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dedans ce sont des loupsPrésentation de l’éditeurAux confins du Grand Nord, dans un paysage de glace et de neige, une bourgade survit autour de l’activité du Terminus : hôtel, bar et bordel. Nul ne sait à qui appartiennent les lieux mais ici se réfugie la lie de l’humanité et ici s’épanouissent les plus bas instincts. Dans ce milieu hostile, Nats fait son boulot avec application, jusqu’au jour où débarque un homme au visage familier, et avec lui, une flopée de mauvais souvenirs. Dès lors, tandis que la neige efface le moindre relief du paysage. Tandis que la beauté de Sarah chamboule son quotidien. Tandis que le vieux Tom lui raconte le temps où les loups tenaient les chiens à distance. L’esprit de vengeance tenaille Nats, impérieux, dévorant.

Éditions Le Masque – 288 pages

Depuis le 6 janvier 2016 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 19 euros

Ebook : 13,99 euros

L’on oppose souvent l’humanité à l’animalité ou la bestialité. Une réalité aujourd’hui galvaudée, si tant est qu’elle fût un temps d’actualité, que Stéphane Jolibert s’attache à faire éclater au grand jour, démontrant l’inversement définitionnel de ces concepts dans un premier roman sombre inscrit au programme de la rentrée littéraire d’hiver 2016, Dedans ce sont des loups.

Spécialiste de la communication visuelle et de la sémiologie de l’image ainsi que scénariste, c’est presque avec évidence que le primo-romancier use d’une écriture très imagée, qui s’anime sous les yeux du lecteur. Avec une influence de la culture américaine manifeste, entre Faulkner et Leone ou Tarantino teintés de nature writing, Jolibert déroule son western du Grand Nord où santiags et Stetson ont été troqués contre Sorel Conquest (Moon Boot du grand froid) et ouchanka (nul rapport avec la Russie, juste plus élégant qu’une cagoule).

Il construit un no man’s land enneigé huit mois sur douze quelque part au-delà de la frontière septentrionale aux confins du monde civilisé, tellement inhospitalier que la seule population à s’y aventurer en dehors des rares autochtones est constituée de criminels en cavale et de prostituées. Au milieu, le Terminus. Ce clandé dans lequel se libèrent toutes les pulsions, appartenant comme tous les rares commerces du coin à une mystérieuse figure tutélaire que nul ne connaît mais que tous redoutent, leur survie dans ce bout du monde hostile reposant entre ces mains anonymes toutes puissantes. Parce que dans cette contrée sauvage, les différends se règlent à coups de poings au mieux, à coups de revolvers au pire. Et les cadavres de disparaître facilement, enneigés et dévorés par les ours, alors que la police, mise au pas, n’a aucun droit de regard sur cette bourgade où l’on exerce des activités aussi fantaisistes qu’hors la loi telles livreur de gnôle de distillerie clandestine, garde-putes ou fossoyeur de comptes réglés.

Et dans le fragile équilibre de cette sphère pour le moins particulière, va se jouer un duel, une obscure histoire de vengeance qui dessine l’inéluctable dénouement violent.

D’une plume tour à tour féroce et lyrique, l’auteur installe une intrigue entre mystère et suspense, parfaitement maîtrisée, prenante, à l’atmosphère oppressante tant tout risque de basculer à chaque instant dans ce trouble et étrange village. Et au cœur de cette violence latente qui ne demande qu’à se déchaîner, l’amitié, l’amour, la solidarité

Parce qu’on fond, de cette histoire qui rappelle si besoin était comme son titre l’indique que l’homme est un loup pour l’homme et surtout pour la femme – un parallèle avec une meute renaissante après avoir été décimée (par l’homme !) file superbement le récit – suinte, envers et contre tout désenchantement quant à l’humanité, l’inextinguible espoir immanent à la nature humaineEn dépit de sa conscience, de sa pensée, l’homme reste un animal avec tout ce que cela implique de cruauté mais aussi d’instinct de survie, de préservation. Des comportements impulsifs innés que l’auteur met superbement en scène, traduisant littéralement autant que métaphoriquement l’aphorisme de Tourgueniev selon lequel « on a beau donner à manger au loup, toujours il regarde du côté de la forêt ». Chassez le naturel, il revient au galop…

Véritable conteur de l’homme dans son essence la plus brut(e), Stéphane Jolibert érige son page turner au rang de storytelling, passant par l’affectif – du cœur ou du ventre – pour mieux toucher la raison du lecteur. Un mythe véritable narration de la société en son chaos et ode à la Nature rappelant que l’humain qui n’en finit pas de faire des ravages a oublié que la terre n’est pas sa propriété mais l’habitat de toutes les espèces dont il est l’unique cas à œuvrer pour détruire ce lieu et ses occupants.

Cette histoire originale et saisissante est servie par une galerie de personnages singuliers – dont les rares représentations féminines sont, dans un cadre dégoulinant de testostérone, forcément les archétypes de la femme vue par le macho -, un éventail de portraits hauts en couleurs qui fait figure d’échelle de l’humanisme sur laquelle l’auteur s’amuse à déplacer son stylo-curseur, n’oubliant jamais de surligner la nuance ténue entre le bien et le mal, parfois chez une même personne.

Avec ce premier roman puissant, brillamment maîtrisé dans son fond comme dans sa forme, venant après celui de Jérémy Fel Les loups à leur porte paru aux Éditions Rivages à l’occasion de la rentrée littéraire 2015, l’on se plaît à imaginer qu’on assiste à l’avènement confirmé d’une nouvelle scène littéraire française se définissant par la pleine intégration des forces du thriller américain et du roman noir français. Intensément recommandé… sauf aux âmes chastes et sensibles.

Vous aimerez sûrement :

L’idiot du palais de Bruno Deniel-Laurent, Hobboes de Philippe Cavalier, Six jours de Ryan Gattis, White trash de John King, Zora, un conte cruel de Philippe Arseneault, Le livre sans nom d’Anonyme, Avant d’aller dormir & Une autre vie de S.J. Watson, À moi pour toujours & Les revenants de Laura Kasischke, Enfants de la paranoïa de Trevor Shane, #8PM Effets secondaires de Jeff Sampson, Le complexe d’Eden Bellwether de Benjamin Wood, Appelez-moi Lorca Horowitz d’Anne Plantagenet, Une constellation de phénomènes vitaux d’Anthony Marra, Là où tombe la pluie de Catherine Chanter, La Vallée des masques de Tarun Tejpal…

Extraits :

« Ses yeux coulaient avec cette expression humaine qu’ont les chiens quand, après avoir vécu avec les gens trop longtemps, ils finissent par leur ressembler dans ce qu’ils ont de pire.
Richard Brautigan, La vengeance de la pelouse

Tom partait du principe que dès lors qu’on avait le choix s’installaient le doute et, avec lui, les ennuis.

Pas qu’il s’en foutait, mais s’immiscer dans la vie d’autrui, quelle que soit cette vie, ne se faisait pas. Encore moins ici qu’ailleurs, alors…
Alors à moins de le flinguer…

Les raisons pour lesquelles débarquaient dans ce coin paumé des étrangers, chacun les connaissait. La frontière passait non loin de la ville située plus au sud, n’était pas difficile à franchir pour qui savait prendre l’autocar ou marcher, et aucun accord d’extradition n’existait entre les deux pays partageant cette frontière-là. Si le climat était rude, pas mal se disaient que c’était toujours mieux que la taule, ou pire : l’exécution. Pour le reste, il suffisait de se tenir à peu près à carreau, de travailler, et les autorités fermaient les yeux, oubliaient même jusqu’à votre existence, votre nationalité.
Beaucoup faisaient partie de cette catégorie d’immigrants peu désireux de causer de leur passé. Mais d’évidence, il ne serait pas venu à l’esprit des natifs de poser des questions. Disons que depuis le temps que l’immigration criminelle existait, depuis le temps qu’elle compensait en partie l’émigration massive portée par le rêve d’un été permanent, c’était un bien pour un mal, il fallait quelques bras pour faire tourner la machine, quelques porte-monnaie pour maintenir un semblant d’activité économique. Conscient de cela, chacun abandonnait sa curiosité et s’accommodait de l’autre. Quel que soit cet autre.

Après tout, moins on se posait de questions, mieux on vivait.

Faute d’entretien, faute de réparations, le Terminus ressemblait davantage au vestige d’une époque révolue, mais ressemblait en tout point à l’idée que l’on se fait d’un clandé.

Elle se prénommait Suzie, disait que les sentiments que Nats éprouvait pour elle étaient réciproques, alors il avait stoppé son errance, oublié sa quête, pour dénicher un appartement, un boulot qu’il n’aimait pas et, pourquoi pas, envisager sérieusement de lui tenir la main une éternité voire davantage. Mais la belle, lasse du quotidien ou pour toute autre raison qui échappait à Nats, avait posé son regard sur un autre, et dans ce regard il avait lu du désir. Elle n’avait pas compris que pour un simple regard il la trompe et recommence. Elle n’avait pas compris qu’ensuite il fasse son sac et reprenne la route là où il l’avait laissée.
Nats avait cette haute idée de l’amour qui faisait que le ciel se doit d’être bleu azuréen, sans nuage, jamais. Au nom de cette idée, il avait écrasé son chagrin, l’avait roulé en boule et rangé quelque part dans un coin de sa caboche et, même si souvent la boule de chagrin resurgissait, encore vivace, il poursuivait inlassablement sa quête de paysage.

Il aimait cette vie itinérante et ne lui était jamais venu à l’idée de faire machine arrière, de travailler autrement qu’à l’air libre, autrement que les pieds plantés sur la terre ferme. Il avait accepté sa condition, accepté que ses poings ne lui rapportent désormais plus que le plaisir de s’en servir et non un salaire. Les occasions ne manquaient pas. Et, lorsqu’elle manquaient, sa femme, ses enfants en faisaient les frais.
Tentant de s’en éloigner, il reproduisait sans en avoir conscience, le schéma de son enfance. Le comportement du paternel et de la fratrie dans laquelle il avait grandi. Pour obtenir l’attention du chef de famille, il fallait écraser chacun des frères. Il était le cadet et aucun des autres n’aurait laissé sa place au plus petit. Alors se battre. Alors la prendre de force. Alors ne pas pleurer, même si roué de coups. Alors ruminer, freiner son impatience en attendant que les années passent, en attendant que la vie développe ce corps d’enfant, d’adolescent, et cogner de plus en plus dur. Encaisser aussi, parce que le dernier debout affrontait le vieux. C’était sa fierté, au paternel, que ses gosses sachent que la vie était une chienne dépourvue de tendresse et de compassion. Il se glorifiait d’agir ainsi pour que ses fils soient prêts à affronter l’avenir qui, à ce qu’il prétendait, serait pire que le quotidien.

Bientôt, ne resterait que des hommes.
Le monde dans ce qu’il avait de pire.

Mais comme le monde n’avait aucune logique, pas le plus petit début, pas davantage ici qu’ailleurs, rien qui puisse le justifier ou l’expliquer : alors pourquoi pas.

Il avait aimé à en crever. Elle le prétendait unique et l’avait trahi. Il le lui avait fait payer au centuple, il n’était pas fier de ça. Il n’y avait rien à dire de plus, les histoires d’amour sont le plus souvent d’une affligeante banalité, y compris dans les douleurs et les pleurs qu’elles occasionnent. Et, contrairement à ce que beaucoup prétendent, ne restent pas en mémoire seulement les bons souvenirs.

La beauté de la jeunesse tient en grande partie à son innocente.

Avant de retourner dans son bureau pour y décrocher le téléphone, il avait ajouté qu’il ne donnait jamais rien, mais qu’il prêtait à très faible intérêt. Il avait précisé que la seule façon d’aider son prochain était de lui permettre de subsister pour entreprendre, non de lui offrir sa pitance.

Il prétendait que pour qu’une histoire fonctionne entre deux êtres, le mieux consister à considérer que chacun était né à compter de leur rencontre. Ignorer le passé de l’autre, c’était se préserver de quantité de tentations malsaines, telle que la jalousie ou la comparaison.

Quoi que l’on fasse, quels que soient les agissements des hommes, leur implacable bêtise à vouloir toujours tout s’approprier, tout détruire, la nature tôt ou tard reprend le dessus, il songea.

Une heure qu’il était là à se demander où cette garce avait pu foutre le camp. Les remords, la culpabilité n’avaient jamais encombré l’esprit de Sean. Qu’un homme dérouille sa femme, ses enfants, lui semblait naturel, inhérent à la vie de famille, en d’autres termes : essentiel à une relation saine. Son père faisait ça, lui ne s’en était jamais plaint. Sauf cette fois où il y avait mis un terme définitif.
Il évacua de son esprit la comparaison. Le paternel n’avait jamais eu un sou, alors que lui… Et s’il avait réussi, il ne le devait à personne d’autre qu’à lui-même. Et qui en profitait ? Elle. Alors, ce n’était pas pour une rouste de temps en temps que…

Un grand merci aux Éditions Le Masque et à Netgalley pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

4 réflexions sur “Dedans ce sont des loups de Stéphane Jolibert

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