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no et moiSuivi de la nouvelle Comptes de Noël

Édition spéciale Noël 2012 illustrée par Margot de Vigan

Présentation de l’éditeur : L’une est une adolescente surdouée, rêve d’amour, observe les gens, collectionne les mots, multiplie les expériences domestiques et les théories fantaisistes ; l’autre, à peine plus âgée, est SDF. La première décide de voler au secours de la seconde, envers et contre tout… Mais nul n’est à l’abri… L’auteur de Rien ne s’oppose à la nuit nous livre, avec No et moi, un roman à la fois tendre et impitoyable.

Éditions Livre de poche – 256 pages

Depuis le 11 mars 2009 en librairie.

Archive du blog Gwordia

Ma note : 4,25 / 5

 Broché : 16 euros

Poche : 6,30 euros

Ebook : 9,99 euros

Livre audio : 19 euros

Partant du principe de ne jamais bannir définitivement un auteur après un échec – sauf exception façon Angot – et parce que l’autofiction Rien ne s’oppose à la nuit laissait l’emprunte d’un style remarquable indépendamment du fond dérangeant d’impudeur – tout couronné par les Prix du roman Fnac, Prix Renaudot des lycéens et Prix France Télévisions 2011 qu’il fût -, j’ai entrepris de redécouvrir Delphine de Vigan, espérant cette fois-ci aimer autant l’histoire que la plume, par le biais du titre No et moi à la carte de visite davantage prometteuse qu’une ribambelle de trophées littéraires : éloges du public, préconisation de lecture par des enseignants en lycée, Prix des Libraires 2008 (l’un des rares à ne pas être décevant) et adaptation cinématographique de Zabou Breitman.

Page turner. Rien de comparable d’avec ma précédente expérience puisque l’on passe du livre confession hommage mémoires déballage à la fiction pure et simple, d’une littérature adulte à une écriture grand public. Il faut accorder à l’auteur une parfaite maîtrise du grand écart stylistique qui se glisse avec aisance dans la peau d’une adolescente surdouée.

Loin d’un récit manichéen bourré de clichés comme pourrait le laisser présager le prière d’insérer et loin de tout développement convenu – malgré quelques petites facilités narratives -, le texte, tout en délicatesse, est empreint d’humanisme. Par cette fenêtre ouverte sur la misère, l’exclusion, l’auteur oblige le lecteur à contempler, sans misérabilisme ni voyeurisme, ce que ses yeux tentent d’éviter délibérément au quotidien. En introduisant par la littérature ce que le plus grand nombre occulte d’un regard détourné par facilité et par présumée impuissance, elle rappelle que l’ordre des choses pourrait être bouleversé assez simplement. Par cet émouvant récit, elle invite à s’impliquer davantage, même par ce que l’on croit être de petits riens mais qui peuvent faire la différence ; à ne pas baisser les bras a priori malgré un échec souvent au rendez-vous. La grande prouesse de l’histoire étant d’éviter l’insupportable écueil de la moralisation.

No et moi, profondément ancré dans un réalisme touchant, est de ces textes qui font réfléchir et incitent à modifier son regard, son attitude, son engagement, sa volonté. Rien que pour cela, il est un livre essentiel. Réussi tant sur le fond que sur la forme, ce livre nécessaire est un récit accessible à toutes les générations qui forme ou réveille les consciences.

Traduite dans de nombreux pays, Delphine de Vigan, compagne de François Busnel à la ville, continue à s’imposer comme une figure majeure de la littérature française puisqu’à l’occasion de la rentrée littéraire 2015, son nouveau livre D’après une histoire vraie paru aux Éditions Jean-Claude Lattès s’est vu décerner le Prix Goncourt des Lycéens et le Prix Renaudot.

Vous aimerez sûrement :

Les cœurs fêlés de Gayle Forman, L’élégance du hérisson de Muriel Barbery, On est pas sérieux quand on a dix-sept ans de Barbara Samson, La salle de bain du Titanic de Véronique Ovaldé, Malataverne de Bernard Clavel…

Extraits :

Depuis toute la vie je me suis toujours sentie en dehors, où que je sois, en dehors de l’image, de la conversation, en décalage, comme si j’étais seule à entendre des bruits ou des paroles que les autres ne perçoivent pas, et sourde aux mots qu’ils semblent entendre, comme si j’étais hors du cadre, de l’autre côté d’une vitre immense et invisible.

(…) dehors, on n’a pas d’amis.

Elle raconte la peur, le froid, l’errance. La violence. Les allers-retours en métro sur la même ligne, pour tuer le temps, les heures passées dans des cafés devant une tasse vide, avec le serveur qui revient quatre fois pour savoir si Mademoiselle désire autre chose, les laveries automatiques parce qu’il y fait chaud et qu’on y est tranquille, les bibliothèques, surtout celle de Montparnasse, les centres d’accueil de jour, les gares, les jardins publics.

Elle raconte cette vie, sa vie, les heures passées à attendre, et la peur de la nuit.

Et notre silence est chargé de toute l’impuissance du monde, notre silence est comme un retour à l’origine des choses, à leur vérité.

(…) elle dit voilà ce qu’on devient, des bêtes, des putains de bêtes.

À partir de quand il est trop tard ? Depuis quand il est trop tard ?

… Il y a cette ville invisible, au cœur même de la ville. Cette femme qui dort chaque nuit au même endroit, avec son duvet et ses sacs. A même le trottoir. Ces hommes sous les ponts, dans les gares, ces gens allongés sur des cartons ou recroquevillés sur un banc. Un jour, on commence à les voir. Dans la rue, dans le métro. Pas seulement ceux qui font la manche. Ceux qui se cachent. On repère leur démarche, leur veste déformée, leur pull troué. Un jour on s’attache à une silhouette, à une personne, on pose des questions, on essaie de trouver des raisons, des explications. Et puis on compte. Les autres, des milliers. Comme le symptôme de notre monde malade. Les choses sont ce qu’elles sont. Mais moi je crois qu’il faut garder les yeux grands ouverts. Pour commencer.

Parfois il me semble qu’à l’intérieur de moi quelque chose fait défaut, un fil inversé, une pièce défectueuse, une erreur de fabrication, non pas quelque chose en plus, comme on pourrait le croire, mais quelque chose qui manque.

Peut-être qu’il n’y aura pas d’autre fois. Peut-être que dans le vie on a une seule chance, tant pis si on ne sait pas la saisir, ça ne revient pas. Peut-être que je viens de rater ma chance.

On est capable d’envoyer des avions supersoniques et des fusées dans l’espace, d’identifier un criminel à partir d’un cheveu ou d’une minuscule particule de peau, de créer une tomate qui reste trois semaines au réfrigérateur sans prendre une ride, de faire tenir dans une puce microscopique des milliards d’informations. On est capable de laisser mourir des gens dans la rue.

Moi je sais que parfois il vaut mieux rester comme ça, à l’intérieur de soi, refermé. Car il suffit d’un regard pour vaciller, il suffit que quelqu’un tende sa main pour qu’on sente soudain combien on est fragile, vulnérable, et que tout s’écroule, comme une pyramide d’allumettes.

– On est ensemble, hein, Lou, on est ensemble ?

Il y a une autre question qui revient souvent, et comme à la première je réponds oui, elle veut savoir si je lui fais confiance, si j’ai confiance en elle.

Je ne peux pas m’empêcher à cette phrase que j’ai lue quelque part, je ne sais plus où : celui qui s’assure sans cesse de ta confiance sera le premier à la trahir.

L’insomnie est la face sombre de l’imagination. Je connais ces heures noires et secrètes. Au matin, on se réveille engourdi, les scénarios catastrophes sont devenus extravagants, la journée effacera leur souvenir, on se lève, on se lave et on se dit qu’on va y arriver. Mais parfois la nuit annonce la couleur, parfois la nuit révèle la seule vérité : le temps passe et les choses ne seront plus jamais ce qu’elles ont été.

Dans les livres il y a des chapitres pour bien séparer les moments, pour montrer que le temps passe ou que la situation évolue, et même parfois des parties avec des titres chargés de promesses, La rencontre, L’espoir, La chute, comme des tableaux. Mais dans la vie il n’y a rien, pas de titre, pas de pancarte, pas de panneau, rien qui indique attention danger, éboulements fréquents ou désillusion imminente. Dans la vie on est tout seul avec son costume, et tant pis s’il est tout déchiré.

La vérité c’est que les choses sont ce qu’elles sont. La réalité reprend toujours le dessus et l’illusion s’éloigne sans qu’on s’en rende compte. La réalité a toujours le dernier mot. C’est Monsieur Marin qui a raison, il ne faut pas rêver. Il ne faut pas espérer changer le monde car le monde est bien plus fort que nous.

Je ne comprends pas l’équation du monde, la division du rêve et de la réalité, je ne comprends pas pourquoi les choses basculent, se renversent, disparaissent, pourquoi la vie ne tient pas ses promesses.

Ça ne change peut-être pas le cours des choses, mais ça fait la différence.

Avant je croyais que les choses avaient une raison d’être, un sens caché. Avant je croyais que ce sens présidait à l’organisation du monde. Mais c’est une illusion de penser qu’il y a des raisons bonnes ou mauvaises (…), un mensonge perpétué depuis des siècles, car je sais maintenant que la vie n’est qu’une succession de repos et de déséquilibres dont l’ordre n’obéit à aucune nécessite.

Comment ça a commencé, cette différence entre les affiches et la réalité ? Est-ce la vie qui s’est éloignée des affiches ou les affiches qui se sont désolidarisées de la vie ? Depuis quand ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Avant de rencontrer No, je croyais que la violence était des les cris, les coups, la guerre et le sang. Maintenant je sais que la violence est aussi dans le silence, qu’elle est parfois invisible à l’œil nu.

Sommes-nous de si petites choses, si infiniment petites, que nous ne pouvons rien ?

Et mon cœur parfois je me demande si je ne l’ai pas perdu, s’il reste une petite place, à l’intérieur de moi, avec tous ces chiffres, exponentiels. Parfois mon cœur j’ai peur qu’il n’en reste plus, ou alors un tout petit, rabougri, sec.

2 réflexions sur “No et moi de Delphine de Vigan

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