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l'arbre du pays toraja

Présentation de l’éditeur« Qu’est-ce que c’est les vivants ? À première vue, tout n’est qu’évidence. Être avec les vivants. Être dans la vie. Mais qu’est-ce que cela signifie, profondément, être vivant ? Quand je respire et marche, quand je mange, quand je rêve, suis- je pleinement vivant ? Quand je sens la chaleur douce d’Elena, suis-je davantage vivant ? Quel est le plus haut degré du vivant ? » Un cinéaste au mitan de sa vie perd son meilleur ami et réfléchit sur la part que la mort occupe dans notre existence. Entre deux femmes magnifiques, entre le présent et le passé, dans la mémoire des visages aimés et la lumière des rencontres inattendues, L’Arbre du pays Toraja célèbre les promesses de la vie.

Éditions Stock – 216 pages

Depuis le 30 décembre 2015 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 18 euros

Ebook : 12,99 euros

Nul n’est besoin de se perdre en circonlocutions et autres circonvolutions verbeuses à propos de Philippe Claudel en général, de L’arbre du pays Toraja en particulier, son nouveau roman ayant inauguré la rentrée littéraire d’hiver 2016. Quel besoin de s’étendre sur la grâce, la magie, le génie, la poésie d’un écrivain, d’un homme dans ce qu’il a de plus essentiellement humain par sa conscience aiguisée trempée dans l’éclatante joliesse et la noblesse d’esprit, pour qui les gouttes de pluie sont des larmes de géant tombant sur le monde ?

L’on pourrait dire que ce Lorrain de naissance et de cœur, enseignant, cinéaste primé à l’étranger mais boudé en France, alpiniste fervent pratiquant et juré Goncourt, a déjà largement convaincu le public d’un Hexagone aveugle à ses talents d’image mais néanmoins incapable de manquer l’instinct pour les mots de sa plume d’explorateur humaniste, notamment avec sa trilogie du XXe siècle regroupant Les Âmes grises (Prix Renaudot 2003), Le Rapport de Brodeck et La petite fille de Monsieur Linh, ou de textes plus discrets mais tout aussi intensément lyriques tels que Le café de l’Excelsior.

L’on pourrait dire que l’intrication dans L’arbre du pays Toraja du roman et de l’essai philosophique constitue la surprenante prouesse d’aborder le sujet grave par excellencela mort – non seulement en évitant l’écueil quasi inhérent du macabre mais d’en faire une conversation lumineuse, transpirant la vie.

L’on pourrait dire encore que par révérence pour la déclaration d’amour amical posthume à Jean-Marc Roberts, ami et éditeur disparu en 2013 auquel il rend la vie en tant que personnage (Eugène) pour dépasser la difficile disparition de l’être physique cher à son cœur ; par respect pour l’hommage à Michel Galabru, fortuit quoiqu’aux troublants accents synchronistiques ; par considération pour l’hommage affectueux à Isabelle Collignon, libraire à Chamonix disparue alors que l’écrivain relisait ses épreuves ; ne pas lire ce sépulcre littéraire serait le profaner, serait manquer la brillante appropriation du rite funéraire originaire de l’île indonésienne Sulawesi ayant inspiré le magnifique titre du présent livre – les corps des enfants du peuple Toraja sont inhumés dans les branches d’arbres dont l’écorce finit par les envelopper et, poursuivant leur pousse, les conduire vers le ciel -, cette tradition littérarisée de confier la mort au vivant, de partir de la mort pour mieux aller vers la lumière.

L’on pourrait aussi dire que ces questionnements prenants intrinsèques à la nature humaine, se rapportant donc forcément aux interrogations de chaque lecteur, sur la mort, la vie, le chagrinle rapport au corps et sa décrépitude que nul ne peut enrayer intérieurement malgré les discutables artifices extérieurs, la maladie, le souvenir, l’amitié et, forcément, l’amour, ces pensées donc et autres hypothèses qui ne doivent rien aux élucubrations ni au hasard, constituent le plus optimiste des memento mori, permettant d’affronter peur et autres inquiétudes, d’apprendre à vivre avec le mourir, à survivre à la disparition de l’autre et apprendre à mourir comme le croyaient Socrate, Pascal ou Montaigne dont Claudel s’inspire. Sublime façon d’insuffler l’espoir dans la terrifiante fatalité.

L’on pourrait enfin dire que passer à côté de cette intrigue intimement personnelle mettant en scène un double littéraire qui se confond avec son créateur, rater cette histoire émouvante d’un homme au mitan de son existence, coincé entre l’hier et le demain et tourmenté par les angoisses intimement et nécessairement liées à cette étape du chemin existentiel, se soustraire à ce récit derrière lequel se cache un vibrant hymne à la vie et une célébration de la littérature comme baume apaisant permettant d’oublier, au moins un moment, les affres du temps qui s’égraine de plus en plus rapidement au fil des ans et qui voit approcher l’inexorable invitation de la Camarde, serait contrevenir au bon sens en se privant du plaisir non seulement de l’intelligence d’une méditation romanesque profonde, mais aussi de sa vénusté. « Guidé par l’écriture elle-même, le travail sur les mots, les phrases, les rythmes, la musicalité », Philippe Claudel, adorateur du verbe, se dévoile une fois encore comme magicien de la langue, révèle l’harmonie et la fondamentale intellection immanente à sa plume.

Non. Nul besoin de se perdre en circonlocutions et autres circonvolutions verbeuses à propos de Philippe Claudel en général, de L’arbre du pays Toraja en particulier, promesse manifeste de rééditer l’exploit d’un succès de librairie. Finalement, le mieux, c’est encore de le lire.

À l’aune de la célébration des attentats de janvier 2015, ce chef-d’œuvre nécessaire, qui démontre remarquablement à quel point les absents sont finalement toujours présents, ne peut que résonner fort, longtemps.

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Extraits :

J’ai pensé à toutes les stratégies inutiles que nous mettons en œuvre sur nos corps pour tromper le temps et nos peurs.

Chaque mensonge contient sa chute amère.

Je n’ai peur de rien pour moi. Je ne crains pas ce que je ne connais pas, à l’inverse sans doute des premiers hommes à l’aube de l’humanité dont l’horreur ne naissait que de l’inconnu. Habitant du début du troisième millénaire, je sais trop combien ce qui compose mon environnement recèle de puissances létales. Nous avons fait de la terre un vieux fatras toxique et nos sociétés aux vitrines si propres sont de grands dépotoirs masqués, gorgés de poisons innombrables et de charges explosives. Non, ma peur ne provient pas d’une absence de connaissances, mais d’un trop-plein, et je crains bien entendu davantage la disparition de ceux qui m’entourent que la mienne, ce qui n’est pas comme on pourrait le croire le contraire de l’égoïsme, mais sa forme la plus achevée.

Je me rendais compte combien ce qu’il m’avait annoncé avait commencé à changer la donne. À quel point le fait qu’il m’ait dit être atteint d’un cancer parvenait à modifier l’appréhension que j’avais de lui, comme si, chargé désormais de cette maladie, il n’était plus tout à fait l’homme que je connaissais, mais devenait une créature en partie étrangère et avec laquelle je ne savais pas encore comment il fallait que je me comporte.

Il a d’abord été mon producteur puis, progressivement, est devenu mon meilleur ami. Je ne sais pas si je suis le sien. Je préfère ne plus me demander ce genre de chose. On ne sait jamais vraiment ce que nous sommes pour les autres et je dois à des désillusions de cette nature quelques-uns de mes plus vifs chagrins.

À la fin de la partie « Un amour de Swann » dans le premier volume de la Recherche du temps perdu, Proust fait dire à Swann à propos d’Odette : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! »

Le remords, le temps, la mort, le souvenir ne sont que les différents masques d’une expérience qui n’a pas de nom dans la langue, et qu’on pourrait au plus simple désigner par l’expressions usage de la vie. Quand on y penser, toute notre existence tient dans l’expérimentation que nous en faisons. Nous ne cessons de nous construire face à l’écoulement du temps, inventant des stratagèmes, des machines, des sentiments, des leurres pour essayer de nous jouer un peu de lui, de le trahir, de le redoubler, de l’étendre ou de l’accélérer, de le suspendre ou de le dissoudre comme un sucre au fond d’une tasse.

Là-bas, là-haut, nous ne sommes rien. Et les efforts que nous produisons pour  nous donner l’illusion que pendant une bref instant nous sommes maîtres du lieu, sous prétexte que nous sommes parvenus à tracer une voie et atteindre un sommet, laissent indifférentes les masses considérables de glace et de pierre parmi lesquelles nos corps souffrent, nos doigts s’écorchent, nos lèvres se craquellent et nos yeux brûlent.
L’alpinisme est une leçon rugueuse de philosophie. Mais il y a aussi dans le sentiment qui étreint celui qui arrive enfin en haut de la voie tracée, et contemple à ses pieds le monde d’où il vient et vers lequel très vite il lui faudra redescendre, une joie qui ne compte aucune paille, aucun défaut. Il m’a toujours semblé qu’en ces territoires, à proprement parler inhumains, pouvaient s’éprouver au plus haut degré les sentiments humains qui portent et justifient nos vies, débarrassés miraculeusement des grossières souillures dont le monde les charge.
Ainsi s’explique le jeu avec le danger et parfois la mort. Mais ce n’est jamais elle que l’alpiniste cherche en montagne. Il s’agit plutôt d’explorer le plus loin possible cette expérience des sentiments purs dont je viens de parler, d’atteindre leur perfection, leur quintessence de ses sentiments et de jouir du vertige qui nous saisit quand nous les ressentons, augmentés par la fatigue qui plie, malaxe, malmène divinement chaque muscle de notre corps comme une main de masseuse forte et violente.

Nous grimpions ensemble depuis six ans déjà. Nous formions une cordée, c’est-à-dire une entité qui n’existe pas en dehors de ce monde de l’altitude : un couple d’êtres humains, dont chaque membre remet dans les mains de l’autres sa vie, à chaque instant, aveuglément.

Nous autres vivants sommes emplis par les rumeurs de nos fantômes. Notre chair et la matière de notre âme résultent de combinaisons moléculaires et du tissage complexe de mots, d’images, de sensations, d’instants, d’odeurs, de scènes liés à celles et ceux que notre existence nous a fait côtoyer de façon passagère ou durable. Poursuivre sa vie quand autour de soi s’effacent les figures et les présences revient à redéfinir constamment un ordre que le chaos de la mort bouleverse à chaque phase du jeu. Vivre, en quelque sorte, c’est savoir survivre et recomposer.

Dans le XXe siècle dont je suis issu, les civilisations ont engagé leur savoir dans deux voies majeures et contradictoires : la recherche d’instruments d’extermination et plus en plus efficaces, et l’amélioration de conditions d’existence et de préservation de l’espèce humaine. Ils l’ont fait dans les deux cas grâce au secours de la science : physique et chimie pour les productions létales, médecine et pharmacopée afin de maintenir l’homme le plus longtemps en vie et dans le meilleur état possible. Au croisement de ces deux voies, se sont greffés quelques poteaux indicateurs qu’on pourrait résumer hâtivement sous le nom d’idéologies. Censées indiquer un chemin, un usage du monde et un projet social, elles ont la plupart du temps rempli le rôle de ces naufrageurs qui jadis sur les côtes dangereuses allumaient des lanternes qu’ils attachaient aux cornes d’une paire de bœufs pour attirer les navires, les faire se fracasser et les piller. Les bateaux en l’occurrence, on le sait, étaient chargés de centaines de millions d’hommes.

Nous eûmes lui et moi de longues discussions sur les dysfonctionnements du corps, sur le mal et sa programmation, dans les sociétés et dans nos organismes, sur la faculté d’agir pour enrayer les mécanismes de dégénérescence ou sur le fait que, peut-être, dès notre naissance, et dès la naissance des civilisations, se met en marche un processus comparable au compte à rebours de multiples bombes intérieures dont les déclenchements et les formes, les puissances et le effets varient selon les individus et les peuples, et dont ils ne peuvent, quoi qu’ils fassent, empêcher la mise en œuvre.
Un remarquable Cos d’Estournel 1995 nous aida à éclaircir nos idées et à les mener au plus loin : tout cela au fond n’était pas sans rapport avec les débats qui avaient agité au XVIIe siècle les théologiens et les philosophes à propos du salut de l’âme, de la prédestination, de la grâce suffisante et de la grâce efficace. Ce qui s’était dit concernant l’âme pouvait peut-être se transférer sur le corps ? À quoi bon faire des efforts pour l’entretenir et le ménager su en définitive tout cela ne servait à rien en vertu de la théorie qui consisterait à affirmer que nous naissons dans un corps contenant déjà les ferments de son déclin et de sa mort, et que rien – ni régimes, ni sport, ni précautions particulières – ne pourrait nous en sauver ?

Quand donc tombons-nous gravement malades ? Quand tout va bien ou quand tout va mal ? Dans la monotonie de jours qui se ressemblent ? Ou bien dans le dérèglement, la rupture d’un quotidien égal ? L’irruption d’une maladie comme un cancer, un AVC, un infarctus se produit-elle en raison de circonstances jusque-là non rencontrées et qui bousculent un équilibre ? D’un désir non exprimé de voir se produire quelque chose ? D’une usure née de la reproduction interminable du même refrain de l’existence ? D’une routine qui ferait baisser toutes les gardes ? Et peut-on relier le mal et l’homme ? Sommes-nous toujours et simplement les victimes de nous-mêmes, ou les coupables de notre propre chute ?

Ce qui me fascinait en elle, c’était l’indécision de sa nature. Elle me semblait être une créature qui n’a pas encore choisi son statut, ou plutôt pour laquelle rien n’a été choisi : appartenir à la vie, ou bien s’intégrer dans la structure d’un roman, d’un film, d’une pièce de théâtre, d’une nouvelle ? Cela sans doute était dû au fait que son existence, plus encore que celle des autres hommes et femmes que je voyais à quelques dizaines de mètres de moi, de l’autre côté du vide, était d’une invariable régularité, que j’interprétais comme le résultat d’une attente, d’une indécision à devenir une construction de l’esprit ou un être réel.

« J’ai toujours eu tendance à trouver étrange qu’on considère le corps comme un élément détaché de celui qui l’habite, et que la médecine s’intéresse globalement à lui comme à une machine, se déchargeant sur d’autres sciences, regardées d’ailleurs d’un air un peu suspicieux, quand il s’agit de comprendre les difficultés et les troubles de l’esprit, ou l’impact de l’environnement dans lequel grandit, vit, évolue l’individu.
« (…) je chercher à réfléchir sur la part que la mort occupe dans notre vie, comment nous l’intégrons à nos jours, à nos activités de vivants, à nos amours, à notre travail et comme nous œuvrons avec ou contre elle.
« Je me demande à ce propos si la maladie quand elle nous frappe peut être considérée comme une porte que nous lui ouvrons, intentionnellement ou non. En d’autres termes, est-il envisageable que nous tombions malades lorsque nous acceptions de laisser prendre une place de plus en plus grande à la mort, que nous l’invitions en quelque sorte à nous envahir, à s’installer en nous, alors qu’auparavant, nous avions tout fait pour la circonscrire au-delà d’un périmètre qui nous paraissait être le seul champ possible de notre existence ? »

« Si vous aviez à parler de votre corps comme d’une personne, que diriez-vous ? Comment le présenteriez-vous à autrui ? (…)
« Pendant des années, vous avez vécu avec lui, en parfaite osmose, dans un équilibre qui vous satisfaisait : vous l’entreteniez du mieux que vous pouviez, et il vous procurait en échange ce que vous attendiez de lui, au moment où vous l’attendiez, performances physiques, amoureuses, plaisirs alimentaires, sensations. Les maladies bénignes qui de temps à autre l’affectent ne remettaient pas en cause la confiance que vous placiez en lui. Elles agissaient au contraire comme des marqueurs inversés, qui vous faisaient plus encore apprécier les moments majoritaires où il était votre allié. Puis le temps a lentement érodé votre partenaire. Vous avez senti peu à peu sa présence, je veux dire sa marque, son usure, son défaut à vous suivre. Est apparu alors un sentiment amer de dissociation, comme dans le cadre d’une relation amoureuse qui, après avoir été idyllique, se dégrade. On finit par oublier les qualités de l’autre pour ne voir que ce qui nous agace. Cela peut d’ailleurs mener à une certaine forme de cruauté. Le partenaire mécontent s’en prend à son conjoint, le harcèle, le fait souffrir, va jusqu’à le maltraiter. Combien cette attitude est-t-elle commune aussi chez ceux qui ont le sentiment d’être trahis par leur corps et lui font alors subir ce qui accentuera encore la mauvaise image et l’usage pathogène qu’ils ont de lui ? »
(…)
« Nos premières années se passent dans la découverte d’une partenaire imposé que nous apprenons à maîtriser et dont le développement tour à tour nous fascine et nous effraie. L’enfant commence à se dresser sur ses jambe, à saisir les objets, à guider ses gestes de plus en plus finement. Le corps est en quelque sorte un outil brut, qui se métamorphose de mois en mois, et dont l’enfant explore les possibilités. Très vite il devient un  corps compagnon qui prend ses pleines mesure et justification dans le cadre d’activités la plupart du temps ludiques. Je ne parle pas de l’apparence du corps, de son aspect esthétique, qui peut se révéler selon les individus, mais un peu plus tard, au moment de l’adolescence, comme un frein ou bien au contraire un moteur, dans la relation que le sujet pensant noue avec son enveloppe. Quoi qu’il en soit, sitôt achevées les phases de croissance, le corps se fait oublier : il est là, en parfait état de fonctionnement, obéissant à celui qui l’occupe et ne s’opposant jamais à lui. Je laisse de côté les atteintes sévères qui peuvent l’affecter, ce n’est pas l’objet de mes recherches. Il est certain que ce que je décris ne peut convenir au corps incarné de façon évidente comme obstacle. L’obésité, l’anorexie, le handicap, des cancers précoces le désignent d’emblée comme hostile, anticipant de plusieurs décennies la relation que chaque individu, un jour ou l’autre, entretiendra avec lui. Heureusement, dans la population, ces cas sont minoritaires, et je m’intéresse à la norme. Disons qu’à partir du moment où le sujet atteint l’âge adulte et pendant une vingtaine d’années, il vit avec et dans un corps amical. (…) L’homme oublie son corps car celui-ci jamais ne le gêne. Au contraire, il lui offre l’étendue de ses possibilités, et leur parfaite maîtrise que l’expérience et la connaissance de soi permettent d’acquérir. C’est un allié indéfectible, et l’équilibre de cette relation donne l’illusion qu’elle pourrait durer toujours.
« Or le temps est là, tapi en maints endroits, aussi bien dans la fleur du pêcher qui se fane que dans la peau qui se fripe, dans l’articulation qui se grippe, le cheveu qui blanchit. (…) Chaque modification qui l’affecte, passé un certain âge, conduit à une perte de performance et à une dégradation qui rien ne peut inverser. C’est pourquoi les premiers signes qui indiquent soudain que notre corps s’inscrit dans ce processus sont perçus par bien des sujets comme les marques d’une trahison. On a beau l’avoir soigné, lui avoir offert les meilleures conditions d’existence grâce à une alimentation choisie, au sport, à une bonne hygiène de vie, il témoigne d’une reconnaissance limitée puisque, quoi qu’on ait fait, il agit désormais contre le sujet, ne tenant aucun compte de sa volonté ni de ses aspirations. Son ingratitude nous affecte.
« Corps hostile, puis inamical, souffrant, ennemi, et enfin  perdu : les étapes s’enchaînent inexorablement, jusqu’à la mort. Elles attestent toutes de la suprématie que le corps, le corps chutant, prend sur l’esprit. On peut toujours se rassurer comme bien des civilisations l’ont fait en proclamant le vieillard comme étant l’individu le plus sage de la société, cela n’empêche que sa supposée sagesse se heurte aux limites d’un corps dysfonctionnel, lui offrant plus de peine que de joie, plus d’amertume que de jouissance. L’homme n’est homme apaisé que pendant une vingtaine, disons maintenant une trentaine d’années. Avant, et surtout après, il lutte.
« Aujourd’hui, nous avons mis en place des protocoles de tricherie qui tentent d’abuser autrui et nous-mêmes. La chirurgie et la cosmétique travaillent sur la restauration d’une relation heureuse entre le corps et le sujet, quand bien même le premier a déjà atteint les phases d’hostilité, voire d’inimitié et de souffrance que j’ai évoquées. Il s’agit de fonder une illusion pour l’esprit par le biais de leurres extérieurs. Mais leur action est forcément limitée car elle n’agit pas sur la perception intérieure du corps qui, elle, suit le temps cruel des horloges biologiques. Disons que de nos jours on chercher à tout prix à mourir beaux. Cela ne nous empêche pas de mourir souffrants et amers. Est-ce que cela fait de nous des êtres moins malheureux ? Je n’en suis pas certaine. C’est sans doute même le contraire qui se produit. En contrariant les phases de la relation naturelle que nous devrions avoir avec notre corps, nous augmentons notre ressentiment vis-à-vis de lui ainsi que notre propre souffrance. »

« Je m’intéresse aux autres. »
Eugène avait dit cela sur un ton mélancolique que je ne lui connaissais pas, comme si la phrase contenait un regret, le regret de ne pas avoir mis en pratique plus tôt ce soudain intérêt pour ses congénères. Mon ami n’était aucunement égoïste. C’était un homme de son siècle, ni plus ni moins. Nous avons cessé depuis des lustres de croire en l’hypothèse du bonheur collectif. Notre trajet personnel est déjà assez rude. Nous passons nos vies à nous préoccuper de nous-mêmes. Vaste projet.

Elle me dit d’arrêter de me poser des questions et de vivre au jour le jour. C’est une expression de jeune femme qui vient d’avoir trente ans. Qui dépense le temps en le jetant par la fenêtre. Perdre son temps. Le dilapider. Le gaspiller. Le gâcher. Toutes formules généreuses pour qui possède l’immense fortune d’avoir encore toute la vie devant soi.
Mais, à mon âge, on ne vit plus au jour le jour. On devient un comptable avaricieux. On tient le relevé de chaque minute, de chaque heure, de chaque jour, de chaque mois. On compte ses pièces. On ne veut en rien être grugé par un fournisseur malhonnête. Je me souviens que mon père disait qu’après quatre-vingts ans on commence enfin à connaître la valeur des secondes, et que ce la procure une volupté nouvelle.

Quel est le plus haut degré du vivant ? Y aurait-il différents états qui nous permettraient de distinguer si l’on est plus ou moins vivant ?
Et que nous enseigne notre corps à ce propos ? Ne pas se soucier de lui, ne pas le sentir, ne pas s’en préoccuper : est-ce cela être vivant ? Ou bien au contraire suis-je superlativement vivant lorsqu’il me fait souffrir, se rappelle violemment à moi, me maltraite, m’échappe, me tourmente, me fait comprendre que je lui suis assujetti, que ma superbe conscience lui est enchaînée, tributaire, que sans lui, elle meurt, qu’elle n’est, quoique prodigieusement complexe et perfectionnée, que l’esclave de ses mécanismes grossiers et de ses hoquets triviaux ?

Le corps des jeunes femmes fait songer à des pierres parfaites, polies, sans défaits, scandaleusement intactes. Celui des femmes possède le parfum patiné des jours innombrables où s’amalgament, sensuels, les moments de plaisir et ceux de l’attente. Il devient le velours assoupli des années.

J’ai lu quelque part que la cinquantaine est la vieillesse de la jeunesse, et que la soixantaine est la jeunesse de la vieillesse. On s’arrange comme on peut avec les mots.

Le silence semble parfois le profond dialogue de ceux qui se comprennent.

Les mots parfois se doublent d’un sens que nous ne voulions pas leur donner, et qui pourtant s’impose comme plus important que ce que nous pensions initialement leur faire dire. J’ai mi du temps à calmer mon cœur. Je voulais bien entendu parler des battements accélérés après ma course au sortir de la bouche de métro, mais c’est l’étendue de la peine que les mots ont dessinée. Ce sont eux qui ont raison bien sûr.

La maladie triomphait de tout son corps, mais pas de ses yeux. Les yeux qui sont les mêmes, de l’enfance à la mort.

On ne mesure jamais si bien le temps qu’en rencontrant par hasard, au détour d’une rue, un homme ou une femme avec laquelle notre dernière rencontre remonte à plusieurs années. Nous étions restés avec dans notre mémoire le décalque précis d’un visage, d’une couleur de cheveux, d’une peau, d’une allure, tout cela fixé comme un trait dans le marbre, et nous subissons de plein fouet l’agression que représente cet autre, vieilli, qui nous impose de voir en lui ou en elle notre propre vieillissement que nous refusons d’accepter, dont nous ne prenons jamais vraiment la mesure tant l’accoutumance que nous avons de nous-mêmes, la progression quotidienne et donc infinitésimale des marques du temps sur notre corps, nous donnent l’opportunité de nous y habituer en douceur, au ralenti, – comme dans le travail obsessionnellement quotidien d’autoportraits que l’artiste Roman Opalka a fait durant des décennies – sans que cela engendre un choc émotionnel. Et lorsque nous regardons des photographies anciennes de nous-mêmes, ce n’est pas la même chose que de rencontrer cette connaissance, perdue de vue, et retrouvée, imposée, placée d’autorité sous notre vue, comme une facture des années passées que nous aurions négligé de payer et qu’on nous demanderait de régler comptant, sur-le-champ, alourdie de substantiels intérêts.

Je ne pas si tu te rends bien compte de ce que représente cette rencontre fortuite pour moi. Cet homme que tu vois là, qui n’a l’air de rien sinon d’un vieillard en parfaite santé, alors que moi je ne suis plus qu’une petite chose souffrante, a sans doute été l’écrivain qui a le plus compte pour moi. Je lui dois des moments parmi les plus précieux et les plus féconds de ma vie. En le lisant, il me semblait que j’entrais de plain-pied dans ce que la représentation de la vie et la vie elle-même peuvent avoir d’admirable, d’absurde, de grotesque, d’ennuyeux, d’unique et de risible. Il me semblait aussi que grâce à ses romans j’adhérais à un continent européen de la littérature et de la pensée, à un espace que seuls les livres produits par les plus grands esprits peuvent dessiner et dans lequel tout lecteur est reçu comme un invité de marque.

(…) je mesurais (…) combien la littérature peut compter parfois plus que la vie, et aussi combien la littérature parvient à rendre la vie plus vivant, à la réanimer, à chasser en elle, et pour un temps donné, hélas, ce qui la ronge, la minet et la détruit.

Je me souviens que lorsque j’avais pour la première fois un de ses livres dans ma main, le dernier livre édité, je me sentais vibrer comme lors d’un rendez-vous d’une importance capitale, et si on m’avait demandé de choisir entre lire un de ses livres ou passer une nuit chez une jeune fille, je n’aurais pas hésité une seule seconde. Et pourtant, tu me connais…

La terre est si petite, et j’y étais si bien.

Je me rends compte qu’écrire est une inhumation qui ensevelit tout autant qu’elle met de nouveau au jour.

Que serait le monde si nous tous disions la vérité ?

Je suis un mauvais fils. Ma mère n’est pas morte, et je ne la visite que rarement. Si j’écris qu’elle n’est pas morte, c’est que je ne me résous pas à écrire qu’elle est vivante. Elle l’est à peine. Ou différemment. Sur un mode qui n’est pas celui que connaissant la plupart des êtres humains. Son corps survit sur une chaise roulante, dans la maison de retraite de le petite ville où nous avons vécu. On l’y installe après l’avoir lavée, extraite de son lit, habillée. On la pousse dans une salle commune où elle se mêle à d’autres chaises roulantes dans lesquelles sont assises des femmes et des hommes aussi muets et recroquevillés qu’elle, aux cheveux clairsemés devenus incoiffables, dont les regards noyés fixent éternellement le sol et les bouches rétrécies bavent un peu, qu’on nourrit de soupe claire et de purée, de flans et de yaourts, à la cuillère, comme de très vieux corps enfantins.
Parfois l’un d’eux émet un cri bref, qui en provoque un deuxième chez un autre pensionnaire et un troisième chez un autre encore, ainsi de suite, et on a soudain l’impression d’être dans la ménagerie d’un jardin des plantes abandonné, sous la verrière de laquelle quelques animaux presque centenaires, appartenant à une espèce qu’on croyait disparue, manifestent de façon brève et déchirante leur existence oubliés.

Nous nous taisons côte à côte. Je me fais honte en calculant les minutes qui viennent de s’écouler. Je regarde ma montre. Le temps d’ici n’est pas le temps du dehors. Il possède une viscosité qui englue chaque seconde, qui conglomère les heures en de lourds amas d’une densité peu terrestre. Je me dis qu’il faut que je reste encore. Par décence.

Je me demande ce que serait le monde si les humains étaient réduits à leur voix, si tous les corps disparaissaient d’un coup et qu’il ne restât plus que les voix. En serions-nous meilleurs ?

Je me suis aussi demandé quelle impression je pouvais donner aux autres, quelle image mon corps suggérait-il quand on me voyait de derrière, ou sur le côté. Nous vivons toujours avec une image partielle de nous-mêmes. Nous ne nous saisissons jamais comme les autres nous voient. Nous ne sommes pour nous-mêmes, la plupart du temps, qu’une surface frontale, plate, jamais une silhouette en déplacement, un corps entier perçu dans l’espace et qui se sculpte dans cet espace en trois dimensions.

Je me suis fait la réflexion que la télévision était sans doute un des rares appareils à pouvoir fonctionner après des années d’inactivité, à ne jamais tomber en panne, comme la bêtise dont elle procédait et dont elle se nourrissait, qui jamais ne faiblit ni ne disparaît.

(…) dans ce merveilleux aplat outremer, velouté et éternel, à quelques milles marins de Lampedusa, avait sombré une embarcation qui ne méritait pas le nom de cargo, emportant dans les profondeurs de la Méditerranée – que la journaliste, à deux reprises, comme pour insister sur l’ironie de la formule, a désigné par le nom antique de  mare nostrum – huit cent migrants ayant fui la Libye ravagée par la guerre, et dont quelques corps seulement avaient été depuis rejetés sur la côte.

Je n’ai pas pu m’endormir. Mon insomnie était ridicule bien sûr. Par elle, je n’espérais pas ressusciter les morts ni payer mon écot au drame humain. Mais je m’interdisais de glisser dans le sommeil apaisant quand tant d’autres hommes étaient morts dans des conditions dramatiques sans que quiconque ne leur tendît la main.
Ce que j’avais vu m’avait, de multiples façons, profondément heurté. J’avais succombé au piège de la beauté de la mer, que j’avais prise dans son premier degré, sans savoir que ce qu’on me montrait était tout à la fois l’instrument qui avait provoqué une mort massive, et l’impassible cimetière. Cette erreur de lecture faisait de moi un idiot impuissant, confortablement installé sur un canapé. Mais je m’interrogeais également sur la succession des plans, sur le montage que le réalisateur du reportage de la chaîne italienne avait choisi de constituer. On sentait dans son travail l’influence du cinéma, de la fiction, ou plutôt de la tension dramatique propre à certains films de fiction. Et cela aussi me hantait, comme si, quelque part, par mon travail qui n’avait pourtant rien à voir a priori avec cela, j’avais une part de responsabilité, peut-être pas directement dans l’événement, mais en tout cas dans sa restitution. (…)
Le drame réel n’avait pas suffit. Il avait fallu, par les cadrages, les valeurs des plans choisis, l’agencement de ces plans, le mettre en scène pour en exacerber l’horreur, la rendre sans doute plus consommable pour le spectateur qui ne peut désormais voir le monde, s’émouvoir, être touché, sans les grilles codifiées que lui proposent les images de fiction depuis des décennies et qui ont modelé son cerveau et sa sensibilité.
Par une sorte de choc en retour, la fiction travaille le monde. L’univers cinématographique, avec ses codes, ses lois, ses archétypes, influence celles et ceux qui produisent des images à partir du réel. Il n’est qu’à voir comment les membres des organisations criminelles moyen-orientales, pseudo-religieuses, filment et post-produisent les décapitations d’otages pour se rendre compte que c’est bien à l’Occident hollywoodien, qu’ils désignent pourtant comme le réceptacle de valeurs qu’ils honnissent et combattent, qu’ils empruntent leur langage. Leur pouvoir, leur pouvoir d’effroi, ne tient d’ailleurs qu’à l’image car les meurtres qu’ils perpétuent n’auraient qu’un effet limité sur l’opinion si aucun site, aucun réseau n’en diffusait la captation. La responsabilité de serveurs comme YouTube, Dailymotion et bien d’autres est donc immense, puisqu’en acceptant d’accueillir de telles images, ils contribuent instantanément à les doter d’un pouvoir incommensurable, et à travers elles de garantir le pouvoir à ceux qui les ont fabriquées.

La terre, planète bleue, m’est alors apparue bleue de douleurs, tuméfiée, grand corps constellé d’hématomes dévorant avec constance des milliers de corps, dans ses océans, ses tremblements de terre, ses avalanches, ses coulées de boue et ses glissements de terrain, ses folies guerrières, ses cyclones et tempêtes, comme une créature effroyablement primitive et tranquille qui réclame sa ration quotidienne de chair fraîche afin de pouvoir continuer à être ce qu’elle est, une belle et ronde indifférente qui tolère qu’on vive sur son dos à condition de ne pas trop l’irriter.

Notre vie n’est en rien une figure linéaire. Elle ressemble plutôt à l’unique exemplaire d’un livre, pour certains d’entre nous composé de quelques pages seulement, propres et lisses, recouvertes d’une écriture sage et appliquée, pour d’autres d’une nombres beaucoup plus importants de feuillets, certains déchirés, d’autres plus ou moins raturés, pleins de reprises et de repentirs. Chaque page correspond à un moment donné de notre existence et surtout à celle ou celui que nous avons été à ce moment-là, et que nous ne sommes plus, et que nous regardons, si jamais nous prend l’envie ou la nécessité de feuilleter le livre, comme un être tout à la fois étranger et paradoxalement étrangement proche.

Ainsi vont nos vies, qui se décident parfois un peu trop vite, et qui nous laissent nous débrouiller ensuite avec nos regrets et nos remords.

Je sais le prix des lieux. Je sais combien ils nous créent et comment ils laissent en nous des empreintes qui nous hantent comme des cicatrices.

Je l’imagine les deux mains posées sur son ventre qui commence à s’arrondir, cherchant sous sa paume les mouvements intérieurs, lents et parfois saccadés, de la petite créature encore endormie, yeux clos, flottant dans une sorte d’apesanteur au sein d’un liquide obscur et chaud, vierge de toute mémoire, de toute émotion et de toute douleur, et en laquelle la miraculeuse conjugaison du vivant a marié nos deux êtres distincts.
Il me semble désormais que je n’aurai plus d’autre âge que le sien, et qu’oubliant mon corps, oubliant qui je suis, oubliant mes maux et mes hésitations, mes erreurs, mes blessures, je serai tout à elle, afin qu’elle puisse vivre, aimer, rire, s’éblouir et grandir jusqu’au ciel.

Un grand merci aux Éditions Stock et à Netgalley pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

8 réflexions sur “L’arbre du pays Toraja de Philippe Claudel

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