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rien que des mots adeline fleuryPrésentation de l’éditeurDans un avenir qui ressemble à notre futur proche, Adèle a décidé de tenir son fils Nino éloigné de la lecture. Privée dans son enfance de la tendresse d’un père écrivain accaparé par son œuvre, elle fera tout pour éviter un tel sort à son fils. Pour qu’il reste dans la vraie vie, pour l’empêcher d’être tenté par la grande aventure de l’écriture, elle proscrira autour de lui la présence des livres. Elle les brûlera, elle va jusqu’à nier leur existence. Mais l’enfance est têtue et tous les silences ne peuvent rien contre sa curiosité. Nino, après une longue quête, finira par trouver sa voie en assumant d’une manière inattendue cet héritage de mots et de papier. Dans cette fable initiatique, Adeline Fleury nous donne à lire un conte cruel où les angoisses les plus archaïques se ravivent au contact des réalisations de notre hypermodernité. L’ambivalence de notre rapport au livre, livre sacré ou interdit, se trouve interrogée dans ces pages où se projettent comme des ombres expressionnistes nos tabous les plus enfouis. Avec Rien que des mots, c’est une magnifique déclaration d’amour qu’Adeline Fleury adresse au livre, à tous les livres.

Éditions François Bourin – 177 pages

Depuis le 7 janvier 2016 en librairie.

Ma note : 4,25 / 5

Broché : 20 euros

Ebook : 12,99 euros

Si les livres sur l’amour des livres ont été légion au point de parfois lasser le lecteur, Rien que des mots, tout premier roman paru à l’occasion de la rentrée littéraire 2016 d’hiver d’Adeline Fleury, mérite qu’on se penche encore un peu sur le thème tant il se distingue un peu sur son fond, beaucoup sur sa forme, des poncifs de genre.

Sur le fond, parce que loin de se cantonner à une déclaration d’amour inconditionnel aux livres, elle formule également une critique des papivores qui en oublient parfois de vivre la vraie vie.

Sur la forme, parce qu’elle sort de la sphère purement réaliste mettant bien souvent en scène un ou une bibliothécaire ou libraire convertissant toute sa communauté en fervents lecteurs. Plume aguerrie puisqu’elle est journaliste et s’est déjà illustrée par un premier texte Petit éloge de la jouissance féminine dans la collection de courts essais en forme de panégyriques des Éditions François Bourin, la néanmoins primo-romancière a su imaginer un récit franchement atypique.

Partant d’un double littéraire à ce point confondant que la curiosité est piquée de savoir dans quelle mesure les éléments sont autobiographiques, elle bâtit un monde à quelques années du nôtre dans lequel, suite à des autodafés, les rares livres rescapés sont devenus des pièces de musées. Et, au cœur de ce qui apparaît comme une dystopie aux allures d’anticipation à l’heure du numérique, une femme traumatisée, fille d’un père négligent voué corps et âme à l’édification de sa postérité littéraire, épouse d’un mari obsédé par le désir d’une reconnaissance de son œuvre et professionnelle de ce qu’elle présente comme le microcosme infect du journalisme. Alors qu’elle s’apprête à devenir mère, elle désigne, plutôt que les gens de lettres toxiques qu’elle peut côtoyer, les mots comme responsables de ses blessures affectives. Des mots dont elle doit préserver son enfant par tous moyens… La folie de cette entreprise, aux sens propre et figuré, ne peut bien évidemment qu’aboutir à un drame, suivant l’incipit prophétique du roman :

« Là où on brûle les livres, on finit par brûler les hommes.
Heinrich Heine, Almansor

D’un style un peu inégal mais capable d’envolées géniales, Adeline Fleury déroule son récit qui fait figure de mélange de conte philosophique, d’apologue ou de parabole. Parce qu’il y a bel et bien une morale à son histoire et espérons que l’auteur aura la chance, assez inespérée, de n’avoir que des lecteurs intelligents. Elle risque sinon de s’exposer à une certaine vindicte tant son désir de ne pas pratiquer la langue de bois la fait parfois ressembler à une langue de vipère. Père inaccessible, écrivains égocentrés, capricieux et obsessionnels, journalistes égotistes, académiciens psychorigides, critiques médisants parce qu’auteurs refoulés, lecteurs fétichistes opposés entre prêche de paroisse papier et querelle de clocher numérique… tout le monde en prend pour son grade, personne n’est épargné.

Nulle malveillance pourtant, juste l’utilisation du trait forcé – quoique à peine de temps à autre -, de la caricature, de l’absurde, du fantastique… bref, de tous les ressorts utiles à la fabrication d’une fable originale, drôle, parfois cruelle, qui fustige une modernité pas toujours synonyme de progrès dans l’acception idéale du terme, blâme un milieu quelquefois enrobé de suffisance, mais surtout, dépeint avec acuité les différents rapports au livre, se moquant des passions qui se déchaînent pour ce qui n’est finalement rien que des mots… Et pourtant tellement plus !

Malgré quelques maladresses, Adeline Fleury offre un premier roman intelligent, surprenant et délicieux qui mérite vraiment qu’on s’y attarde. Cet hymne aux mots, aux livres et à la littérature dévoile une écriture et un imaginaire à suivre.

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En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, Appelez-moi Lorca Horowitz d’Anne Plantagenet, L’illusion délirante d’être aimé de Florence Noiville, La logique de l’amanite de Catherine Dousteyssier-Khoze, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier, La fractale des raviolis & La variante chilienne de Pierre Raufast, L’Agrément de Laure Mézarigue, Les mots qu’on ne me dit pas de Véronique Poulain, La voleuse de livres de Markus Zusak, Le liseur du 6h27 de Jean-Paul DidierLaurent…

Extraits :

Des scènes comme celle-là, Adèle en a vécu des tas, les plombs qui sautent dans un écosystème où les égos s’entrechoquent, les « moi je » infantilisent. Avoir son nom sur la copie, comme des tout-petits sur les bancs de l’école, attendre le bon point du rédac chef, les compliments des collègues sur la qualité de tel ou tel papier, la reprise des infos par les autres médias. Toute une carrière basée sur le nombrilisme au lieu de l’altruisme. Qui a dit que le journalisme était ouvert aux autres ? Foutaise ! Le journaliste ne se soucie guère que de lui-même. Le journaliste veut briller, épater, que l’on parle de lui, rien que de lui, de ses infos. Rien que de ses mots. (…) Écrire de belles phrases pour se mirer dedans. Miroir, ô miroir qui a la plus belle plume ?
Rien de pire que de s’écouter écrire. Quelle sorcière lâche et perfide est celle qui n’a même pas les tripes de raconter sa propre histoire ! Elle n’écoute que les douleurs d’autrui. Elle s’en empare et s’en repaît. Après avoir pillé les malheurs des autres, elle compose avec des mots choc une complainte en deux feuillets clichés. Et c’est sans remords qu’en première page elle voit s’imprimer leur mort.

Ne pas perdre un instant. Adèle est déjà dans la réalisation de son plan. Il ne faut pas tarder à le mettre à exécution. Si bébé s’invitait dans la vie plus tôt que prévu ? S’il les voyait, tous ces livres. Cette nuit, Adèle a fait un cauchemar. Le poupon blond était dans son berceau, les yeux aimantés par les rectangles couverts de hiéroglyphes et de couleurs de la bibliothèque devenue géant mobile pour enfant. Ces maudits livres s’adonnaient à une danse interdite. Envoûté, le chérubin tentait de les attraper comme des hochets. Quand il en saisissait un, il le collait contre lui comme une peluche. Fasciné par autant de nouveaux jouets, il s’est peu à peu laissé recouvrir par les bouquins. Enseveli sous les milliers de pages, il perdait son souffle. Ses cris s’étouffaient de plus en plus sous l’encre marine échappée des pages devenues pieuvres monstrueuses. Et elle, paralysée, dans la chambre à côté, n’y pouvait rien. Pas plus que les miaulements du chat affolé devant la sarabande assassine. Inéluctable mort subite du nourrisson, cruelle fin en début de premier chapitre pour leur plus belle œuvre. Du poupon blond, il ne restait bientôt plus qu’un petit corps inerte, à la bouche bleue, pleine de ce liquide violacé, poison nommé littérature.

Musique rock à fond, il dégueule un flot de mots sur son Mac. Son mac. Ordinateur maquereau qui puise et épuise son talent, le pousse à prostituer le meilleur de son être.
C’est comme faire la pute que de tenter de vendre à des milliers de lecteurs ce que l’on a de plus cher en soi ! C’est devenir le gigolo de Madame Édition que de se vendre au rabais pour cette Maquerelle. Se brader en à-valoir, en pourcentages de ventes, en marges de distribution. Et puis le gang du Trésor est là, qui guette, rapace vorace et tenace, chargé de la ponction finale. Les mots n’ont de prix que celui du sacrifice.
Quelle idée saugrenue que de se lancer dans cette infernale spirale broyeuse de vie ! Pourtant, les exemples des plus grands talents perdus dans le dénuement ne manquent pas. Autant de contre-indications à qui voudrait embrasser la « carrière ». Les époques passent mais la cruauté du milieu ne trépasse pas. Ô Verlaine ! Existence cataclysmique entre les mauvais génies de l’alcool, de la maladie poésie. Déchéance morale, mais surtout matérielle. Mort dans la pauvreté la plus totale. Boudé, renié, méprisé par ses pairs. Mort pour la France ! lit-on sur les mausolées républicains dressés en hommage à ceux qui sont tombés au front. À quand un monument dédié à ceux qui ont crevé sous les balles de la sournoise Critique, les rafales des jaloux mondains, des médisants rongés par la frustration de n’avoir jamais publié et qui se vengent ? Sur ceux qui créent au lieu de commenter.

Transformer la chambre de bonne du dernier étage en temple du livre. Empiler dans ce couloir aux hauts murs qui faisait jusqu’à présent office de débarras, tout ce qui contient phrases, mots et ponctuations. Y installer la table de torture. C’est là désormais qu’Hugo travaillera à l’abri de la curiosité de l’enfant. Règne de la verticalité inaccessible pour un tout-petit. Tour de Babel interdite, forteresse défendue par une porte blindée, blockhaus aux ouvertures condamnées, totalement hermétique au monde extérieur. Au cachot la littérature ! Cadenassés les dictionnaires ! Muselées les encyclopédies et enchaînés les grimoires d’une autre époque devenus obsolètes à cause de Web, iPad, liseuses et autres terrifiantes bibliothèques digitales.
Nouvelle controverse des anciens contre les modernes, le coup d’envoi du grand clash est déjà donné avec d’un côté, l’objet, le toucher, la sensualité. De l’autre, l’image, la froideur et la virtualité. L’éloge de la lenteur, de la réflexion et de la perte de temps s’oppose à l’ère de l’immédiat, de la projection, de l’intelligence TGV. C’est ça l’avenir ? Impossible d’arrêter une machine ainsi emballée. Au moins, quand sonnera l’heure de l’apocalypse numérique, si tout doit être appelé à disparaître, restera-t-il ce sanctuaire haut et étroit.

En refermant derrière elle la porte de la chambre interdite, ce sera meilleur encore. Elle retrouvera ses petits bonheurs des années gamines lorsqu’en pleine nuit, munie d’une lampe de poche, elle dévorait les ouvrages de la Bibliothèque rose sous la couette.

De plus en plus graphomane, boulimique de récits, il signe trois livres pas an, enfin trois Linums, ces livres électroniques qui ont remplacé le papier voilà bientôt trois ans. Il n’y a plus de bibliothèque. Tout tient dans des centrales informatiques. Les étages de la BNF ont été vidé, tout est numérisé.
Afin que les générations futures se souviennent tout de même qu’avant, pour lire, il fallait faire l’effort de tourner des pages à la main et pas se contenter d’effleurer un écran tactile, la grande salle d’étude est devenue la galerie principale du musée des Arts écrits.

« La manière de façonner les phrases bouge trop lentement. On n’y est pas sensible. La seule sensibilité au mouvement, c’est la condamnation de la faute. Si on n’accepte pas la possibilité de la faute, on fixe la langue. Et si on fige une langue, elle devient une langue morte. Le langage des cités est une chance évidente pour le français ! »

En créant le concept de « grande métisserie », Roi reconnaissait l’apport culturel des couches successives de l’immigration. La verve des trottoirs est une tchatche nourrie de mots d’ailleurs, d’Afrique noire, du Maghreb, du Portugal et de l’Italie… Pas de frontières entre les mots. La langue appartient à tout le monde. Pour elle, il n’y a pas de ministère de l’Immigration.

Elle a du mal à s’évader de sa rechute nostalgique. Malgré les années, elle n’est pas encore tout à fait sevrée. Il lui arrive de tricher, de franchir parfois la porte de la chambre interdite. Elle ouvre alors au hasard un Albert Simonin, Truman Capote, Erri de Luca ou un Maupassant. Elle profite souvent des siestes de Nino pour frissonner de plaisir, comme une adolescente se planquant pour s’adonner à ses premières masturbations. Même si elle peut en lire à satiété sur sa Linum, le plaisir n’est pas le même. Il ne sera jamais plus le même ! Il n’y aura plus jamais cette sensualité au tourner des pages, cette légère odeur d’encre séchée, cette rugosité du papier vieilli qui faisaient que les personnages s’animaient à la lecture, que l’auteur lui parlait, l’enrobait de ses mots. Non, la magie des mots n’opère plus du tout par écran interposé.

Elle est comme un ex-toxico sur le point de rechuter. Elle en a pourtant passé des heures de séances aux Books addicts anonymes à déchirer des pages et des pages de romans, d’essais et de documents en scandant « Le livre c’est tabou, on en viendra tous à bout ! » aux côtés d’anciens bibliothécaires, d’ex-professeurs de lettres, de libraires inconsolables, de bouquinistes à jamais désœuvrés, d’éditeurs sans bureaux, de critiques littéraires et autres malades mentaux de la prose. Tous des irrécupérables à mettre au ban de la société de la web consommation, des qui n’ont jamais ouvert de compte facebook, twitter et autres réseaux sociaux tellement vides de véritable sociabilité.

 » – Mais je ne comprends pas, maman, pourquoi faire la guerre si la religion c’est l’amour ?
– Le problème avec les mots, c’est leur interprétation. Chacun veut imposer sa vision des choses, sa vérité, soumettre aux autres sa définition, jusqu’à prendre les armes. »

Elle ne fait pas de cadeaux à ses lecteurs, la littérature pour enfants. Les héros y sont malmenés, menacés. Pauvres petits orphelins abandonnés, pauvres petites filles perdues dans la forêt ou pauvres animaux souffre-douleur d’enfants bêtes et méchants.

« Elle souffrait pour lui, mais au moins elle le soulageait à coups d’injections de cannabis dont les vertus thérapeutiques avaient été enfin reconnues par le ministère de la Santé. »
Il fallait le voir après l’absorption de sa dose quotidienne, comme il était apaisé. (…) C’était étrange, sa mémoire n’était en rien altérée par les substances psychotropes qu’il ingérait. Au contraire, Adèle avait l’impression que sa puissance intellectuelle en était décuplée.

Tu as de la chance d’avoir un véritable don, promets-moi d’en faire bon usage. Moi par peur et lâcheté, j’ai gâché le mien. Il est trop tard pour faire machine arrière. J’étouffe. Si tu savais comme je me sens mal. J’ai tout le temps la nausée. Je suis en manque mon petit bout d’homme. Je suis en manque de mots et cela fait quinze ans que j’essaie de me désintoxiquer.

La grande mutation dont on parlait déjà à la fin des années 90 avec l’apparition des sites internet avait fini par arriver.
« On y avait pas cru, on s’était illusionné en se disant que même avec la disparition du papier, on aurait toujours besoin de journalistes pour nourrir la toile. Oui mais voilà, la profession n’a pas vu le coup venir. Entre 2015 et 2018, les quotidiens payants et même les gratuits ont fermé les uns après les autres. (…) Désormais, l’information mondiale était entre les mains des cyber-citoyens. Chaque individu pouvait nourrir le site d’infos téléchargeables sur Linums. La toile croulait sous une multitude d’éléments, de faits, d’opinions sans aucune hiérarchie. Le cerveau s’engluait dans la masse de renseignements et de révélations qui n’apportaient aucun éclairage sur la marche du monde. Le reportage et l’analyse avaient totalement disparus.

Entretenir le jardin, dépoussiérer et relier les vieux livres, nourrir les chat du quartier, malgré le froid d’hiver sous la verrière, il ne se lasse pas de son univers bohème.

Les livres accaparent tout son temps. Rien ni personne ne peut l’en détourner.

Un grand merci aux Éditions François Bourin pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

6 réflexions sur “Rien que des mots d’Adeline Fleury

  1. Pingback: La septième fonction du langage de Laurent Binet | Adepte du livre

  2. Ah ! Je n’ai pas accroché du tout ! J’ai trouvé cela très sec et surtout très peu convaincant ! Je trouve que l’auteur mélange deux domaines différents : le rapport individuel à la lecture et à l’écriture, et les pratiques nouvelles relatives à l’évolution numérique. Dommage, le sujet avait tout pour me séduire…

    Aimé par 1 personne

    • Je crois effectivement que ce livre fait partie de ceux que l’on adore ou que l’on déteste. Effectivement, l’auteur semble parfois avoir des jugements à l’emporte pièce qui peuvent déranger mais je crois qu’il y a beaucoup de 72e degré. Et effectivement, les thématique autour de la litterature sont foisonnantes mais ça ne m’a pas posé de problème. C’est un texte clairement décalé. Mais j’ai vraiment adhéré pour ma part.

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  3. Pingback: Rien que des mots | Ma collection de livres

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