règne en maître. Rusé défenseur de la langue, il la dessine comme un outil de manipulation qui permet d’arriver à ses fins pour mieux susciter l’envie de la maîtriser, jouant sur les bas instincts de pouvoir de l’être humain. Ne maîtrise-t-on pas la crainte et l’amour avec les mots ? Au commencement était le Verbe

Enquête policière, portrait d’une époque dans ses événements comme ses faits divers (du crime d’Althusser aux attentats de Bologne), cours magistral de linguistique, grand show de rhétorique, satire, farce, hymne, mise en abyme… Il y a tout ça dans cette exofiction de quelque 500 pages culottées, enrichissantes et originales. Des pages savantes jamais pédantes qui ne sont pas forcément facile d’accès, mais quel régal ! Volupté spirituelle jubilatoire enivrante, il y a un génie facétieux et décalé dans la plume de Laurent Binet qui fait une mise en scène délirante de la puissance du romanesque ainsi qu’une démonstration brillante du pouvoir du langage et des mots. Il est impossible de résister à ce tourbillon métadiscursif à la fois follement divertissant, incroyablement imaginatif et intensément intelligent !

Entretien avec l’auteur autour de son roman.

Vous aimerez sûrement :

Hobboes de Philippe Cavalier, Fenêtre sur crime de Linwood Barclay, Rainbow warriors d’Ayerdhal, La logique de l’amanite de Catherine Dousteyssier-Khoze, Les mots qu’on ne me dit pas de Véronique Poulain, Rien que des mots d’Adeline Fleury, En attendant Bojangles d’Oliver Bourdeaut, L’arbre du pays Toraja de Philippe  Claudel, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier, L’homme qui fuyait le Nobel de Patrick Tudoret…

Extraits :

Comme pourrait dire Umberto Eco : pour communiquer, la langue, c’est parfait, on ne peut pas faire mieux. Et cependant, la langue ne dit pas tout. Le corps parle, les objets parlent, l’Histoire parle, les destins individuels ou collectifs parlent, la vie et la mort nous parlent sans arrêt de mille façons différentes. L’homme est une machine à interpréter et, pour peu qu’il ait un peu d’imagination, il voit des signes partout (…).

Pauvres petits penseurs français enfermés dans votre vision d’un monde qui se réduit à la sphère de l’intime la plus mesquine, la plus convenue, la plus platement égocentrée. Sans énigme, sans mystère, la mère, mère de toutes les réponses. Le XXe siècle nous a débarrassée de Dieu et nous a mis la mère à la place. Super affaire.

Si vous pouviez saisir le fil de sa rêverie cotonneuse, vous sauriez : l’homme qui va mourir pense à ce qu’il a été mais surtout à ce qu’il aurait pu être, quoi d’autre ?

(…) le cynisme, en politique, est un handicap relatif, qui se rapporte aussi bien à l’habileté et au pragmatisme. Après tout, machiavélien n’est pas la même chose que machiavélique. Compromis ne signifie pas obligatoirement compromission. C’est l’essence même de la démocratie qui nécessite de la souplesse et du calcul.

Roman Jakobson est un linguiste russe, né à la fin du XIXe siècle, qui est à l’origine d’un mouvement appelé « Structuralisme ». Après Saussure ((1857-1913) et Peirce (1839-1914) et avec Hjelmslev (1899-1965), c’est sans doute le théoricien le plus important parmi les fondateurs de la linguistique.
À partir de deux figures de style de la rhétorique antique que sont la métaphore (on remplace un mot par un autre avec lequel il entretient un rapport de ressemblance quelconque, par exemple « oiseau de métal » pour le Concorde ou « taureau enragé » pour le boxeur Jake La Motta) et la métonymie (on remplace un mot par un autre avec lequel il entretient un rapport de contiguïté, par exemple « une fine lame » pour désigner un escrimeur ou « boire un verre » pour dire qu’on boit le liquide dans le verre – le contenant pour le contenu), il a réussi à expliquer le fonctionnement de langage selon deux axes, l’axe paradigmatique et l’axe syntagmatique.
En gros, l’axe paradigmatique est vertical et il concerne le choix du vocabulaire : chaque fois que vous prononcez un mot, vous le choisissez parmi une liste de mots que vous avez en tête et que vous faites défiler. Par exemple, « la chèvre », « l’économie », « la mort », « le pantalon », « je-tu-il », que sais-je.
Puis vous enchaînez avec d’autres mots, « de Monsieur Seguin », « malade », « avec sa faux », « froissé », « soussigné », pour former une phrase : cette chaîne, c’est l’axe horizontal, l’ordre des mots qui va vous permettre de faire une phrase, puis plusieurs phrases, et enfin un discours. C’est l’axe syntagmatique.
Après un nom, vous devez décider si vous enchaînez par un adjectif, un adverbe, un verbe, une conjonction de coordination, une préposition… et vous devez choisir quel adjectif ou quel adverbe ou quel verbe : vous renouvelez l’opération paradigmatique à chaque étape syntagmatique.
L’axe paradigmatique vous fait choisir parmi une liste de mots de classe grammaticale équivalente, un nom ou un pronom, un adjectif ou une proposition relative, un adverbe, un verbe, etc.
L’axe syntagmatique vous fait choisir l’ordre des mots : sujet-verbe-complément ou verbe-sujet ou complément-sujet-verbe…
Vocabulaire et syntaxe.
Chaque fois que vous formulez une phrase, vous pratiquez ces deux opérations, sans vous en rendre compte. En gros, l’axe paradigmatique mobilise votre disque dur et le syntagmatique relève de votre processeur.

Un pouvoir, quel qu’il soit, a vocation à s’exercer.

Il n’y a rien de plus inconfortable pour quelqu’un qui s’apprête à mentir que d’ignorer le niveau d’information de son interlocuteur. À un moment ou un autre, il sait qu’il va devoir faire un pari.

Kristoff sait parfaitement comment fonctionne un bon mensonge : il doit être noyé dans un océan de vérité. Avouer à 90 % permet d’une part de crédibiliser les 10 % qu’on cherche à dissimuler, et d’autre part cela réduit les risques de se couper. On gagne de temps et on évite de s’embrouiller. Quand on ment, il faut mentir sur un point et un seul, et être parfaitement honnête sur tout le reste.

Tzvetan Todorov est un maigrichon à lunettes affublé d’une grosse touffe de cheveux frisés. C’est aussi un chercheur en linguistique qui vit en France depuis vingt ans, un disciple de Barthes qui a travaillé sur les genres littéraires (spécialement le fantastique), un spécialiste de la rhétorique et de la sémiologie.
(…) Qu’il ait grandi dans un pays totalitaire semble avoir développé chez lui une très forte conscience humaniste qui s’exprime jusque dans ses théories linguistiques. Par exemple, il pense que la rhétorique ne peut réellement s’épanouir qu’en démocratie parce qu’elle a besoin d’un espace de débat que, par définition, la monarchie ou la dictature n’offrent pas. Il en veut pour preuve que dans la Rome impériale, puis dans l’Europe féodale, la science du discours a abandonné l’objectif de persuader et a cessé de se focaliser sur la réception de l’interlocuteur pour se centre sur le verbe lui-même. On n’attendait plus du discours qu’il soit efficace mais simplement qu’il soit beau. Aux enjeux politiques se sont substitués des enjeux purement esthétiques. En d’autres termes, la rhétorique est devenue poétique.

Souvenez-vous ! Nous sommes en Egypte, à Thèbes, et le roi demande : à quoi sert l’écriture ? Et le dieu répond : c’est le remède ultime à l’ignorance. Et le roi dit : au contraire ! En effet, cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’on appris parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire. La remémoration n’est pas la mémoire et le livre n’est qu’un pense-bête. Il ne donne pas la connaissance, il ne donne pas la compréhension, il ne donne pas la maîtrise.
Pourquoi les étudiants auraient-il besoin de professeurs, si tout s’apprenait dans les livres ? Pourquoi ont-ils besoin qu’on leur explique ce qui est écrit dans les livres ? Pourquoi y a-t-il des écoles et pas juste des bibliothèques ? C’est que l’écrit seul jamais ne suffit. Toute pensée est vivante à condition qu’elle s’échange, elle n’est pas figée ou bien elle est morte. Socrate compare l’écriture à la peinture : les êtres qu’engendre la peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants ; mais qu’on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence. Et il en va de même pour les écrits. On pourrait croire qu’ils parlent ; mais si on les interroge, parce qu’on souhaite comprendre ce qu’ils disent, ils répéteront toujours la même chose, au mot près.
Le langage sert à produite un message, qui ne prend sens que dans la mesure où il a un destinataire. Je vous parle en ce moment, vous être la raison d’être de mon discours. Seuls les fous parlent dans le désert. Encore le fou se parle-t-il à lui-même. Mais un texte, à qui parle-t-il ? A tout le monde ! Donc à personne. Quand une fois pour toutes il a été écrit, chaque discours passe indifféremment auprès de ceux qui s’y connaissent comme auprès de ceux dont ce n’est point l’affaire, sans savoir quels sont ceux à qui il doit ou non s’adresser. Un texte qui n’a pas de destinataire précis est une garantie d’imprécision, de propos vagues et impersonnels. Comment un message pourrait-il convenir à tout le monde ? Même une lettre est inférieure à n’importe quelle conversation : elle est écrite dans un certain contexte, elle est reçue dans un autre. Ailleurs, plus tard, la situation de l’auteur et celle du destinataire ont changé. Elle est déjà obsolète, elle s’adressait à quelqu’un qui n’existe plus, et son auteur n’existe pas davantage, disparu dans le puits du temps, sitôt cachetée l’enveloppe.
Alors voilà : l’écrit, c’est la mort. La place des textes est dans les manuels scolaires. Il n’y a de vérité que dans les métamorphoses du discours, et l’oral seul est suffisamment réactif pour rendre compte à vitesse réelle du cours éternel de la pensée en marche. L’oral, c’est la vie : je le prouve, nous le prouvons, rassemblés aujourd’hui pour parler et pour écouter, pour échanger, pour discuter, pour contester, pour créer ensemble de la pensée vivante, pour communier dans le mot et l’idée, animés par les forces de la dialectique, vibrant de cette vibration sonore qu’on appelle la parole et dont l’écrit n’est somme toute que le pâle symbole : ce que la partition est à la musique, rien de plus. Et je finirai par une ultime citation de Socrate, puisque je parle sous son haut patronage : « des semblants de savants, au lieu d’être des savants« , voilà ce que produit l’écriture.

La défaite est décidément la plus grande des écoles. (…) Mais la défaite ancre aussi l’individu dans des pathologies lourdes.

« La cité athénienne reposait sur trois piliers : le gymnase, le théâtre et l’école de rhétorique. Nous avons la trace de cette tripartition encore aujourd’hui dans une société du spectacle qui promeut au rang de célébrités trois catégories d’individus : les sportifs, les acteurs (ou les chanteurs, le théâtre antique ne faisait pas la distinction) et les hommes politiques. De ces trois catégories, la troisième a, jusqu’à présent, toujours été la plus forte (même si on voit qu’avec Ronald Reagan, les catégories ne sont pas toujours étanches), parce qu’elle implique la maîtrise du langage.
« Depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, la maîtrise du langage a toujours été l’enjeu politique fondamental, même pendant la période électorale, qui pouvait sembler consacrer la loi de la force physique et de la supériorité militaire. Machiavel explique au Prince que ce n’est pas par la force mais par la crainte qu’on gouverne, et ce n’est pas la même chose : la crainte est le produit du discours sur la force. Allora, celui qui maîtrise le discours, par sa capacité à susciter la crainte et l’amour, est virtuellement le maître du monde, eh ! »

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître. »

Si la classe dominante a perdu le consentement, c’est-à-dire si elle n’est plus dirigeante mais uniquement dominante et seulement détentrice d’une force de coercition, cela signifie précisément que les grandes masses se sont détachées des idéologies traditionnelles, qu’elles ne croient plus à ce à quoi elles croyaient auparavant… (…) Et c’est justement pendant cet interrègne qu’on favorise l’éclosion de ce que Gramsci appelle  les phénomènes morbides les plus variés. (…) Fascismo !

Il y a pourtant une différence entre aujourd’hui et l’époque de Gramsci. Aujourd’hui nous ne vivons plus sous la menace fasciste. Le fascisme s’est déjà installé au cœur de l’État. Il y grouille comme une larve. Le fascisme n’est plus la conséquence catastrophique d’un État en crise et d’une classe dominante qui a perdu le contrôle des masses. Il est, non plus la sanction, mais le recours sournois et l’auxiliaire de la classe dirigeante pour contenir la poussée des forces progressistes. Ce n’est plus un fascisme d’adhésion mais un fascisme honteux, un fascisme de l’ombre, un fascisme de policiers véreux, non de soldats, non plus le parti de la jeunesse mais un fascisme de vieux, un fascisme d’officines douteuses et clandestines composées de barbouzes sur le retour à la solde de patrons racistes qui veulent que tout change pour que rien ne change mais qui étouffent l’Italie dans une gangue mortelle. C’est le cousin qui fait des blagues gênantes à table mais qu’on invite quand même aux repas de famille. Ce n’est plus Mussolini, c’est la loge P2.

« Que signifie reconnaître à la lecture d’un roman, que ce qui s’y passe est plus « vrai » que ce qui se passe dans la vie réelle ?

Austin, un philosophe américain, a en effet théorisé une autre fonction du langage qu’il a baptisée « performative » et qu’on peut résumer par la formule : « Quand dire, c’est faire. »
Il s’agit de la capacité qu’on certains énoncés de réaliser (Eco dit « actualiser ») ce qu’ils énoncent par le fait même de l’énoncer. Par exemple, lorsque le maire dit « je vous déclare mari et femme », ou lorsque le suzerain adoube en prononçant les mots « je te fais chevalier », ou lorsque le juge dit « je vous condamne », ou encore lorsque le président de l’assemblée dit « je déclare l’assemblée ouverte », ou simplement quand on dit à quelqu’un « je te le promets », c’est le fait même d’énoncer ces phrases qui fait advenir ce qu’elles énoncent.
D’une certaine manière, c’est le principe de la formule magique, la « fonction magique » de Jakobson.
(…) Eco dit que la théorie d’Austin ne se limite pas à ces quelques cas et qu’il l’a étendue à des situations linguistiques plus complexes, lorsqu’un énoncé ne se contente pas d’affirmer quelque chose sur le monde mais vise à provoquer une action, qui se réalise, ou non, par le simple fait que cet énoncé est formulé. Par exemple, si quelqu’un vous dit « il fait chaud, ici », il peut s’agir d’une simple constatation sur la température mais cous comprenez en général qu’il escompte de l’effet de sa remarque que vous alliez ouvrir la fenêtre. De même, quand quelqu’un demande « Vous avez l’heure ? », il attend comme résultat à sa question non pas que vous répondiez par oui ou par non mais bel et bien que vous lui donniez l’heure.
D’après Austin, parler est un acte locutoire puisque cela consiste à dire quelque chose mais peut aussi être un acte illocutoire ou perlocutoire, qui excède le pur échange verbal, parce que cela fait quelque chose, au sens où cela produit des actions. L’utilisation du langage permet de constater mais aussi, comme on dit en anglais, de performer (to perform, dit Eco avec son accent italien).
(…) « Or, imaginons un instant que la fonction performative ne se limite pas aux quelques cas évoqués. Imaginons une fonction du langage qui permette, de façon beaucoup plus extensive, de convaincre n’importe qui de faire n’importe quoi dans n’importe quelle situation. (…) Celui qui aurait la connaissance et la maîtrise d’une telle fonction serait virtuellement le maître du monde. Sa puissance n’aurait plus de limite. Il pourrait se faire élire à toutes les élections, soulever les foules, provoquer des révolutions, séduire toutes les femmes, vendre toutes les sortes de produits imaginables, bâtir des empires, escroquer la terre entière, obtenir tout ce qu’il veut en n’importe quelle circonstance.

Baudrillard écrit : « Les gens ont envie de tout prendre, de tout piller, de tout bouffer, de tout manipuler. Voir, déchiffrer, apprendre ne les affecte pas. Le seul affect massif, c’est celui de la manipulation. Les organisateurs (et les artistes et les intellectuels) sont effrayés par cette velléité incontrôlable, car ils n’escomptent jamais que l’apprentissage des masses au spectacle de la culture. (…) Ils n’escomptent jamais cette fascination active, destructrice, réponse brutale et originale au don d’une culture incompréhensible, attraction qui a tous les traits d’une effraction et du viol d’un sanctuaire. »

(…) les questions de l’auditoire dont la teneur n’est jamais le véritable enjeu mais qui sont plutôt des tentatives, sinon de challenger le maître, du moins de se positionner par rapport aux autres auditeurs comme un interlocuteur légitime doté d’un esprit critique affûté et de capacités intellectuelles supérieures (en un mot, se distinguer comme dirait Bourdieu). Simon devine, au ton de chaque question, la situation de l’émetteur : undergrad, doctorant, professeur, spécialiste, rival… Il détecte sans difficulté les chiants, les timides, les fayots, les arrogants, et, les plus nombreux, ceux qui oublient de poser leur question, débitant d’interminables monologues, enivrés par leur propre parole, mus par cet impérieux besoin de donner leur avis.

Morris Zapp poursuit sa conférence sur un mode de plus en plus derridien car, maintenant, il affirme que comprendre un message, c’est le décoder, puisque le langage est un code. Or, « tout décodage est un nouvel encodage ». Si bien qu’en gros, on ne peut jamais être sûr de rien, et surtout pas que deux interlocuteurs se comprennent, car personne ne peut être sûr qu’il emploie les mots exactement dans le même sens que son interlocuteur (y compris dans la même langue).

(…) il se trouve qu’elle s’intéresse à la performativité en ce qu’elle soupçonne le pouvoir patriarcal d’avoir recours à une forme sournoise de performatif pour naturaliser la construction culturelle qu’est le modèle de couple monogame hétéronormé : en clair, d’après elle, il suffit que le mâle blanc hétéro déclare que cela est, pour que cela soit.
La performativité, ce n’est pas seulement l’adoubement des chevaliers, c’est aussi cette entourloupe rhétorique qui consiste à transformer le résultat d’un rapport de forces en évidence immémoriale.
Et surtout : « naturelle ». La nature, voilà l’ennemi. L’argument choc de la réaction : « contre nature », variante vaguement modernisée de tout ce qui allait auparavant contre la volonté divine. (Dieu, même aux USA, est un peu fatigué en 1980, mais la réaction, elle, ne désarme pas.)

(…) c’est une féministe radicale qui n’est pas très loin de penser, comme Monique Wittig, que la lesbienne n’est pas une femme, puisqu’une femme se définit comme le supplément de l’homme, auquel elle est par définition assujettie. Le mythe d’Adam et Eve, en un sens, est le performatif originel : à partir du moment où on décrète que la femme vient après l’homme, qu’elle est créée à partir d’un bout d’homme et que c’est elle qui fait les bêtises en croquant la pomme, que c’est elle, la salope, et qu’elle a bien mérité d’enfanter dans la douleur, évidemment, c’est foutu pour elle.
(…) « Les lesbiennes ne sont pas des femmes, et elles vous emmerdent, vous et votre phallogocentrisme. »

Il a vécu en quelques mois plus d’événements extraordinaires qu’il n’aurait pensé en vivre durant toute son existence. Simon sait reconnaître du romanesque quand il en rencontre.

« Je crois que je suis coincé dans un putain de roman.
– What ?
– I think I’m trapped in a novel.
(…) « Sounds cool, man. Enjoy the trip. »

La théorie des speech acts, qui pose que la parole est aussi un acte, c’est-à-dire que celui qui parle agisse en même temps qu’il parle, implique un présupposé que Derrida conteste : l’intentionnalité. À savoir que les intentions du locuteur préexistent au discours et lui soient parfaitement claires à lui-même, ainsi qu’à son destinataire (en admettant que le destinataire soit clairement identifié).
Si je dis : « Il est tard », c’est que je veux rentrer. Mais si, en fait, je souhaitais rester ? Si je souhaitais qu’on me retienne ? Qu’on ne me laisse pas rentrer ? Qu’on me rassure en me disant : « Mais non, il n’est pas tard » ?
Lorsque j’écris, est-ce que je sais vraiment ce que je veux écrire ? Est-ce que le texte ne se dévoila pas à lui-même au fur et à mesure qu’il se formule ? (Se dévoile-t-il jamais vraiment ?)
Et quand bien même je saurais ce que je veux dire, est-ce que mon interlocuteur le reçoit exactement comme je le pense (comme je crois l’avoir pensé) ? Est-ce que ce qu’il comprend de ce que je dis correspond exactement à ce que je crois vouloir lui dire ?

Et d’ailleurs, lorsque je fais des phrases, est-ce vraiment moi qui parle ? Comment quiconque pourrait-il jamais dire quelque chose d’original, de personnel, de propre, quand par définition le langage nous oblige à puiser dans un trésor de mots préexistants (le fameux trésor de la langue) ? Quand nous sommes traversés par tellement d’agents extérieurs : notre époque, nos lectures, nos déterminismes socioculturels, nos « tics’ de langage tellement précieux pour nous faire une identité (comme on dirait « se faire une beauté »), les discours dont nous sommes constamment bombardés, sous toutes les formes possibles et imaginables.
Qui n’a jamais pris en flagrant délit un ami, un parent, un collègue de bureau ou un beau-père en train de répéter quasiment mot pour mot l’argumentaire qu’il aura lu dans un journal ou entendu à la télé, comme si c’était lui qui parlait en son nom propre, comme s’il s’était approprié ce discours, comme s’il en était la source et n’était pas traversé par lui, reprenant les mêmes formules, la même rhétorique, les mêmes présupposés, les mêmes inflexions indignées, le même air entendu, comme s’il n’était pas le simple médium par lequel la voix différée d’un journal répétant lui-même les propos d’une homme politique qui lui-même avait lu dans un livre dont l’auteur, et ainsi de suite, la voix, disait-je, nomade et sans origine d’un locuteur fantôme s’exprimait, communiquait, au sens où deux lieux communiquent l’un avec l’autre par un passage.

Limitant cela même qu’elle autorise, transgressant le code ou la loi qu’elle constitue, l’itérabilité inscrit, de façon irréductible, l’altération dans la répétition. »

« Je n’ai jamais su vivre d’histoire d’amour, je n’ai vécu que des romans. »

Préférez toujours la vie et affirmez sans cesse la survie…

« N’est-il pas dérisoire, naïf, et proprement puéril de se présenter devant un mort pour lui demander pardon ? »

« Deux grandes traditions rhétoriques : atticisme, asianisme. D’un côté, la clarté rigoureuse de l’Occident, le « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » de Boileau ; de l’autre, les envolées lyriques et les ornements, l’abondance de tropes de l’Orient sensuel et emmêlé. »
Simon sait parfaitement que l’atticisme et l’asianisme sont des concepts sans fondements géographiques concrets, tout au plus des métaphores transhistoriques, mais, à ce stade, il sait que les jurés savant qu’il sait, donc il n’a pas besoin de le préciser.

Depuis longtemps, elle a choisi de le traiter à la fois comme un enfant et comme un adulte. Elle renonce à lui expliquer certaines choses, mais attend de lui qu’il se hisse au niveau qu’elle s’estime en droit d’exiger.

À première vue, rien ne distingue cette soirée d’une soirée chic normale. Mais il faut écouter les conversations. Ça parle exorde, péroraison, proposition, altercation, réfutation. (Comme disait Barthes, « la passion du classement apparaît toujours byzantine à celui qui n’y participe pas »). Anacoluthe, catachrèse, enthymème et métabole. (Comme disait Sollers : « Mais comment donc. ») « Je ne pense pas qu’il faille traduire Res et Verba simplement par les Choses et les Mots. Res, dit Quintilien, ce sont quae significatur, et Verba : quae significant ; en somme, au niveau du discours, les signifiés et les signifiants. » Bien entendu.

Sentir une présence, qu’est-ce que ça veut dire ? L’intuition est un concept commode, comme Dieu, pour se dispenser d’explications. On ne « sent » rien du tout. On voit, on entend, on calcule et on décode. Intelligence-réflexe.

Un roman n’est pas un rêve : on peut mourir dans un roman. Ceci dit, normalement, on ne tue pas le personnage principal, sauf, éventuellement, à la fin de l’histoire.
Mais si jamais c’était la fin de l’histoire, comment le saurait-il ? Comment savoir à quelle page de sa vie on est ? Comment savoir quand notre dernière page est arrivée ?
Et si jamais il n’était pas le personnage principal ? Tout individu ne se croit-il pas le héros de sa propre existence ?

Non, il n’y aura pas de miracle. Mais, roman ou pas, il ne sera pas dit qu’il se sera laissé faire. Simon ne croit pas au salut, ne croit pas qu’il a une mission sur terre, mais il croit au contraire que rien n’est tout à fait écrit à l’avance et que, quand bien même il serait dans les mains d’une romancier sadique et capricieux, son destin n’est pas encore joué.
Pas encore.
Il faut faire avec ce romancier hypothétique comme avec Dieu : toujours faire comme si Dieu n’existant pas car si Dieu existe, c’est au mieux un mauvais romancier, qui ne mérite ni qu’on le respecte ni qu’on lui obéisse. Il n’est jamais trop tard pour essayer de changer le cours de l’histoire. Si ça se trouve, le romancier imaginaire n’a pas encore pris sa décision. Si ça se trouve, la fin est entre les mains de son personnage, et ce personnage, c’est moi.
Je suis Simon Herzog. Je suis le héros de ma propre histoire.

Un grand merci aux Éditions Grasset et à Netgalley pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre.

12 réflexions sur “La septième fonction du langage de Laurent Binet

    • Merci beaucoup. Je ne sais pas si elle diffère beaucoup des autres mais je suis étonnée du nombre de retours ici et ailleurs assez dithyrambiques. Même d’un grand critique littéraire et last but not least, de l’auteur lui-même ! Mais tous me touchent à égalité.
      Je suis bien certaine que tu vas te régaler…

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  1. Comme toi, j’ai été enchantée par ce livre brillant et passionnant. En plus, j’ai eu la chance de rencontrer l’auteur pour un petit échange publié sur mon blog… Bravo pour le tien, en tout cas ! Je le découvre aujourd’hui grâce à bibliosurf, mais je compte bien revenir le visiter.

    Aimé par 1 personne

    • Quelle chance ! Je vais lire ça de ce pas. Merci beaucoup pour ta visite, tes commentaires et merci à Bibliosurf alors ! Sois là bienvenue et au plaisir de nos pérégrinations littéraires. À bientot.

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