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l'affaire eszter solymosiPrésentation de l’éditeur : Un matin d’avril 1882, à Tiszaeszlár, dans la campagne hongroise, Eszter, une petite bonne de quatorze ans, disparaît en revenant d’une course. Ce jour-là, une réunion se tient à la synagogue du village pour choisir un abatteur rituel parmi les candidats venus de toute la région. Très vite, la rumeur se répand : les juifs auraient enlevé et égorgé la jeune chrétienne pour ajouter son sang au pain azyme de la pâque… Ainsi commence le roman, inédit en France, d’un des plus grands auteurs de la littérature hongroise, Gyula Krúdy (1878-1933), inspiré de « l’affaire de Tiszaeszlár » qui déclenchera, comme l’affaire Dreyfus en France, une flambée d’antisémitisme dans le pays, et aboutira à un procès pour « crime rituel » qui verra comparaître treize accusés. Se fondant sur les comptes rendus des journalistes et du principal avocat de la défense, Krúdy reconstitue le drame dans toute sa complexité, redonnant vie aux protagonistes avec une puissance d’évocation stupéfiante, brossant le tableau magistral d’une société hantée par la haine de l’étranger. Chef-d’œuvre romanesque, réquisitoire contre l’intolérance et l’ignorance, L’affaire Eszter Solymosi – qui suscite encore aujourd’hui une vive polémique en Hongrie – témoigne du talent d’un immense écrivain.

Traduit du hongrois par Catherine Fay.

Éditions Albin Michel – 637 pages

Depuis le 4 avril 2013 en librairie.

Archive du blog Gwordia

Ma note : 3,5 / 5

Broché : 24 euros

Si le nom d’Eszter Solymosi n’évoque ni peu ni prou quoi que ce soit du coté de l’Hexagone, il est au moins aussi célèbre en Hongrie que celui de Dreyfus en France. Et équivalent puisque l’affaire éponyme a tout autant défrayé la chronique magyare sur fond d’antisémitisme que celle française à l’origine du célèbre J’accuse… ! de Zola.

Aujourd’hui encore polémique, c’est malgré tout un véritable classique de la littérature hongroise que Gyula Krúdy a rédigé en 1931, quelque cinquante années après les événements relatés qui bouleversèrent l’empire austro-hongrois et firent tant de bruit que les retentissements furent internationaux. Jusqu’alors inédit en France, L’affaire Eszter Solymosi parut initialement sous la forme d’un feuilleton dans un quotidien hongrois ; ce n’est que dans les années 1970 que la fille de l’auteur le fit éditer.

Inspirée donc d’un fait réel, servie par des recherches documentaires pointues et basée sur les comptes rendus du principal avocat de la défense et d’un journaliste, cette reconstitution historique est la retranscription d’un crime, de l’enquête et du procès qui s’ensuivirent. Une affaire délicate qui met en évidence les aberrations, les maladresses, les divers enjeux politico-religieux et prouve que les tenants et les aboutissants de ce dossier furent bien supérieurs à la simple résolution d’une affaire criminelle.

C’est un véritable traité sur le contexte et l’antisémitisme profond de l’époque exacerbé par une affaire complexe qui souleva les passions, mit le feu aux poudres et laissa des traces durables dans la communauté juive.

Ce texte met de façon édifiante autant qu’effarante comment, à partir d’un épisode tragique, manque d’éducation, croyances irrationnelles et rumeurs fantaisistes sont un cocktail explosif ; comment les esprits simples se contaminent comme une traînée de poudre et se déchaînent avec une violence injustement qualifiée d’animale. Le plus malheureux dans cette affaire du XIXe siècle étant sans doute, au regard de diverses actualités, qu’elle n’a pas pris une ride… Haines absurdes sans fondement ont malheureusement toujours de nombreux partisans.

Un texte dense qu’il n’est pas toujours aisé de suivre tant les personnages sont nombreux, leurs noms difficiles à mémoriser et les enjeux sont complexes. Mais Gyula Krúdy réinvente si habilement les protagonistes de ce dossier et atteint une telle puissance d’évocation balzacienne que l’on ne peut que surmonter les embûches de ce consistant morceau d’histoire et se plonger dans l’un de ses nombreux pans tragiques et ahurissants.

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Extraits :

La part qu’avaient prise les Juifs du village relevait, disait-on, de leur obéissance à un ordre supérieur, peut-être sacré, qui leur avait enjoint de livrer la vierge de Tiszaeszlár aux sacrificateurs venus des contrées lointaines, lesquels avaient ensuite disparu comme ils étaient venus, après la cérémonie religieuse, c’est-à-dire après l’exécution rituelle.

(…) Voilà ce que l’on disait sur la mort d’Eszter Solymosi et cette pure invention suspendit les battements de cœur des hommes dans le monde entier, partout où les cœurs sont sensibles, où les cerveaux sont dotés de pensée, où grandissent des jeunes filles pubères. Si c’est leur religion qui exige des Juifs le sacrifice humain, que peut-on faire contre la loi hébraïque ? Cette religion a cinq mille ans d’existence, impossible de la changer. Tant qu’il y aura des Juifs sur terre, leur religion existera. La seule solution est d’éradiquer les Juifs de la surface de la planète, qu’il ne leur reste plus de descendance, et ainsi leur religion disparaîtra d’elle-même.

Quand le Juif errant frappe à une porte, il n’enlève pas son chapeau ni n’adresse un salut amical. Lorsqu’il demande l’aumône, c’est à un huissier, cruel, désagréable qu’il nous fait penser. Si on refuse de la lui donner, peut-être viendra-t-il mettre le feu au toit la nuit suivante.

(…) Apparemment il méprise tous ceux qui possèdent plus que lui, comme si c’était à lui qu’ils avaient dérobé ce qu’ils ont. Il réclame sa part de ce qui est bon et sain sur terre comme si, au début de son errance, un testament lui avait adjugé le monde entier en héritage.

Car il est certain qu’il porte une malédiction vieille de cinq mille ans, comme une semonce effrayante. Une menace inquiétante pour ses coreligionnaires qui, ayant abandonné les pérégrinations de Moïse, se sont établis dans des maisons, se sont installés pour longtemps, ont commencé à amasser des fortunes, bien qu’il se soit avéré maintes et maintes fois au cours des siècles que la fortune ne reste jamais acquise aux Juifs. C’est au moment où ils croient qu’ils la tiennent le plus fermement qu’elle leur tombe des mains. C’est au moment où ils bâtissent des maisons de plus en plus grandes qu’ils deviennent des miséreux apatrides. C’est au moment où ils se sentent le mieux sur terre que l’ange de la Mort vient les chercher. Voilà ce que leur signifie le Juif errant lorsqu’il pénètre dans leurs maisons. Voilà pourquoi il ne dit ni bonjour ni adieu. Ils sont dans l’obligation de l’aider car lui-même a renoncé aux biens de ce monde, il a offert son dû à ses coreligionnaires, à la place desquels il assume la mendicité.

« Jamais il n’a été très bon d’être juif mais à cette époque-là, être juif à Tiszaeszlár, c’était pire que d’être un chien », écrivit un diariste de ce temps-là, dont nous avons feuilleté les notes.

Il y a des jours où l’on n’arrive pas à se calmer tout seul. On recherche la société des hommes, même si on ne les apprécie que modérément. L’inquiétude cachée en nous nous entraîne vers les autres. L’insatisfaction. Heureux, l’homme qui en toutes les circonstances de sa vie, allongé sur son lit, se contente de contempler ses gros orteils et d’entretenir une conversation avec eux.

Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre.

4 réflexions sur “L’affaire Eszter Solymosi de Gyula Krúdy

  1. Je vous recommande « N.N. » de Krudy (éds La Baconnière), un court roman attachant, lumineux, qui raconte un voyage à travers la Hongrie, et qui est en réalité le retour dans l’enfance et la jeunesse d’un alter ego de l’écrivain. C’était le livre préféré de Sandor Marai (de l’auteur des Braises).
    C’est la meilleure introduction à son œuvre, à mon avis.

    Aimé par 1 personne

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