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la vraie couleur de la vanilleIllustration de couverture d’après le portrait d’Edmond Albius, publié dans La Réunion au cours élémentaire, manuel scolaire de Paul Hermann, 1924.

Présentation de l’éditeur : Dans la nuit tropicale, un jeune garçon s’enfuit. Il s’appelle Edmond, mais n’a pas de nom de famille. C’est un garçon étrange, passionné, d’une intelligence hors du commun. Il n’a jamais appris à lire, pourtant il connaît le grec ancien. Il n’est jamais allé à l’école, mais ses connaissances en botanique égalent celles des meilleurs savants. Edmond est noir, il est né esclave. Il est orphelin, mais n’a pas connu le même sort que ses parents. À sa naissance, un homme blanc l’a pris sous sa protection, l’a aimé, l’a presque adopté. Et cet homme, ce soir, vient de le trahir. Dans sa fuite, Edmond emporte deux secrets. Le premier est un secret terrible, qu’il ne peut révéler à personne. Le second est au contraire un secret miraculeux, une découverte extraordinaire qu’il a faite lui-même, et qui peut changer le destin de son île. Mais qui croira la parole d’un enfant noir, en 1841 ? Ce livre raconte une histoire vraie. Elle se passe sur l’île de la Réunion, alors appelée île Bourbon, à l’époque où, malgré la Déclaration des droits de l’Homme, les mains coupées des esclaves ornaient encore les couloirs des maisons des maîtres, à l’époque où tout un peuple vivait et mourait dans les champs de canne à sucre.

Éditions L’école des loisirs – 208 pages

Depuis le 4 octobre 2012 en librairie.

Archive du blog Gwordia

Ma note : 4,5 / 5

Broché : 9 euros

Poche : 6,80 euros

Sophie Chérer, auteur de nombreux romans en littérature d’enfance et littérature jeunesse à L’école des loisirs, signe avec La vraie couleur de la vanille un roman biographique édifiant.

Ce voyage historique au cœur de l’Île Bourbon – ancienne appellation de la Réunion en hommage à la famille royale – fait renaître les heures les plus sombres de ce petit bout de terre de l’archipel des Mascareignes. Abordant le dur sujet de l’esclavage, ce récit est d’autant plus poignant qu’il est inspiré de faits réels, le jeune héros Edmond Albius ayant vraiment existé.

Orphelin de naissance, descendant d’esclaves, Edmond a « la chance » d’être né au cœur de la plantation d’un maître qui, en dépit des principes d’alors, décide de l’adopter et de lui transmettre son savoir, sa passion : la botanique. Pendant de nombreuses années, l’histoire est belle. Ferréol Bellier Beaumont, le maître et père adoptif  d’Edmond, traite ce dernier comme son égal, presque comme son fils, et lui apprend tout ce qu’il y a à savoir de la Nature. Mais quand le disciple dépasse le maître, tout s’écroule et toute l’atrocité de l’époque et de ses mœurs se met en branle… Qu’un enfant, noir et esclave de surcroît, puisse faire, à seulement douze ans, une découverte essentielle pour l’avenir de l’île, que tout un chacun s’est acharné à chercher en vain depuis si longtemps, est juste impensable, inconcevable, hors de question ! Et le jeune garçon d’être renvoyé à sa triste originelle condition…

Entre paternalisme et cruauté, Sophie Chérer offre une approche de la sinistre période de la colonisation et de ses incidences dramatiques sur d’innombrables existences. Avec un lyrisme descriptif suffisamment admirable pour être souligné, l’écrivain ouvre de surcroît une délicieuse petite fenêtre sur une discipline peu habituelle : la botanique. Mais elle rend surtout un vibrant hommage à un homme trop longtemps ignoré, pourtant initiateur des belles heures de l’Île. Une injuste spoliation que ce magnifique livre tente de réparer, ne serait-ce qu’un instant puisque aujourd’hui encore, la controverse persiste quant à la paternité du procédé pratique de pollinisation de la vanille.

Cette lecture puissante et juste est une fantastique invite à la découverte de l’Histoire et à la réflexion sur la nature humaine. Elle rappelle, c’est malheureusement nécessaire, combien le respect de chacun est fondamental. Une histoire difficile mais également réjouissante qui amène définitivement le lecteur à ne plus jamais regarder la vanille du même œil… Un texte poétique, intelligent, humain à mettre entre toutes les mains dès 12 ans.

La collection Médium de L’école des loisirs confirme une fois encore la qualité de ses publications qui abordent des sujets variés, historiques ou contemporains, parfois graves, mais toujours emprunts d’humanisme, de manière à donner au jeune lecteur un éclairage pertinent et provoquer une construction spirituelle autonome la plus perspicace possible. Ce catalogue jeunesse est la transition idéale entre la littérature d’enfance et la littérature générale adulte.

Extraits :

Dans les champs de la découverte, le hasard ne visite que les esprits préparés.
Louis Pasteur

– ÊTRE BLANC !
Unique réponse de Miles Davis, trompettiste et compositeur, à la question de Pannonica de Koenigswarter dans Les Musiciens de Jazz et leurs trois vœux.

Il allait élever un enfant noir. Parfaitement ! Passionnément. Partager avec lui son savoir. Il allait damer le pion à tous ces incultes abrutis par leurs richesses, qui voulaient des ceintures toujours plus dorées, des calèches toujours plus armoriées, des robes toujours plus brodées, des colliers toujours plus emperlés, des mets toujours plus gras, qui venaient faire craquer leurs articulations et leurs bottes dans les génuflexions, dimanche après dimanche, et sans rien écouter, rien comprendre de ce qui se disait sous la nef. Qui s’apprêtaient à fêter un Noël de plus, et une Épiphanie, en faisant mine de croire qu’un Noir peut être roi, qu’un Noir peut être mage, qu’un Noir avait pu être l’un des premiers du monde à saluer leur Dieu et à le vénérer, et qui, à peine sortis de la célébration, s’en iraient recommencer à traiter les nègres comme avant, comme des rats, comme des chiens.

Car là où les botanistes baptisaient les fleurs, les arbres et les buissons de noms sonores comme des bijoux, qui pour honorer une épouse, une fille ou une maîtresse, qui pour décorer un collègue et qui pour se flatter soi-même, les maîtres donnaient aux Noirs des noms comme des coups.
Certains pratiquaient l’ironie. Ils les affublaient de noms de dieux, d’empereurs ou de héros, Jupiter, Zéphir, Adonis, Pompée, Charlemagne, pour mieux les traiter en sous-hommes. De noms de vertus, Minutie, Généreux, Franchin, pour mieux leur infliger leurs propres vices. De noms de villes lointaines, Coblence, Bayonne, pour mieux les clouer là, les empêcher de fuir. De noms de mois de l’année ou de jours de la semaine, Janvier, Avril, Mardi, Jeudi, pour mieux leur interdire du jouir du temps, des saisons et des heures.
D’autres étaient plus directs. Ils les affligeaient de noms grecs dont le sens leur échappait, Philogène, Scholastique, Euphrasie, Polycarpe, ou de calembours idiots, Groné, Pacape, Monchéry, pour amuser, pour s’amuser. Pour tenir à distance. Ferréol était sûr que, si certains de ses pairs avaient pris un malin plaisir à baptiser ainsi leurs esclaves, c’était, paradoxalement, pour ne pas être tentés de les appeler vraiment. Les interpeller, c’était les considérer. Leur parler normalement, c’était faire d’eux des humains à part entière. Plus grave : dire leur nom, c’était s’attendre à les aimer.

Il lisait l’Emile ou l’éducation, de Jean-Jacques Rousseau. Il lisait Histoire naturelle, générale et particulière, de M. Buffon. Il y puisait des idées choquantes. Celle-ci, par exemple : que les hommes qui deviennent les plus intelligents et les plus vifs d’esprit sont peut-être ceux qu’enfants on a laissés jouer sans leur lier les mains.

Ferréol voulut parler. Il baissa les yeux sur le petit qui, au même moment, levait les siens vers lui. Ils échangèrent un sourire et Ferréol comprit soudain qu’il valait mieux se taire, que tout son n’aurait fait qu’abîmer cet instant, que, pas plus que les complicités, les caresses ne se réclament. Elles arrivent. Inattendues. Bénies. Et puis s’en vont.

La plupart des êtres humains ne font que passer à travers la Nature. Toi, connais-la. Sens-la. Sers-la. Aime-la.

Mais Edmond était trop noir pour les Blancs, trop blanchi pour les Noirs, trop gâté pour les brimés, trop oisif pour les travailleurs, trop soumis pour les libres, trop naïf pour les adultes, trop édifié pour les enfants. Trop intelligent pour le commun des mortels. Nulle part il n’était à sa place.

Une réflexion sur “La vraie couleur de la vanille de Sophie Chérer

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