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women's landsConstruction d’une utopie Oregon, USA 1970-2010

Présentation de l’éditeur : Pour s’affranchir de la domination masculine, les femmes dont la geste est ici retracée ont franchi le pas, pris la tangente et construit ensemble autre chose : tout un monde, toute une vie à elles. Elles ont tenté l’aventure dans l’Ouest des États-Unis, sur des terres reculées où une poignée d’entre elles résident toujours. Elles ont défriché, semé et planté, bâti leurs maisons et leurs abris avec la volonté d’inventer un nouvel art de vivre entre femmes. En quelques années, une vingtaine de terres séparatistes ont ainsi été créées dans la région. Leur multiplication alimentait une vie sociale intense fondée sur la solidarité entre résidentes et visiteuses de passage, sur le respect de la nature, le partage des savoirs, la recherche d’une spiritualité ancrée dans l’immanence, la Terre et le Cosmos. Que reste-t-il aujourd’hui de ces espaces uniques et de l’utopie qui les a longtemps maintenus vivants ? Françoise Flamant s’est plongée dans les archives des Women’s Lands, elle s’est entretenue avec plusieurs des protagonistes de cette histoire à bien des égards fabuleuse. Soutenu par le respect et la sympathie pour le sujet traité, son récit qui mêle descriptions, analyses, témoignages et documents graphiques donne la mesure de l’ambition du projet et de la force des engagements de celles qui y ont participé. C’est une contribution essentielle à l’histoire du féminisme et à celle, par trop occultée, des lesbiennes féministes

Éditions Ixe – 251 pages

Depuis le 7 octobre 2015 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 19 euros

C’est riche de son expérience personnelle, de longues recherches et des nombreux témoignages qu’elle a recueillis que la sociologue, économiste, militante Françoise Flamant retrace quarante-cinq années d’une geste féministe et lesbienne dans son livre Women’s Lands.

Ce document passionnant revient sur le parcours de pionnières qui, partant du constat de la condition de la femme, initièrent dès 1970 un mouvement basé sur le séparatisme d’avec la société mixte créée et dirigée par et pour les hommes. Lasses de ce système patriarcal réduisant leur rôle à une peau de chagrin pour le moins dévalorisante, des cohortes de femmes optèrent pour le retour à la terre et fondèrent dans des contrées reculées du sud de l’Oregon une vingtaine de communautésWomanShare, Rootworks, Cabbage Lane, Mountaingrove, Fly Away Home, OWL Farm, Rainbow’s End, Rainbow’s Other End… Des îlots de vie collective qui, à l’heure actuelle, malgré la disparition de certains fragilisés par la mouvance du monde, se maintiennent et continuent d’évoluer pour répondre aux attentes des nouvelles générations et aux tendances contemporaines ; le radicalisme séparatiste originel s’orientant davantage désormais vers le maintien ou retour à la société mixte afin de lui faire intégrer une pratique écoféministe de relations égalitaires à l’échelle planétaire et de préservation des ressources naturelles.

L’auteur, l’une d’entre elles, retrace cette épopée initialement dévolue au féminisme, mais ayant rapidement évolué pour devenir indissociable du militantisme consacré au lesbianisme et à l’écologie. Du contexte d’hier à celui d’aujourd’hui, en passant par la naissance de l’idéologie, le passage à l’action et l’éclosion de ces sororités, Françoise Flamant explore ce qui s’apparentait à la création d’un véritable nouvel art de vivre dont les avantages pour ses membres étaient une vie sociale intense assise sur la solidarité, l’entraide, l’échange des savoirs et surtout la sécurité. Mais toujours aussi la lutte, évidemment, contre l’homophobie ou pour le droit à l’avortement par exemple. Sans compter l’apparition du Sida

Loin de verser dans l’hagiographie de ce projet ambitieux, l’écrivain le dissèque, dans ses réussites comme dans ses failles (désaccords, rancœurs, frustrations…), donnant voix aux bilans contrastés de diverses activistes présentes ou révolues. Elle décrit la construction et les aménagements de ces villages et l’érigation* de cette nouvelle culture en quête des meilleurs choix pour réussir le défi du vivre ensemble. Féminisation du langage, naturisme, spiritualité inspirée par la Terre et le Cosmos ou encore médecine traditionnelle sont quelques-unes des options retenues par la plupart des clans.

Ce recueil illustré en noir et blanc démontre qu’il est toujours possible de prendre son destin en main, que le rêve d’utopie n’a rien de risible, de ridicule et de perdu d’avance et que ceux que l’on appelle de doux rêveurs sont, quand ils agissent, des gens courageux car il en faut ô combien pour mener ces difficiles aventures à terme. Beaucoup de courage, de travail et d’ingéniosité !

En faisant le récit de ces terres utopiques, l’auteur contribue aux diverses initiatives consacrées au travail de mémoire de ces Lands, dans le but de les faire connaître, perdurer et de les léguer malgré des perspectives incertaines.

Parfaitement recontextualisé, cet essai fluide et accessible qui a valeur d’hommage consacré à un sujet captivant est l’occasion de découvrir une réalité méconnue fascinante et de réfléchir à la place actuelle de la femme dans le monde et aux combats restant à mener. Cette contribution importante à l’histoire du féminisme et de l’homosexualité féminine par le biais de l’engagement puissant des habitantes ou visiteuses de passage des Lands ne peut légitimement pas tomber dans l’oubli tant il est riche d’enseignements. Un livre essentiel.

À lire : le sommaire et l’introduction du livre.

* Le terme correct français est « érection » mais, clairement inadapté à cette thématique, le choix d’un néologisme s’est imposé.

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Extraits :

En Oregon, durant le dernier quart du XXe siècle, des terres ont été acquises par des femmes qui voulaient changer leurs vies et désiraient s’affranchir des valeurs de la société dans laquelle elles étaient élevées. Résolument féministes, ayant fait le choix du lesbianisme, elles allaient chercher à réaliser leur utopie en créant, selon la formule de Michel Foucault, des hétérotopies: des microsociétés tournées vers un nouvel art de vivre, une nouvelle culture dans un contexte qui assurerait leur sécurité.

À l’opposé de leurs “sœurs” en féminisme qui s’engageaient dans des luttes pour réformer la société et abolir les discriminations liées au sexe afin d’obtenir l’égalité entre les hommes et les femmes, celles des Lands se sont retirées pour créer de nouveaux espaces de vie, ne comptant plus que sur elles- mêmes pour obtenir du bonheur sur terre, là et maintenant, quels que fussent les efforts à fournir. Selon elles, c’était la culture qu’il fallait changer, inventer, et cela ne pouvait se faire que hors du monde patriarcal. Un tel choix, le séparatisme, fut violemment critiqué et qualité d’utopique. Ce jugement aussi définitif qu’exclusif a longtemps occulté les recherches et réflexions approfondies sur les vécus et les productions que cette orientation a permises.

Les pages qui suivent déroulent le récit à multiples facettes de la vie dans les Lands, depuis les années de fondation jusqu’au début de ce XXe siècle. Les premiers pas, les di&cultés et les réussites de ces projets devenus réalité sont ici relatés. Il ne s’agit pas de formuler des analyses critiques hâtives dont je connais trop bien les tendances destructrices. Mon projet n’est pas d’écrire une thèse sur le séparatisme, l’identité ou le communautarisme. À la lectrice la liberté de se faire sa propre opinion. Je lui demande seulement d’être à l’écoute de toutes ces vies dont j’ai pu recueillir la mémoire. À elle ensuite d’en apprécier l’héritage, s’il se présente à elle. Pour cette raison je m’applique à montrer la variété des expériences vécues par ces femmes en leur laissant largement la parole et en restituant leurs écrits.

La création de communautés communément qualifiées d’utopiques, basées sur la coopération, le partage, la relation organique à la nature, n’est pas un phénomène nouveau aux États-Unis. La pays a toujours connu ces communautés émancipatrices. Cependant, l’apparition, à grande échelle, au milieu des années 1970, de lieux fondés exclusivement par des femmes, pour des femmes, dans une perspective libératrice, avait de quoi surprendre.

Beaucoup de femmes nées dans les années 1950 n’étaient pas dupes. Elles cernaient peu à peu l’étendue de leur oppression, comprenaient le désarroi de leurs mères, cherchaient pour elles-mêmes une autre vie. Elles prenaient conscience du gâchis humain que représentait la vie de leurs mères, réduites à servie mari et enfants, étouffées dans une vie standardisée qui empêchait tout forme d’expression personnelle.

Alors que se préparaient ainsi les prémisses d’un décrochage d’une vie sociale mixte, d’autres engagements féministes allaient intervenir avec force dans le champ politique. Entre celles qui choisissaient d’agir à l’intérieur de la société et celles qui s’en retiraient, les modes d’action divergeaient du tout au tout. Le retrait des unes fit l’objet de nombreuses critiques de la part des autres, militantes engagées sur le terrain des luttes sociales. Elles leur reprochaient de fuir, de ne pas affronter pied à pied l’adversaire, cette société patriarcale dorénavant clairement identifiée. Elles les tournaient souvent en dérision en les présentant comme des marginales rêveuses et naïves, des utopistes – le mot était lâché – dont les efforts, par définition, étaient voués à l’échec.

Fallait-il, pour changer cette société discriminante où les femmes étaient domestiquées depuis des millénaires, entrer dans le jeu politique d’une démocratie dont les dés sont souvent pipés et parvenir, grâce à un subtil rapport de forces, à imposer des droits nouveaux favorables aux femmes ? Ou valait-il mieux se retirer loin des contacts et de l’influence des hommes et tenter, entre soi, en sécurité, de prendre des forces, du pouvoir et une vraie liberté qui, à terme, provoquerait l’implosion de la société ?

Un grand merci aux Éditions Ixe pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre.

2 réflexions sur “Women’s Lands de Françoise Flamant

  1. Pingback: iXe édite, allez lisez !

  2. Pingback: La première fois que Bérénice vit Aurélien, elle le trouva franchement con de Sarah Sauquet | Adepte du livre

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