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femme au foyerPrésentation de l’éditeurAnna, une Américaine de trente-sept ans, est l’épouse modèle d’un banquier suisse. Femme au foyer, elle élève leurs trois enfants dans une riche banlieue de Zurich. Mais malgré les apparences de cette vie confortable, Anna s’ennuie, coupée de ses racines et prise au piège d’une cage dorée dont elle ne peut s’échapper. Incapable de communiquer avec un mari de plus en plus distant, elle se tourne vers la psychanalyse, et se surprend à chercher un épanouissement sexuel avec d’autres hommes. Mais mettre fin à ces relations devient de plus en plus difficile et elle commence à perdre le contrôle. Au moment où la frontière entre passion et moralité s’estompe, Anna découvre qu’il n’y a pas de retour possible. Portrait intime d’une femme en rupture, à l’écriture sèche et tranchante, le roman de Jill Alexander Essbaum dissèque le mariage et interroge désir féminin et sexualité.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise du Sorbier.

Éditions Albin Michel – 387 pages

Depuis le 30 décembre 2015 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 22 euros

Ebook : 14,99 euros

Véritable best-seller outre-Atlantique, Femme au foyer est le premier roman de la poétesse et professeur de creative writing à l’Université de Californie Jill Alexander Essbaum, lauréate du Bakeless Prize et deux fois récipiendaire du National Endowment for the Arts.

Bien différente de l’esthétique autant que symbolique couverture de l’édition originelle américaine Hausfrau, la jaquette française au visuel passablement aguicheur ne rend pas justice au chef-d’œuvre qu’elle renferme. À l’appui du synopsis d’une bourgeoise réduite par ennui à l’infidélité, elle peut laisser accroire à une sorte de Desperate Housewives littéraire. Ce qui serait une légitime raison de ne pas s’intéresser plus avant à ce titre mais dans les faits une erreur regrettable qui, il faut l’espérer, sera le plus souvent possible évitée grâce à la mention de la critique élogieuse du Publishers Weekly : « Après Madame Bovary et Anna Karénine, Essbaum montre qu’on n’en a jamais fini avec les histoires de « bonnes épouses »… Magistral.« .

Parce que toute primo-romancière qu’elle soit, Jill Alexander Essbaum a réussi la prouesse d’écrire un livre hors du commun, digne des grands classiques auxquels il est comparé.

D’une écriture incisive au réalisme quasi chirurgical maniant une langue belle et parfois crue, l’auteur réinvestit brillamment le territoire littéraire familier de la condition féminine, en particulier celle de l’épouse et mère au foyer. Avec un ancrage contemporain discret qui offre une intemporalité au roman permettant à toutes les femmes de s’identifier tout ou partie, ce roman est à la fois naturaliste en ce qu’il démontre l’influence du contexte sur le comportement et tragique selon la grande tradition européenne dans le drame annoncé qui transpire dès les premières pages. La question étant de savoir quelle sera sa forme et s’il sera l’occasion d’une rédemption ou d’un irrémédiable anéantissement

Alternant le récit des événements ou des souvenirs, les pensées de l’héroïne et ses séances de psychanalyse, l’histoire, parsemée de croustillantes et subtiles analogies linguistiques, dévoile petit à petit le quotidien et l’âme d’une femme, épouse, mère de trois enfants, rongée par les blessures du passé et minée par un quotidien morose.

À partir de quand l’ennui devient-il désespoir ?

Dans l’incapacité de s’épanouir, cette amoureuse de l’amour désillusionnée par le réel tente de fuir ses démons en collectionnant les amants. Elle n’a beau retirer ni culpabilité ni plaisir de cette polyandrie compulsive dont les aventures souvent sordides deviennent une seconde routine visant à briser la première, elle s’enferme dans un schéma répétitif, reproduisant encore et encore. Et d’observer le lent mais fatal délitement

Réputée dans sa fonction de poète pour un travail mêlant érotisme et spiritualité régulièrement comparé à ceux d’Edna St. Vincent et de Sylvia Plathe, Jill Alexander Essbaum recourt dans sa prose à quelques scènes d’une hardiesse frisant parfois la pornographie. Possiblement dérangeants voire choquants selon le public, ces passages ne cachent aucune tendance racoleuse façon Cinquante nuances de Grey. Loin de toute gratuité, ils servent la dimension psychologique de l’œuvre et de l’héroïne et participent de l’analyse d’un certain désir féminin.

Ce portrait cruel d’une femme au bord de la rupture place le lecteur dans le rôle d’un chirurgien omniscient libre de disséquer au scalpel l’intériorité psychologique de la femme adultère. Ne cherchant nullement à créer un attachement ni à attendrir l’observateur, Essbaum plonge au cœur de l’intimité la plus authentique, la plus inavouable et présente une personnalité sans fards avec tous ses défauts, ses contradictions, son égoïsme, son narcissisme, ses dénis, ses failles, ses fautes, ses bassesses, son immoralité

Mais peut-on juger le désespoir, aussi privilégié soit-il ?

Distribuant peu à peu des indices parfois juste effleurés quand ils ne sont pas carrément implicites, l’auteur dessine progressivement la genèse du mal-être, du désœuvrement et de la solitude de son personnage, sans se risquer à des explications péremptoires tant la vérité de chaque être est relative et sibylline. Elle pose en revanche un constat édifiant sur la passivité aux allures d’indifférence des proches, dénonçant une hypocrisie sociale asservie par la dictature des apparences.

Identitéquête de soirapport aux autres, sexualité, couple, maternité, amitié… sont autant des réflexions menées dans ce roman infiniment introspectif, jalonné de dialogues d’inspiration jungienne captivants. L’auteur peut se défendre en postface d’un ouvrage purement imaginaire n’ayant aucun enseignement à délivrer, l’éminent lyrisme de son livre témoigne malgré elle d’une étonnante intelligence existentielle. Par la finesse de la construction et de la perquisition psychique de son incarnation de la femme au foyer, l’auteur touche à l’essence même de l’isolement, de la souffrance, de la tristesse pouvant se muer en détresse de ces femmes confrontées à l’incompréhension et l’indifférence de l’entourage et de la société. Le parti-pris d’une femme issue d’un milieu favorisé ne met que mieux en relief le venin insidieux d’une situation présumée confortable, voire idéale ; celui de l’exil et de la difficile intégration dans un pays qui n’est pas le sien donne lieu à une fresque sans concession de la Suisse.

Page turner puissant, envoûtant, troublant, d’une grande profondeur psychologique et d’une justesse humaine hallucinante, ce roman sombre est une partition savamment orchestrée traduisant avec virtuosité la complexité de la psyché : la conscience est parfois irrationnelle, l’on peut s’aliéner avec lucidité… bref, subir l’impuissance d’une perte de contrôle en tout connaissance de cause. Ce grand morceau de littérature est saisissant de l’incipit au final vertigineux. Magnifiquement écrit et terriblement beau, il oppresse et écrase pour que l’élévation n’en soit que plus haute.

Tout le monde va en parler. Tous ceux qui le liront y penseront ; et y repenseront encore…

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Extraits :

Qui n’a pas traversé l’enfer de ses passions ne les a jamais vaincues.
Carl Jung

L’amour est un feu, mais allez savoir s’il va réchauffer votre foyer ou réduire votre maison en cendres.
Joan Crowford

« Y a-t-il un différence entre la honte et la culpabilité ? demanda Anna.

– La honte est une forme de chantage psychique, répondit le Docteur Messerli. La honte ment. Une femme a qui l’on fait honte croira qu’elle est mauvaise, que la transgression est innée chez elle. Elle ne se fiera qu’à ses échecs. Elle n’en démordra pas. »

Anna, elle, se sentait rarement bien dans sa peau. J’ai un visage pincé et trente-sept ans, se dit-elle. Je suis la somme de toutes mes crispations.

« Je devrais, répondait Anna, je devrais. »

La passivité d’Anna avait donc son mérite. Elle était utile. Elle contribuait à la paix relative qui régnait dans la maison de Rosenweg. En laissant Bruno prendre les décisions à sa place, elle était affranchie de toute responsabilité. Elle n’avait pas besoin de réfléchir. Ordre après ordre. Règle après règle. Où le vent la poussait, elle allait. C’était le penchant naturel d’Anna. Et comme pour jouer au tennis, danser le fox-trot ou parler une langue étrangère, plus on s’exerçait et plus cela devenait facile. Si Anna soupçonnait que sa pathologie était plus complexe, c’était un secret qu’elle gardait jalousement.

« Un rêve est un message de la psyché, expliqua le docteur Messerli. Plus il est effrayant, plus il est urgent d’examiner cette partie de vous-même. Son but n’est pas de vous détruire ; il remplit simplement le rôle qui lui incombe, et ce, de façon excessivement désagréable. » Puis elle ajouta : « Moins on y prête attention et plus les cauchemars deviennent effrayants.
– Et si on les ignore ? »
Le visage du docteur Messerli se fit très grave. « La psyché se fera entendre que vous le vouliez ou non. Et il y a d’autres façons plus comminatoires d’accaparer votre attention. »
Anna ne demanda pas lesquelles.

Une psychanalyse coûte cher et elle est fort peu efficace lorsque le patient ment, même par omission. Mais l’analyse n’est pas plus une pince que la vérité n’est une dent ; on ne peut l’extraire par la force. Une bouche reste fermée aussi longtemps qu’elle le veut. La vérité est dite quand elle se dit.

Ne vous y trompez pas : tout a une variante. Comme les versions de la vérité et celles de l’amour, il y a des versions du sommeil. Le sommeil profond est l’apanage des enfants et des parfaits imbéciles. Il faut que tous les autres payent à chaque nuit son impatient écot.

« Quand l’humeur de quelqu’un est déséquilibrée, la psyché tente toujours de rétablir son équilibre. Un contraire inconscient apparaîtra. Les tensions cherchent à se relâcher. La tristesse colle à tous les états exaltés qu’elle peut trouver. L’ennui recherche l’activité. Il existe une corrélation entre les humeurs d’une personne et son absence de connaissance d’elle-même. Et ce, indépendamment du diagnostic clinique d’un trouble de l’humeur », ajouta le docteur Messerli.

Le genre de réussite que j’ai en tête, c’est celle d’une femme dont la vie a été assez comblée pour que dans sa vieillesse, quand elle fait un retour sur son passé, elle puisse déclarer avec certitude : « J’ai mené une existence consciente, utile, pleine et complète, et je l’ai remplie d’autant de choses valables qu’elle pouvait en contenir. »

Cette femme cherche une amie. Anna reconnut ce besoin, qui la fit se rétracter. La solitude était son ancre ; une souffrance familière et, désormais, la politique la plus prudente et la plus raisonnable.

« Le visage qu’affiche un adulte est le masque qui a été fait pour lui aller dans sa jeunesse. (…) Chaque masque devient un masque mortuaire le jour où vous ne pouvez plus le mettre ou l’ôter à volonté. Lorsqu’il est conforme aux contours de votre visage psychique. Lorsque vous confondez la persona que vous projetez pour vivre et votre âme vivante. Lorsque vous ne pouvez plus faire la distinction entre les deux. »

Mais la vulnérabilité est un aimant qui appelle toujours l’assaut. Certaines faiblesses ne demandent qu’à être forcées.

Passagère. Passive. Je ne suis pas celle qui agit ma vie. (…)
Dans leur dernière séance d’analyse, le docteur Messerli avait poussé Anna a rechercher la source de sa passivité. Qu’est-ce qui à son sens était à la racine du problème ? Anna le savait-elle ? Y avait-elle seulement réfléchi ? Anna avait essayé de mentir. Bien sûr que j’y ai réfléchi. Mais ce n’était pas vrai. Pas vraiment. C’était juste une chose qu’elle savait d’elle-même. Un point c’est tout. Qu’y avait-il de plus à chercher ? Le docteur Messerli l’avait poussée dans ses retranchements, lui avait dit que ce n’était pas vrai, qu’elle n’y avait pas réfléchi, ni sérieusement ni superficiellement. Car sinon elle verrait ce que le docteur voyait.
« La passivité n’est pas le mal. C’est le symptôme. La complaisance n’est que l’un de vos talents bien rodés. Quand cela vous arrange, vous avez un art consommé de la provocation. » Anna prit la remarque comme un affront et, comme pour amplifier le bien-fondé de la conclusion de l’analyste, l’accepta sans discussion. Infantile, elle le savait, mais jouissif sur le moment. Lorsque le train d’Anna eut atteint Wetzikon, elle se rendit compte que c’était là exactement le genre de manipulation dont l’accusait le docteur Messerli. Ce n’était pas du tout de la passivité. C’était une stratégie iridescente, un mannequin maquillé de façon à ressembler à une femme timide et soumise. D’où cela vient-il Anna ? Qu’est-ce qui peut être à l’origine de cela ? Anna répondit qu’elle avait bien peur de ne pas le savoir.
« C’est tout à fait juste. Vous avez peur. »

Certaines larmes ne peuvent être séchées, elles ne peuvent qu’être versées.

« Ne pas réfléchir est l’une de vos pires habitudes. »

« Les fantômes, poursuivit le docteur Messerli, ne sont pas toujours les esprits des morts attachés à la terre. Un fantôme peut être le sentiment résiduel qui subsiste après une action que vous avez commise mais pour laquelle vous avez des remords. Ou l’action elle-même. Une chose que vous avez faite et à laquelle vous ne pouvez échapper. »

Un homme qu’il m’a été impossible d’aimer, mais que j’ai aimé quand même, pensa Anna sans rien dire.

« Une femme qui se sent seule est une femme dangereuse. (…) Une femme qui se sent seule est une femme qui s’ennuie. Quand elles s’ennuient, les femmes cèdent à leurs impulsions. »

– Les événements n’obéissent pas toujours aux règles de l’espace et du temps. Parfois le seul fait de penser à une amie fait qu’elle téléphone après des mois de silence. Ou il se peut que lorsqu’un homme se demande s’il doit quitter sa femme, l’instant d’après, il branche la radio et entend une annonce pour un appartement. Aucune coïncidence n’est un hasard. La synchronie est une manifestation externe d’une réalité interne. »

Est-il possible de tomber amoureux en un seul coup d’œil ? Anna n’aurait su le dire. Mais sur l’instance d’un regard jeté nonchalamment sur elle, elle devint observatrice, victime et esclave de tous ses mythes personnels à leur apogée. Et tous les instants préalables de sa vie, ceux qui avaient compté et ceux qui avaient seulement paru le faire, s’additionnaient pour former la somme de cet instant intense, unique. Dans le bref espace poignant d’un battement de cœur, elle sut que rien de ce qu’elle avait jamais dit ou fait, et rien de ce que dirait ou ferait désormais ne porterait ne fût-ce que la moitié de la charge tragique de cet instant-là.

Le meilleur moyen de cacher un secret, c’est de l’exposer à la vue de tous. Efforcez-vous sans trop en faire de garder une apparence de sang-froid imperturbable et, quel que soit votre secret, tout le monde vous prendra pour ce que vous semblez être.

Ses conclusions furent les suivantes : que le feu est beau et cruel. Que le sang peut vraiment bouillir. Que la dissolution d’une liaison est une réaction entropique, et que le désordre qu’elle engendre est inflammable. Que le cœur peut brûler. Brûler, brûler sans fin. Que le point le plus incandescent d’une flamme n’est pas toujours visible.

« Une faute commise une fois est une inadvertance. La même reproduite une seconde fois, une aberration. Une sottise. Mais une troisième fois ? (…) Toute action a un but. Votre volonté est à l’œuvre. Vous attendez un résultat. Une répercussion. (…) Cela crée un précédent. Vous obtiendrez ce que vous voulez. Et il est inutile de partir à la recherche de vos erreurs. Car maintenant, ce sont elle qui viennent vous chercher. »

Mais même les hypocrites ont leurs moments de lucidité. Anna pouvait s’accommoder de l’hypocrisie. C’était la lucidité qu’elle ne pouvait esquiver.

La redescente après une séance de psychanalyse est souvent palpable. Comme après avoir fait l’amour, vous êtes fatigué, vidé, et sur le moment, soulagé que ce soit fini. Vous quittez le cabinet de l’analyste à la fois conscient de votre singularité et de votre solitude. C’est vous qui vivez dans la prison de votre peau. Personne n’accède à la volupté des retombées qu’il souhaiterait. Tout le monde meurt seul. L’analyse est un processus. Ce processus est une lente procession. Un cortège.

Je ne suis qu’une série de mauvais choix mal mis en œuvre.

Il est possible de mener plusieurs vies à la fois.
En fait, il est impossible de ne pas le faire.
Parfois, ces vies se recoupent et ont des interférences réciproques. Cela demande beaucoup de travail de les vivre, et beaucoup plus d’énergie qu’une seule vie.
Parfois ces vies cohabitent paisiblement dans la demeure du corps.
Et parfois non. Parfois elles protestent, se chamaillent, montent les escaliers en trombe, crient par les fenêtres et ne sortent pas les poubelles.
Parfois, ces vies, ces vies multiples, recouvrent chacune plusieurs vies. Qui, comme des lapins ou des rongeurs, se multiplient et se reproduisent. Et ces enfants donnent naissance à d’autres.
C’est alors qu’une femme cesse de diriger sa vie propre. C’est alors que les vies commencent à la diriger elle.

« Le narcissisme n’est pas de la vanité, Anna. Nous sommes tous narcissiques jusqu’à un certain point. Il est sain d’avoir une certaine dose de narcissisme. Mais si elle est trop importante, ce qui était une assurance normale bascule du côté de l’énorme, du pathologique et du destructeur. Le sujet a alors peu d’égards pour ceux qui l’entourent. Il fait ce qu’il veut avec la désinvolture du libertin. L’ennui s’installe. Une femme qui s’ennuie est une femme dangereuse.
– Cela, vous l’avez déjà dit. »
Le docteur Messerli hocha la tête.
« Alors ? » Le ton d’Anna était chargé d’impatience.
« Alors, il y a des actes que l’on ne peut pas défaire. Des conséquences impossibles à réparer. Un narcissique ne verra cela que quand il sera trop tard. »

(…) il y avait un moment de bascule quand on faisait des fautes : celui où elles cessaient d’être instructives pour devenir simplement habituelles. Une attitude également je-m’en-foutiste vis-à-vis de la langue, de l’amour ou de la vie. Une passivité imperturbable en œuvre.
Mais les fautes, se dit-Anna, elles sont à toi. Exclusivement à toi. Tes fautes t’appartiennent, à toi et à personne d’autre. Quand elle adoptait ce point de vue – et elle l’avait délibérément choisi -, elle se sentait noble. Comme si le fait d’admettre une erreur ou de la revendiquer – fût-ce dans la solitude et le silence du face à face avec le miroir – était en soi un absolution.

Mais vinrent des jours où la simple douleur de la mémoire rongeait la compréhension qu’avait Anna de sa propre histoire. (…) D’autres jours, c’était cette douleur-là qui la ligotait à une certaine joie. C’était le désespoir seul qu’elle admettait carrément. Un réconfort indéfendable, mais un réconfort malgré tout. La seule chose qu’elle n’éprouvait que rarement, c’était la culpabilité. L’amour l’emportait sur la culpabilité comme la pierre sur les ciseaux.

« Que ce soit bien clair : ma vie n’est pas plus méritoire que les vôtres. (…) Nous sommes des femmes modernes dans un monde moderne. Nos besoins sont satisfaits, beaucoup de nos désirs aussi. (…) Nous avons des droits et les moyens de les faire valoir. Nous maîtrisons notre vie et, que je sache, nous en avons chacune une et pas plus. Il faut en faire quelque chose. Si l’on peut. Si l’on en est capable. Quand une femme gâche sa vie, c’est un outrage. C’est tout. »

« Il est assez courant que l’inconscient crée des scénarios tout exprès pour vous forcer à reconnaître quelque chose que vous vouliez ignorer. Vos rêves peuvent se faire plus stridents, plus violents. Et vous, devenir distraite ou prédisposée aux accidents. La psyché fera tout pour attirer votre attention. Elle sabotera votre conscience au besoin.
– Que voulez-vous dire ?
– Prenez un abcès, par exemple. Non traité, il va enfler, faire mal et finira par crever.
– C’est répugnant.
– Oui. Les infections le sont. Or il s’agit d’une infection. De l’âme. »

« On peut être totalement conscient et faire quand même de très mauvais choix. La conscience n’est pas toujours automatiquement assortie d’une éthique. »
(…)
« Dans ce rêve, vous ne faites rien qui ne soit une transgression : vol, adultère, exhibitionnisme… »
Anna l’interrompit. « Vous ne pouvez pas juger les gens sur ce qu’ils font pendant leur sommeil. Je ne fais pas exprès de rêver ce que je rêve.
– Ce n’est pas tout à fait vrai, Anna. Nous sommes ce que nous rêvons. »
Anna fronça les sourcils. Rien ne lui plaisait dans cette conversation.
Le docteur Messerli n’y alla pas par quatre chemins : « Vous voyez parfaitement les conséquences de vos actes, mais cela ne vous dissuade pas de mal agir. Le rêve est catégorique : vous êtes en train de déraper complètement. »

Il y a trois types de chagrins.
Le premier est le chagrin d’anticipation. Le chagrin programmé. Celui qu’on ressent en conduisant son chien chez le vétérinaire pour la dernière fois. Celui qu’éprouve la famille du détenu du couloir de la mort. Vous voyez cette douleur au loin ? Elle arrive. C’est le chagrin auquel vous pouvez vous préparer dans une certaine mesure. Vous finissez tout ce que vous avez à faire. Vous acceptez. Vous prenez congé un, deux, dix fois. L’angoisse arpente les chambres de votre cœur et vous vous armez de courage en prévision de la présence imminente d’une absence éternelle. Le chagrin est un instrument de torture. Il vous compresse, vous écartèle et vous écrase.
Le deuil qui suit une perte subite vient comme un coup de poignard. C’est le deuxième type de chagrin. Il est incisif et prend toujours par surprise. On ne le voit jamais venir. C’est un chagrin que l’on ne peut panser. La blessure est mortelle, cependant, on n’en meurt pas. C’est cela qui en rend la douleur insupportable.
Mais le deuil n’est pas simple tristesse. La tristesse est un sentiment qui ne demande rien de plus que d’être accompagné, écouté, et traité avec égards. Le deuil, lui, est un voyage. Il faut faire tout le trajet. Avec un sac à dos chargé de pierres, vous avancez dans une forêt obscure, sans chemins, les jambes dans les ronces et une meute de loups à vos trousses.
Quand au deuil qui ne se fait pas, on l’appelle le deuil compliqué. Le chagrin ne diminue pas, il n’est pas accepté et il ne se calme jamais, jamais. C’est un chagrin possessif, un chagrin délirant. Un chagrin hystérique. Courez si vous voulez, le chagrin ira plus vite. Ce chagrin-là vous poursuivra et vous vaincra.
C’est le chagrin qui vous dévorera.

Personne ne veut rester seul enfermé dans une pièce. Mais Anna, si. Elle avait fait en sorte que sa vie se déroule de cette façon-là. Un secret ne fait que vous isoler, avait dit le docteur Messerli. À l’époque, Anna n’était pas d’accord. Mais le docteur avait raison.
Seule, seule.

« Celui qui ne travaille pas à sa propre prise de conscience finit dans l’isolement. Au lieu de relations réelles, il en aura d’imaginaires. »

« La lumière a besoin de l’obscurité. C’est dans l’ordre de l’univers. (…) Toute connaissance de soi commence dans les chambres noires de l’ombre. Entrez dans ces pièces, Anna. Affrontez l’ombre en face. Posez vos questions. Écoutez les réponses. L’ombre vous dira tout. Pourquoi vous haïssez. Qui vous aimez. Comment guérir. Comment supporter la tristesse. Comment faire son deuil. Comment vivre. Comment mourir. »

Quand Anna commença son journal, son écriture était délibérément brute. Le docteur Messerli lui avait conseillé d’écrire comme ça venait, automatiquement, sans jugement et sans correction. Anna devait laisser affluer ses pensées sans contrainte. Dans un esprit de concession très rare chez elle, Anna suivit le conseil du docteur et fit ce qu’elle lui disait. Les pages qu’elle écrivit alors étaient hâtives, ampoulées, et très difficiles à déchiffrer. Mais c’était ainsi qu’il fallait procéder, lui dit-on, et c’est ainsi qu’elle était disposée à écrire son journal. Et quel soulagement d’avoir un lieu où tout déballer. La page était sa seule confidente. La seule à laquelle elle puisse se livrer. Se livrer pour se délivrer, pensa-t-elle.

Je ne néglige aucun des réconforts à ma portée.

Et ce qu’elle voulait le plus au monde en cet instant, c’était s’excuser, expliquer, et encore s’excuser. Pour tout. Et elle voulait sincèrement dire « tout ». Pour chaque pensée moqueuse, négative qu’elle avait eue (…). Pour chaque rancœur qu’elle avait entretenue (…). Pour chaque moment de solitude, chaque terreur. Pour chaque petite blessure. Pour chaque peur en public. Pour chaque désir. Pour tout, jusqu’au moindre détail. Pour chaque fatalité. Pour chaque erreur. L’ennui, avec les erreurs, c’est qu’on les perçoit rarement comme telles au moment où on les commet. Le sommeil lui avait éclairci les idées. Elle était prête à donner des noms. À quoi rimaient les secrets à présent. Tout avait été réduit en miettes. Elle était debout dans les décombres, prêtes à reconstruire.

Quelle drôle de chose que le temps. Il est changeant. Il accélère et ralentit. Il recule et attaque. Mais les horloges suisses revendiquent la plus parfaite précision du monde. Une ponctualité inébranlable. L’exactitude. L’exactitude est une forme de véracité. Mais rien n’est exactement vrai. La vérité, comme le temps, est changeante. Ils sont relatifs, l’un comme l’autre. (…) Les heures sont arbitraires. Une minute peut durer mille ans. Et un événement se produire en un instant.

Aux heures du désastre, nous gravitons vers les objets que nous connaissons, les choses que nous savons faire.

La réponse poétique au dilemme d’Anna tournait autour de la façon dont les épreuves forgeaient le caractère comme le feu forge l’acier, de la façon dont Anna passerait à travers les flammes (…), serait purgée de ses défauts et atteindrait alors sa récompense bien méritée. (…) Mais la regrettable vérité se réduisait à ceci : Anna avait déjà touché sa récompense. Sa récompense, c’était la souffrance. Et son caractère avait déjà été forgé. Je ne peux guère m’attendre à m’améliorer encore maintenant.

D’après le christianisme médiéval, il y avait huit péchés capitaux et non sept. Le huitième péché était le désespoir, et le seul qui ne pouvait être pardonné. Car désespérer revient à nier le pouvoir suprême de Dieu et son règne universel. Le désespoir est l’incrédulité par excellence : il traduit la complaisance dans le découragement, le désaveu de la sagesse de Dieu, de sa bienveillance et de son autorité.

« C’est Dieu qui distribue les dominos. C’est nous qui les alignons et les faisons tomber. Nous n’avons aucun contrôle sur ceux qui nous sont distribués. Mais nous pouvons choisir la façon de les arranger. »

« La forme la plus rudimentaire du verbe est l’infinitif, dit Roland. Il n’est pas fini. Ses possibilités sont encore inexploitées. Allez, l’un d’entre vous, donnez-moi un exemple de verbe à l’infinitif ? (…)
Elle en avait une dizaine sur le bout de la langue, mais elle s’arrêta sur l’un deux. Lieben. La forme infinitive de l’amour.
Car si l’amour n’est ni infini ni éternel, je ne veux pas en entendre parler, pensa-t-elle.

Dans la plupart des cas, il était plus facile à Anna de porter le fardeau de ses soucis que de les partager. L’effort qu’elle devrait faire pour expliquer serait plus grand que le poids des peines qu’elle confesserait, se dit-elle. En se murant, elle contournait le risque d’une proximité réelle avec quelqu’un d’autre et la perte finale inévitable qui va toujours de pair avec l’amour. Le fait de se libérer de la sollicitude des autres remplissait un office à double tranchant. Cela réduisait le nombre des gens à qui Anna devait rendre des comptes. C’est la meilleure façon de mentir sans se faire prendre : faire en sorte de ne compter pour personne.

Et elle se redit que parfois, les dispositifs de sécurité ne fonctionnent pas. Que les navires insubmersibles finissaient au fond de l’océan et que les fusées ne survivent pas toujours au retour dans l’atmosphère. L’amour n’est pas un acquis. Personne n’est sûr d’avoir un lendemain.

Un grand merci aux Éditions Albin Michel & à Babelio pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

20 réflexions sur “Femme au foyer de Jill Alexander Essbaum

  1. Je partage tout ce que tu dis, sauf le côté « page turner » … je me suis ennuyée et pourtant je ne peux que constater la beauté de l’écriture (ou du moins de la traduc’). Je crois que j’ai du mal avec cette thématique.

    Aimé par 1 personne

    • Les avis sont partagés, je l’ai constaté. Effectivement, c’est une thématique qui, doublée d’une héroïne présentée dans ses aspects les moins aimables, peut engendrer soit du désintérêt profond, soit des réactions épidermiques. Je le comprends. Mais je me dis que je suis bien contente d’avoir adoré ce livre. Le talent de l’auteur est aussi servi par celui d’une excellente traductrice, tu fais bien de le souligner. Quel est ton coup de coeur, pour l’instant, de ce cru littéraire ?

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    • Merci beaucoup ! L’auteur m’a remerciée – en français s’il vous plaît – sur Twitter de mes « beaux mots ». Même si je ne m’en blaserai jamais, les retours sont assez fréquents de la part d’auteurs français ou francophones ; mais c’était ma première fois états-unienne et je suis ravie que cette défloration se soit faite sur ce titre !

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