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conversations d'un enfant du sièclePrésentation de l’éditeur« Écrire, c’est parler en silence, et réciproquement : parler, c’est écrire à haute voix. J’ai interrogé les auteurs de ce livre comme un apprenti garagiste questionnerait un professionnel sur la meilleure manière de changer un joint de culasse. Je voulais déchiffrer leur méthode, comprendre les rouages de leur travail, voler leurs secrets de fabrication. C’est fou comme on se sent bien en écoutant les dernières personnes intelligentes sur terre. »

Éditions Grasset – 368 pages

Depuis le 16 septembre 2015 en librairie.

Ma note : 3 / 5

Broché : 20 euros

Ebook : 14,99 euros

J.D. Salinger, dans L’Attrape-cœurs, traduisait merveilleusement et justement l’idéal du lecteur :

« Mon rêve, c’est un livre qu’on arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super-copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie. »

Si Frédéric Beigbeder a du se « contenter » d’écrire un roman – Oona et Salinger – à défaut d’avoir pu interviewer l’auteur culte auquel il voue une réelle admiration, il a su faire siennes les paroles de feu le plus farouche des écrivains américains. Tour à tour publicitaire, animateur télé, éditeur chez Flammarion, rédacteur en chef du magazine Lui, créateur du Prix de Flore, cinéaste ou juré littéraire de nombreuses distinctions, l’autoproclamé dandy désenchanté n’en reste pas moins avant tout lecteur. Et donc de lire à outrance puis, riche d’une véritable chapellerie professionnelle, de chausser sa casquette de journaliste partant à la rencontre d’auteurs d’ici et d’ailleurs. Ayant ainsi assouvi le fantasme de tout lecteur et ce, de 1999 à 2014, la rentrée littéraire 2015 était l’occasion de produire le recueil d’un certain nombre de ces entretiens, intitulé Conversations d’un enfant du siècle.

Après Dernier inventaire avant liquidation présentant les cinquante livres du XXe siècle choisis par les Français et commentés par lui et Premier bilan après l’apocalypse établissant le classement de ses cent romans préférés, l’attachant trublion propose donc le troisième volet d’un triptyque dévoué cœur et âme à la littérature. Au menu : Bernard Frank, Philippe Sollers, Jean-Jacques Schuhl, Guillaume Dustan, Antonio Tabucchi, Umberto Eco, Gabriel Matzneff, Chuck Palahniuk, Catherine Millet, Jay McInerney, Albert Cossery, Françoise Sagan, Simon Liberati, Tom Wolfe, Charles Bukowski, Alain Finkielkraut, Michel Houellebecq, Jean d’Ormesson, Bernard-Henri Lévy, Bret-Easton Ellis, Paul Nizon, Francis Scott Fitzgerald, James Salter. Et le Beigbède national de s’inscrire au programme des réjouissances, étant lui-même auteur couronné du Prix Interallié pour Windows on the World, du Prix Renaudot pour Un roman français et résistant difficilement à la tentation de parler de lui – ce qu’il fait au demeurant fort bien.

Avec une telle galerie, les bons mots et autres morceaux d’anthologie sont légion. Pourtant, le revers du plaisir de la découverte plus intime, plus informelle, d’une plume appréciée, est de ne voir aucun intérêt à lire les considérations d’une personnalité dont on ignore l’œuvre, voire le nom. Par ailleurs, les entretiens trop courts ou leur retranscription trop peu substantielle laissent souvent un sentiment de frustration d’un instant délicieux interrompu précocement.

Causeur impénitent contrarié par une famille coincée d’où le dialogue était absent et inspiré par une démarche socratique prônant la discussion comme meilleur vecteur de la connaissance de l’autre et de la connaissance tout court, sans forcément viser la vérité, F.B., conscient de la chance incroyable de pouvoir échanger avec des êtres intelligents, considère ce recueil comme son livre le plus important, le moins futile.

Et c’est pourtant bien cette futilité qu’il revendique dans sa façon de mener ses entretiens. Tout d’abord parce que chez lui, la frivolité est une marque de fabrique. Ensuite parce que la légèreté est selon lui la plus courtoise et brillante manière d’aborder la gravité. Un parti-pris d’apparence, de forme, donnant lieu à des échanges érudits toujours uniques en leur genre, parfois débridés, souvent drôles, plus fréquemment encore profonds. Originellement destinés à la presse, ces entretiens sont ici bruts et donc plus humains, plus authentiques.

Suivant le caractère protéiforme de l’auteur, la compilation n’est naturellement pas linéaire, alternant bavardages vécusdiscussions imaginairesportraits et récits. Sans oublier les interventions de Beigbeder tantôt dans son rôle de journaliste, tantôt dans celui de lecteur et enfin évidemment d’écrivain, n’hésitant pas à combiner les fonctions puisqu’il va même, selon son impertinence légendaire et son goût pour l’absurde, jusqu’à pratiquer l’auto-interview. Autant de fragments de portraits et de réflexions sur la création et l’écriture qui permettent d’effleurer avec sérieux ou dérision les grandes thématiques chères à la plupart des écrivains : la vie, la mort, l’amour, le temps qui passe et tellement d’autres, en passant par le babillage le plus anodin ! Parce que finalement, si le principe de base est d’aller à la découverte des auteurs dans leurs personnalités, l’idée est aussi de montrer le métier, les différentes approches de l’écriture et d’établir le lien entre ces pairs, d’autant plus évident que la sélection est majoritairement resserrée autour de figures réputées pour leur facette hors norme, excessive, décadente ou encore provocante. L’on frôle parfois l’entre-soi complaisant déplaisant dans cette réunion qui ne doit rien au hasard ; il y a beaucoup d’intelligence mais aussi une certaine suffisance procédant de ce nombrilisme souvent reproché aux artistes.

En sus de ces entrevues régulièrement menées autours de grandes tables – les écrivains sont des jouisseurs existentiels, bons vivants -, ces marivaudages font figure de guide des bonnes adresses parisiennes. Et aussi, c’est la loi des causeries, de bottin d’indiscrétions people.

Le bilan de Conversations d’un enfant du siècle, sorte de mise en abyme de la littérature, est donc en demi-teinte. S’il y a de vraies pépites à extraire de ces textes réunis – anecdotes ou aphorismes -, s’il y a de vrais secrets sur l’art de la création littéraire et si l’ensemble est une vraie mine de conseils de lectures, ce témoignage d’une époque d’écrivains passant outre les générations, les frontières et les registres, reste tout de même le dessin d’une topographie littéraire très personnelle à l’universalité et à l’intemporalité relatives, malgré de prestigieux interlocuteurs dont beaucoup sont morts depuis… À grignoter par petits bouts, comme stipulé dans la préface par l’auteur lui-même.

Les inconditionnels du passage de l’écrit à l’écran se réjouiront de pouvoir retrouver dès 2016 l’adaptation cinématographique du roman Au secours pardon rebaptisé pour le cinéma L’Idéal, faisant suite à 99 francs également adapté en son temps avec Jean Dujardin, dont le rôle d’Octave Parango sera repris par Gaspard Proust.

Vous aimerez aussi :

Une adolescence américaine de Joyce Maynard, Trois filles et leurs mères de Sophie Carquain, Madame Hemingway de Paula McLain, Beauvoir in love d’Irène Frain, Ciseaux de Stéphane Michaka, Un portrait de Jane Austen de David Cecil, Vertiges de Lionel Duroy, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier, Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel…

Extraits :

Quand un écrivain parle avec un confrère, leur dialogue produit forcément de la littérature : c’est une création orale. Écrire, c’est parler en silence, et réciproquement : parler, c’est écrire à haute voix. Quand deux écrivains conversent, c’est comme le frottement de deux silex : le feu n’est pas garanti mais il y aura forcément quelques étincelles.

Frédéric Beigbeder : À quoi sert la vie ? L’amour est-il possible ? Pourquoi meurt-on ? Vaut-il mieux faire des livres ou des enfants ?

Bernard Frank : Les beaux livres ne répondent en rien et pourtant ils sont une réponse. Quand à nos filles, espérons qu’elles seront mieux que nos livres. Qu’elles dureront plus longtemps.

Philippe Sollers : Le Figaro attend un article déconnant ? Il faut lui désobéir.

Frédéric Beigbeder : Pourquoi ?

PS : Vous me décevez, jeune Beigbeder : ne voyez-vous pas que les fouteurs de merde sont désormais les barons du système ?

(…)

FB : Pourquoi toutes ces citations dans vos derniers romans ? Votre ennemi intime, Jean-Edern Hallier, disait que c’était ce qu’il y avait de meilleur dans vos livres.

PS : C’est un garçon qui a eu envers moi une très grande fidélité. Je n’ai pas su répondre à son désir.

FB : Mais les citations ?

PS : Ce ne sont pas des citations, mais des collages. Une citation vient à l’appui d’un discours faible. Le collage sert juste à montrer. Notamment à monter qu’on sait lire ! Pour savoir écrire, il faut savoir lire, et pour savoir lire, il faut savoir vivre. Donc si on veut écrire beaucoup, il faut lire beaucoup et vivre beaucoup.

Je suis sûr que vous pensez que tout ceci est inventé. Pourtant tout est vrai. Il suffit d’inventer sa vie et soudain elle a lieu. C’est ce que font Jean-Jacques Schuhl et Ingrid Caven. Ils sont sublimes depuis le jour où ils ont décrété que leur vie était un roman. Ce n’est pas compliqué de devenir son rêve, à quoi d’autre sert la littérature ?

Antonio Tabucchi : (…) Vous avez évoqué qu’Umberto Eco recherche le vrai et le faux. Il les recherche dans l’Histoire. Moi je les recherche dans l’existence et dans la vie. Les décors changent mais les intentions de la littérature sont les mêmes. Il ne faut pas tomber dans le piège du décor. Au bout du compte, la littérature est une métaphore.

FB : N’y a-t-il pas une difficulté, quand on est un exégète et sémiologue très érudit, à retrouver l’innocence du romancier et à raconter une histoire alors qu’on connaît tellement le fonctionnement d’un roman ? Au fond, l’érudition ne nuit-elle pas à votre truculence ?

Umberto Eco : Il faut demander ça également à Tabucchi. Lui aussi est un professeur d’université. Il y a beaucoup d’écrivains qui ont lu les livres des autres : « La chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres… » Mais au moment où on se met à raconter, on retrouve, heureusement, je crois, une certaine innocence.

Antonio Tabucchi : (…) La littérature, je le pense, est assez généreuse. Elle nous accueille. Elle nous a accueillis pendant des siècles sans nous poser de questions, sans nous poser de problèmes. Elle a accueilli soit un poème sur la carotte de Neruda soit le petit Gavroche de Hugo. Elle a un ventre très généreux, vraiment. Elle ne demande pas la carte de crédit, la littérature. Il faut l’aimer. C’est le dépôt de la mémoire.

Antonio Tabucchi : Franchement, je crois qu’un écrivain écrit surtout uniquement pour lui-même. Il a une nécessité incongrue de dire quelque chose. À qui ? À lui-même ? C’est une espèce de confession. Après, si ce type de confession coïncide avec quelqu’un qui vous ressemble, c’est mieux. Parce qu’on se sent moins seul dans la vie et dans le monde. Il y a quelqu’un d’autre, un inconnu, qui est votre hypothétique lecteur, votre semblable, donc votre frère. Il entretient avec vous une correspondance virtuelle. Mais c’est secondaire, je pense…

Antonio Tabucchi : (…) Ce livre-là masque de la lâcheté chez moi, une grande lâcheté et une incompétence envers la vie. Parfois la littérature est une manière de dénoncer sa propre incompétence.

Un grand merci aux Éditions Grasset & à Netgalley pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre.

2 réflexions sur “Conversations d’un enfant du siècle de Frédéric Beigbeder

  1. Pingback: Ma collection littéraire d’Alexandre Soljénitsyne | Adepte du livre

  2. Pingback: La première fois que Bérénice vit Aurélien, elle le trouva franchement con de Sarah Sauquet | Adepte du livre

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