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anomalie des zones profondes du cerveauPrésentation de l’éditeur« C’est une sorte de migraine colossale nourrie aux OGM et qui aurait bu toute l’eau de Fukushima. Un monstre déchaîné que vous ne voulez vraiment pas fréquenter. Elle touche une à trois personnes pour mille. L’un de ses surnoms sympathiques est “la migraine du suicide”. Sans nier son statut d’épreuve, il s’agit de vivre la maladie comme une aventure, de toucher à la douleur sans pathos mais avec la plus intense douceur : elle est, après tout, le dénominateur commun aux êtres vivants. Ou comment se réapproprier son corps dans sa magnifique imperfection. Et si, à la suite d’un Montaigne, nous redéfinissions la santé comme acceptation souveraine de la maladie ? » Loin du témoignage ou du récit nombriliste, une équipée qui virevolte de la poésie à la science, de l’humour à l’amour, corps à corps vibrant qui s’achève par ces mots : aujourd’hui, tout va bien.

Éditions Grasset – 208 pages

Depuis le 26 août 2015 en librairie.

Ma note : 3,75 / 5

Broché : 17 euros

Ebook : 11,99 euros

Si « la douleur est le dénominateur commun aux êtres vivants », plus rares sont les individus – et c’est tant mieux ! – à connaître les tourments de la douleur chronique intense. Pour celles et ceux condamnés à endurer dans leur chair la souffrance, Anomalie des zones profondes du cerveau, nouveau roman de Laure Limongi paru à l’occasion de la rentrée littéraire 2015, est à ajouter à l’indispensable bibliothèque des personnes tout ou partie percluses  puisque selon la réflexion si juste d’Ernest Renan, « la souffrance en commun unit plus que la joie ». Côté valides, bien-portants et autres corps sains, parce que la plupart d’entre eux connaît au moins une victime de tel ou tel phénomène invalidant et/ou que certains seront malheureusement eux-mêmes un jour touchés par la violence des maux, ce cheminement littéraire est profondément instructif quoique forcément moins pénétrable et l’on ne peut que leur souhaiter qu’il dépasse le plus longtemps possible leur entendement viscéral.

Bien que ce court récit intimiste traite tout particulièrement de l’algie vasculaire de la face – cette céphalée aiguë également appelée entre autres noms charmants migraine du suicide -, il est avant tout un voyage au cœur de la maladie et de la douleur en général, permettant ainsi à tout handicapé par quelque affliction que ce soit, de s’identifier et donc de se sentir moins seul. Et aux autres d’apprendre et de mieux comprendre.

Anomalie des zones profondes du cerveau est une œuvre protéiforme : une autofiction entre roman et témoignage autobiographique ; un traité vulgarisé de données
polythématiques (sciencemédecine, découvertes et avancées de la recherche, législation…) ; une anthologie de citations courtes ou d’extraits plus conséquents en correspondance ; un répertoire non exhaustif véritable who’s who des personnalités plus ou moins célèbres atteintes du même mal que l’auteur telles Sand, Gide, Kafka ou encore Flaubert… Et, pour sa dimension la plus intéressante en marge de la confession, un essai questionnant les perceptions et enjeux du mal physique, sociaux pour ne pas dire grégaires, politiques, sanitaires, financiers… avec tout ce que cela implique de sombres spéculations des laboratoires de recherche ou autres lobbies pharmaceutiques, d’indifférence législative quant à la dépénalisation de substances illicites mais ô combien antalgiques, et cætera.

Malheureusement, à cette imbrication des genres s’ajoute un récit parallèle dans lequel le texte se fourvoie quelque peu. Entre l’expérience et la réflexion s’intercalent des digressions sans grand intérêt et parfois hermétiques. Des considérations quelquefois mystérieuses qui trahissent la professeur d’écriture créative emportée par l’exercice littéraire ou l’effet de style et tombant de temps en temps dans l’observation plus que dans le partage de son écriture, au détriment de l’émotion, de l’empathie. Mêlant éléments d’informationsensations et émotions à des pensées et souvenirs dissolus, dans l’absence permanente de transition, l’ensemble ressemble à un joyeux fouillis plus qu’à un texte abouti, bien qu’écrit dans l’urgence.

Cela étant, le découpage en très courts chapitres permet de survoler aisément ces passages passablement ratés pour se concentrer sur la partie maîtrisée, cette dissection d’une souffrance folle éprouvée au quotidien sur laquelle Laure Limongi pose les innombrables mots malgré l’indicibilité de cet enfer auto-carcéral, de cette prison corporelleRessentis physiques, psychiques (sentiment d’injustice, chagrin, colère, fatigue, questionnements, isolement, craintes, doutes, temps perdu, désir de normalité, paradoxes…), apprivoisement contraint, acceptation forcée, mais aussi réactions souvent absurdes ou aberrantes de l’autre face à la maladie et à l’infirmité a fortiori quand celles-ci ne se voient pas – le constat est d’autant plus consternant quand on sait que 80 % des handicaps sont non-visibles -, la romancière partage avec beaucoup d’honnêteté et d’authenticité son exploration imposée de toutes les conséquences personnelles et sociales de ce fléau, de cet épuisement de soi-même.

Partant de la volonté de transformer sa douleur, cet aspect négatif de son existence, en une quête positive quoique cruelle, une reconquête de sa vie afin  de ne plus se laisser envahir par la maladie et ne plus être isolée par la souffrance, Laure Limongi a fait de son livre un exutoire. Il invite brillamment à réfléchir, à constater la chance trop souvent oubliée et considérée comme une normalité acquise d’être en bonne santé, à garder à l’esprit de préserver un corps qui quand il lâche bouleverse profondément et définitivement la vie et plus globalement, à interroger et éventuellement corriger son regard sur la maladie, la douleur et le handicap. Cet hymne à la compréhension et à la tolérance n’hésite pas à se moquer des « allergiques » à l’altérité et à fustiger un monde inadapté aux inadaptés.

Ce roman résolument atypique est certes pathologique mais nullement pathétique. Tout à la fois érudit et accessible, il est, avec beaucoup d’humour et de lucidité, une mise à nue sans fard mais pas impudiquepoignante et foisonnante d’enseignements et d’humanité. Malgré quelques écarts solipsistes, cette œuvre ontologique a une réelle dimension universelle. Elle n’est peut-être qu’à moitié réussie, mais quelle moitié aux incroyables extraits aux accents de vérité à lire absolument ci-dessous !

Le titre  le plus indispensable et indétrônable du genre qui touche l’essence même de la douleur chronique restant à mon sens Hors de moi de Claire Marin.

Vous aimerez sûrement :

Les mots qu’on ne me dit pas de Véronique Poulain, L’enfant des étoiles de Dominique Chalumeau, Du bleu sur les veines de Tony O’Neill, Les Affreux de Chloé Schmitt, L’Agrément de Laure Mézarigue, Fugue d’Anne Delaflotte Mehdevi, La nuit ne dure pas d’Olivier Martinelli, Journal d’un corps de Daniel Pennac, Melville Street de Xavier Deville, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’Hervé Guibert…

Extraits :

On guette la moindre accalmie. Une nouvelle salve. Il n’y a plus de pensée. Je lui serrais la main si fort, ça dépasse tout. Je ne vois plus le monde autour. La mort. La veine qui enfle. À fleur de peau. Je ne pense plus qu’à ça. À la fin de la crise. On devient animal. Je gémis. Pleure sans même le vouloir. C’est mon corps qui pleure. On cherche la bonne position. Il n’y a pas de bonne position. À la fin, on est épuisé. Comme après une journée de travail intense. On ne peut pas s’empêcher d’imaginer la prochaine fois. Comme une vague qui va vous emporter. Encore. Et encore. Et encore. Je ne recherche pas d’aide. Je m’enferme avec la douleur. On espère s’évanouir pour échapper à ça. Après, c’est comme si on avait pris une gigantesque dérouillée. Je n’arrive pas à reprendre mon souffle. Une amputation sans anesthésie. Un accouchement sans péridurale. On a pensé à une malédiction. Le mauvais œil. On ne sait pas quoi faire quand on a mal. On ferait n’importe quoi. L’isolement. La perte de temps. La vie qui file. Des larmes de rage. L’injustice. C’est épuisant. Je n’arrive à en discuter vraiment qu’avec des gens qui souffrent de la même chose. Car on sait de quoi on parle, n’est-ce pas ? Avec les autres, c’est le malentendu permanent. De la peur à la bonne volonté. On ne parle pas la même langue.

C’est un calvaire invisible. Encore plus difficile à vivre. Les regards soupçonneux. Les suspicions de mensonge, d’exagération, de tricherie. Un ennemi qui ne laisse pas de traces de son passage. Mais qui dévore. Lentement. Il prend son temps. Je l’ai appelé le Vampire. Après tout, il attaque souvent la nuit. Et nous entretenons des rapports ambivalents.

Pourquoi moi ?

& à chaque fois, l’impression que cela ne s’arrêtera jamais.

On essaie à peu près tout. Le froid, le chaud. La position assise, la position debout, la position couchée. Dormir. Ne pas dormir. Garder le côté douloureux bien tourné vers le ciel, pas vers le sol, songeant au sang affluant, accumulé, qui pourrait accentuer la douleur. Le café. La suppression du café. Les boissons énergisantes. Les éviter. L’herbe. De grands verres d’eau, répétés. L’action. L’inaction. Le rire. Le calme. La fête. La relaxation. Se forcer à oublier la maladie. Prendre en compte la maladie. Le gingembre. La mélatonine. Le magnésium marin. Les cerises. Les sucres lents. Les sucres rapides. La suppression des sucres. L’ostéopathie. La méthode Feldenkrais. L’acupuncture. L’hypnose. Le programme Mindfulness-Base Stress Réduction. Le tai chi. Le yoga. La fasciathérapie. La sophrologie. L’absence totale d’alcool. L’arrêt de la cigarette. Les émotions. L’absence d’émotions. Blesser une autre partie de son corps, en diversion. Prendre soin de soi. Le kudzu. Le régime anti-inflammatoire. Le régime de groupe sanguin. La spiruline. La maca. Le poivre mexicain. Le casque Cefaly. Le fromage bleu et le vinaigre. Le sexe. L’abstinence. La distraction. La concentration. De la sauce piquante sous la langue. Le millepertuis. La camomille. Le thé oolong. Le thé matcha. L’homéopathie. L’huile essentielle de menthe poivrée. La vitamine C. La vitamine D. La confiance en la médecine. La défiance envers la médecine. Aucune logique ne semble se dessiner, aucun schéma. La douleur revient toujours, tôt ou tard.

Inscrire chaque élément de sa vie pour tenter de trouver une logique, un schéma. Ne jamais se séparer de son carnet ni de son stylo. Se cartographier comme un continent tout juste découvert. Faire des listes. Des diagrammes. Remplir des documents Excel avec des algorithmes complexes. Noter ce qu’on mange, ce qu’on voit, quand on dort, ses habitudes, ses écarts. Être son propre flic, son infirmière insupportable de minutie et d’indiscrétion.

On préférerait que la douleur reste touriste. C’est ainsi que, statistiquement, elle s’invite dans la vie humaine. On se la représente comme un laps. Elle se manifeste sous forme de rage de dents, de fracture, d’accouchement. Une guerre éclair. L’observer prendre ses aises, s’installer pour de bon, se mettre à chanter sous la douche, s’étaler, bouleverse tout. Il faut revoir le scénario de sa propre vie.

Tu penses aux victimes de guerre. Aux génocides. aux attentats. À la torture. Aux armes chimiques. Aux bains de sang. Aux explosions. Aux mines antipersonnel. Tu n’es pas à plaindre. Tu penses aux grands brûlés, aux tétraplégiques, à qui voit mourir ce qu’il aime. Tu n’es pas à plaindre. Tu penses aux femmes violées et démembrées, aux enterrés vivants, aux victimes torturées. Tu n’es pas à plaindre. Tu penses à l’Afrique. Tu penses même aux Etats-Unis où il faudrait que tu sois riche pour pouvoir te payer ton algie vasculaire de la face. Sinon tu y souffrirais sans aide, jusqu’à la mort. Tu n’es pas à plaindre. Tu penses à tous les chroniques, à ceux qui ont huit ou dis crises par jour, à ceux qui s’injectent pour 45 000 euros d’Imiject par an. À ceux qui ne sont toujours pas diagnostiqués après vingt ans de souffrance. Tu n’es pas à plaindre. Tu penses à la Terre malmenée, aux espèces qui disparaissent, à la souffrance animale. Tu n’es pas à plaindre.

Le docteur John Halpern travaille à l’Université d’Harvard (…) : « Les substances psychédéliques fonctionnent tellement bien qu’on n’a besoin que de très faibles doses. C’est un problème. C’est trop efficace pour motiver la recherche. J’en suis atterré, mais je crains que le 2-Bromo-LSD ne soit jamais développé sous la pression de l’industrie pharmaceutique qui ne voudra pas promouvoir un médicament pareil. Rendez-vous compte, c’est complétement inhabituel : il suffit de trois doses pour stopper les crises pendant des mois – voire des années. Beaucoup de gens se traitent eux-mêmes avec de la psilocybine, du LSD. Si le 2-Bromo-LSD arrivait sur le marché, ils n’auraient pas à faire ça. »

La maladie fait peur. On ne veut pas la comprendre, ce serait la prendre par la main, la rapprocher de soi. Le malade entretient un rapport ambivalent avec sa maladie. C’est un compagne, une sorte de double démoniaque. Son Hyde personnel – ou plutôt son Hide. On peut se sentir démuni à la fin d’une période de crises. Après avoir tant combattu, avoir tâché de garder bonne figure, d’accomplir ses missions malgré tout, de préserver l’idée de beauté, celle de bonheur, aussi, soudain, l’ennemi quitte les lieux, s’évanouit du champ de bataille comme un mauvais génie. Et on se retrouve seul, encombré de son armure, l’air un peu ridicule à s’agiter contre des ombres qui ont disparu. On comprend alors avec effroi que le mal a pénétré notre être, est devenu une seconde nature. Et, doutant un instant de ses facultés mentales, on se demande si on arriverait à vivre sans la maladie alors qu’on ne souhaite bien évidemment rien tant que sa disparition.

Du côté des spectateurs, ce n’est pas plus simple. Il y a ceux qui nient la maladie. Même si ce sont des proches, ils ont tellement peur de la souffrance et de la mort qu’ils ne la prendront pas en considération ; voire, conséquence, ne vous prendront pas en considération. Il y a ceux qui en font trop et vous traitent comme s’il fallait commander votre cercueil dès le lendemain. Et puis ceux qui pensent avoir la bonne attitude, prenant de vos nouvelles de temps à autre mais ne vous considérant pas comme fragile. Ils n’entendent parfois pas que oui, l’impossibilité de boire de l’alcool est tout à fait stricte ou que, certes, on peut trimbaler une bouteille d’oxygène de six kilos mais que dans un état d’épuisement caché sous le fard et la volonté d’élégance, plusieurs étages sans ascenseur plus les volées d’escaliers imposées par la ville, ce n’est pas gérable. Ceux qui disant : « Moi aussi j’ai mal à la têt des fois, je suis obligé de prendre du Codoliprane », « Attends, c’est un très bon champagne bio, ça ne peut pas te faire de mal ! », « T’es chiante avec tes maux de tête, quand même », « Encore ! mais c’est vachement souvent, dis donc !, « On ne voit pas du tout que tu es malade », « Toi ? tu as eu une migraine hier ? Mais ça ne se voit pas !,  » Tu as l’air super en forme, pourtant… », « Et si c’était une tumeur ? », « Tu as fait des tests, quand même, pour vérifier si… tu vois quoi… il n’y aurait pas une grosseur… », « Comment ça ? Mais tu m’avais promis de venir ! », « Tu ne peux pas refuser, c’est la vieille prune que fait ma tante », « Tu ne bois pas de vin, OK, mais au moins un digestif ! », « Dans ces circonstances, je comprends, mais j’aimerais quand même beaucoup que tu viennes, c’est important pour moi. Si tu préfères rester chez toi avec ton mal de tête… », « Tu ne bois pas ?… Mais alors HIIIIIIIIIIIIIIII !! », « Tu pourrais faire un effort quand même », « Tu ne peux pas marcher plus vite ? », « Comment ça tu es fatiguée ? », « Attends, je regarde sur Google si on peut se défoncer avec ton Imiject. Même pas. C’est pas cool », « Mais c’est pas un peu handicapant, ces migraines ? », « T’en as pas un peu marre de ces migraines ? », « J’ai un super ostéo, je te file son numéro ? », « Mais pourquoi tu n’essaies pas l’acupuncture ? », « Mais pourquoi tu n’essaies pas l’homéopathie ? », « Mais pourquoi tu n’essaies pas la méditation transcendantale ? », « J’ai entendu parler d’un étiopathe… »,  » Tu devrais épouser un neurologue », « Et les macarons au camphre, vous avez tenté ? », « T’es allée voir un psy ? », « Tu vois, t’as toujours été contre la psychanalyse, eh ben voilà », « J’ai un pote qui connaît un mec, on ne sait pas trop ce qu’il fait, mais ça aurait marché sur la cousine d’une amie qui s’était cassé la jambe », « La première fois que ça t’est arrivé, te ne te serais pas disputée avec ton frère ?… Parce que la migraine… la mi-graine, quoi… la moitié de la graine… Ou alors un avortement ? », « ça ne serait pas un peu psychologique, ton truc ? », « Et l’hypnose ? », « Tu devrais t’interroger sur la cause. Non mais vraiment. », « Et un rebouteux ? », « T’aurais pas vécu des trucs traumatisants ? », « C’est drôle, mais je t’aurais crue plus déprimée… »…

D’après ce qui se dit entre malades, 25 % seraient soulagés – partiellement ou en totalité – à chaque prise, 50 % seraient soulagés de temps à autre, tandis que pour 25 %, le cannabis agirait comme déclencheur – mais sans essais effectués dans un cadre clinique, il est parfois difficile d’isoler les causes. Plusieurs études sont en cours et elles semblent positives. Le cannabis est pour l’instant toujours interdit en France, même dans ce contexte, et inscrit sur la liste des stupéfiants malgré les nombreuses études internationales prouvant son efficacité dans de multiples indications (…).

Serait-ce une manière de réagir aux agressions extérieures ? Comme ces animaux qui, au lieu d’attaquer leur agresseur, miment la mort, se roulant en boule, les yeux révulsés, l’antenne triste, l’aile pseudo-froissée. La migraine, les céphalées aiguës rendent pareillement passif et imposent un retrait du monde.

Il y a les maladies à la mode et puis les maladies orphelines. Si le jeu n’en vaut pas la chandelle, alors, on ne joue pas. Il y a une image de la médecine : blanche, positive, lisse. Celle du progrès qui ne se discute pas et aux pieds duquel il faut tout sacrifier comme à un dieu jaloux – le fameux progrès conçu telle une droite ascendante… pourtant fréquemment remis en cause par des découvertes. Et puis une réalité bien plus humaine dans le sens de trop humaine : libérale, réifiante, mercenaire. C’est juste un constat – avec ses exceptions, fort heureusement.

« Le personnage qui suffoque est-il entièrement et absolument moi-même ? »

René Allendy, Journal d’un médecin malade

« Ce sont vos nerfs. »

« Il faudra admettre que la vie, en tout cas, ne sera plus exactement ce qu’elle a été jusqu’ici. »

René Allendy, Journal d’un médecin malade

Certains jours, tu es animée d’une colère brûlante qui semble ne jamais pouvoir se résoudre. C’est bien plus qu’un mouvement ou qu’une représentation. Tu la sens couler dans tes veines comme un liquide incandescent. Il suffit d’une étincelle, d’un mot, d’un souvenir. Et cela semble monter du sol pour irradier dans tes membres. Tout s’enflamme. Le souffle devient court. Tu as l’impression que la peau craque sous les battements du pouls. Une lave, un poison et rien n’y fait. Ni l’amour, ni l’eau, ni le vert des arbres. La musique, peut-être.

La maladie, c’est l’itération. Ne cesser de répéter : (…) Période. Crises. Non, on ne sait pas, ça peut durer un mois, voire plus. Chronique, épisodique. Invalidant. Douloureux. Insupportable. Non, je ne peux pas boire. J’ai besoin de m’isoler quelques instants. Intolérable. Handicap. (…) S’il vous plaît, j’ai vraiment besoin de m’isoler, juste vingt minutes. S’il vous plaît. Je suis désolé. Je fais ce que je peux. Pardon. Crises.

(…) une maladie qui ne se voit pas. En dehors d’une crise, on a une apparence tout à fait normale, pas d’inscription douloureuse sur le front. Les gens ont plutôt même tendance à sourire, heureux de ne pas avoir mal. L »absence de masque de douleur semble poser problème. Pour qui est-ce rassurant qu’une affection se voie ? Pour les gens sains, bien sûr. Un malade dont la maladie ne se voit pas triche avec les signes. Il ne respecte pas le pacte. Il jour sur tous les tableaux : le privilège supposé du malade (on prend de ses nouvelles, on a certains égards…) et le privilège de la personne saine (la bonne mine). Le malade dont la maladie ne se voit pas fait peur : c’est comme si cette invisibilité contaminait l’état de santé. Mettant en doute la dichotomie maladie/santé. Et sans doute, aussi, selon le raisonnement suivant :

Il/elle est malade mais n’a pas l’air malade.

Or, je n’ai pas l’air malade.
Donc sans doute suis-je malade.

Panique.
La tyrannie du syllogisme.

(…) elle raconte qu’elle n’en menait pas large le premier jour où elle à dû sortir avec une bouteille d’oxygène (…). Et où il a fallu, en pleine rue, porter le masque à son visage, le fixer à l’aide de l’élastique et continuer à marcher. Le regard des gens. Elle répète, les dents serrées. Le regard des gens. Cette stupeur ruisselante de pitié et d’incompréhension. Une agression en demi-teinte. Souffrance comme une fierté mal placée, sans doute. Avoir honte d’avoir honte d’être considérée comme mourante ou handicapée. (…) L’épreuve passée, elle a refermé la porte de son appartement, le cœur battant, avec le souvenir de ces regards. Elle avait l’impression d’avoir huit ans et subi des persécutions enfantines, embarrassée de jouer le jeu de cette jungle. Elle a besoin d’une bouteille d’oxygène. Les gens vont s’imaginer mille choses. La fixer comme une bête de cirque. Et alors ? Elle a pensé à ceux dont le handicap est bien plus visible et pénible. Combien la ville, la société n’est pas faite pour un non-voyant, un fauteuil roulant, la moindre faiblesse physique, malgré ce que des panneaux Decaux essaient de faire croire en périodes électorales. Nombreuses volées d’escaliers, absence de signalisations sonores… Alors le deuxième jour, elle n’a pas détourné le regard, l’a planté bien droit dans celui des curieux. Elle a observé. A souri, droite comme un i. Elle a appris à manœuvrer le petit chariot avec plus d’aisance. A donné un prénom à la bouteille d’oxygène. Elle n’a pas hésité à en balancer des coups dans le métro – soit-disant par inadvertance – aux personnes qui la bousculaient sans égard et n’osaient pas ensuite râler devant l’objet qui leur avait causé un hématome. Elle riait sous cape, les traits tirés sous le fard. Masque sur le visage, elle a observé qu’on s’écartait d’elle, même aux heures de pointe. Pas pour la protéger. Par peur de la contagion. Pour le vérifier, elle a singé une petite toux. L’effet a été immédiat. Alors que dans les wagons alentour, les gens embrassaient malgré eux les vitres, soulevés du sol entre deux corps suants, elle jouissait d’un périmètre de sécurité d’au moins deux mètres de circonférence. Les pupilles terrorisées se balançaient au rythme de la marche, faisant mine de ne pas la fixer, mais magnétisées par le masque, la bouteille sifflante. Les miasmes fantasmés. Les cons. Les couards. Elle avait l’impression de tourner un documentaire animalier, planquée derrière sa bouteille-caméra. Plusieurs titres seraient possibles. « Observation des comportements grégaires et autres cruautés ordinaires. » « De la lâcheté en milieu urbain – et trouilles sanitaires afférentes. » « Le malade qui ne le sait pas encore face au handicap : comment, mais moi aussi je serais mortel ?! »… (…) Ces quelques expériences de revanche lui ont permis d’apprivoiser les nouveaux gestes imposés par l’algie mais aussi de comprendre autrement sa présence de passante, passagère, promeneuse, qu’à travers les regards, les jugements. D’habiter l’espace plus librement. Et surtout, de regarder vraiment les personnes subissant un handicap.

Un grand merci aux Éditions Grasset et à Netgalley pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre.

2 réflexions sur “Anomalie des zones profondes du cerveau de Laure Limongi

    • Oui, c’est ce que j’explique au début quand je dis que les valides le trouveront certainement moins accessible (et le plus longtemps possible il faut leur souhaiter). Mais pour vivre pleinement la situation et du handicap et de la douleur chronique, je trouve que beaucoup de gens, en particulier les proches de malades, gagneraient à lire ce genre de texte. Pour éviter au maximum l’incompréhension, l’itération et j’en passe qui sont des écueils usants évitables.
      Sans compter évidemment les mises en perspective de la condition des handicapés dans la société, de la prise en charge de la douleur, ou, ou, ou… Autant de réflexions sur les réalités quotidiennes édifiantes des invalides qui devraient être conscientisées massivement pour, enfin, changer.
      C’est mettre beaucoup d’espoirs et de responsabilités sur le dos d’un tout petit livre, j’imagine. Mais les avancées comme les voyages commencent par un premier pas… Et il est vraiment tant de faire celui-ci !
      Je ne connaissais pas non plus l’auteur.

      Aimé par 1 personne

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