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barracudaPrésentation de l’éditeurDaniel Kelly sort de prison. Vingt ans plus tôt, il était Danny « Barracuda », le grand espoir de la natation australienne. Un adolescent rageur, animé par la soif de vaincre, tout entier tendu vers un seul but : devenir champion. Pour n’être plus le petit métèque, fils d’une coiffeuse grecque et d’un routier australien. Pour montrer à ces petits bourges pour qui tout semble facile que lui, le boursier, peut les battre. Pour ne plus être prisonnier de ce corps encombrant, de ces pensées qui lui viennent dans les vestiaires. Aujourd’hui, Daniel est ce champion déchu qui a commis l’irréparable. Il est cet homme que la prison a à la fois brisé et révélé. Il est ce fils, ce frère qui veut se réconcilier avec les siens. Il est cet adulte qui va devoir une dernière fois se confronter à l’ado qu’il était pour mieux tenter de revivre…

Traduit de l’anglais (Australie) par Jean-Luc Piningre.

Éditions Belfond – 453 pages

Depuis le 20 août 2015 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 22 euros

Ebook : 14,99 euros

Avertissement : Si, comme pour toute chose, les avis sont partagés, ils sont majoritairement positifs à enthousiastes concernant Barracuda de Christos Tsolkias. Je ne saurais trop vous conseiller de vous contenter, une fois n’est pas coutume, de cette observation, puisque que, malheureusement ce n’est pas exceptionnel, de nombreuses chroniques de ce titre spoilent l’histoire. À vouloir comparer les avis, vous risqueriez de vous gâcher le plaisir de lecture… Ce qui serait en l’occurrence vraiment dommage. Ce n’est, bien évidemment, pas le cas ici.

Il aura fallu à Christos Tsolkias accoucher de son sixième roman La Gifle pour s’imposer sur la scène littéraire (et télévisuelle) internationale. Après ce best-seller traduit dans une vingtaine de langues, ayant raflé de nombreux prix en Australie et figurant sur la liste du Man Booker Prize 2010, c’est très attendu que cet Aussie d’origine grecque revient à l’occasion de la rentrée littéraire 2015 présenter son nouveau livre Barracuda.

Ce roman d’apprentissage dépeint l’initiation à la vie d’un jeune Australien, de l’enfance à l’âge adulte, autour de la natation, cette sacro-sainte discipline en la Terre australe que l’écrivain décrit à la perfection pour l’avoir lui-même pratiquée, à ce niveau de lutte folle visant à améliorer le chrono d’une poussière de temps. Fils d’une modeste famille d’immigrés grecs et écossais, les prédispositions sportives et la détermination du protagoniste lui permettent d’échapper à sa condition de « métèque prolétaire », d’intégrer une prestigieuse école et d’envisager de devenir champion. Et la famille de se sacrifier sur l’autel de ce destin tout tracé, n’était le drame annoncé

Cette trajectoire brisée est l’occasion de balayer de nombreuses et captivantes thématiques : lutte des classes, nationalisme, racisme, ambition, échec, honte, acceptation, famille, société, solitude, intégration, différence, violence carcérale, désir, amitié, homosexualité… Bref, la vie !

Par le biais de ce destin émouvant, le message de l’auteur est de faire comprendre au lecteur que nul ne se réduit à une personnalité linéaire et qu’il est toujours possible de se réinventer, de réorienter sa vie. Qu’en dépit de la voie tracée, par soi-même ou par d’autres, il existe toujours les chemins de traverse. Que l’on soit victime des circonstances et/ou de soi-même, le dépassement et la rédemption demeurent par la magie certes difficile mais pas inaccessible de la résilience. Loin d’être cynique et désenchantée, cette anti-success story est un formidable message d’espoir. Une approche positive parfaitement illustrée par le découpage en deux parties : Inspirer qui met en scène la lente et asphyxiante montée jusqu’à l’inévitable catastrophe et Expirer qui présente la vie d’après les défaites. Ces deux temps du récit, eux-mêmes divisés en une double narration, intérieure et extérieure à l’anti-héros, exposent les multiples facettes de ce Danny devenu Dan pour marquer son évolution, ses changements au point de presque donner la sensation de deux histoires distinctes.

Plus qu’un portrait complexe et retentissant, Barracuda est la fresque édifiante, sans concession, de l’Australie. Écornant sérieusement le rêve d’une terre de tous les possibles, Tsolkias dénonce une nation étouffée par l’intolérance et le mépris, capable d’éclats mais surtout prédisposée à briser les êtres les plus fragiles.

« L’enfant terrible de la littérature australienne » bâtit un roman contemporain intense et féroce. De l’Australie à l’Écosse, il explore brillamment la complexité existentielle grâce à sa faculté d’incarner avec beaucoup de crédibilité tous les âges de la vie et les affres propres à chaque étape. En particulier, cette si délicate transition qu’est l’adolescence, où le tumulte intérieur n’a pas besoin d’autre raison que celle de l’agitation hormonale mais qui, si l’on y ajoute un carcan social oppressant, la vie millimétrée et stressante du sport de haut niveau ou encore une quête de soi compliquée par l’altérité, peut entraîner une réaction brutale de rejet, des conventions, des autres, de soi et ainsi une rupture, une cassure, potentiellement sans retour.

Revendiquant son ambition d’écrire « des romans, non pas pour représenter la société, mais pour la confronter à ses vérités les plus infâmes », l’auteur use, parfois abuse, d’un langage cru et rageur, construit un personnage qui révolte avant d’émouvoir et prend plaisir à disséquer les abcès purulents de son pays. Autant de façons de choquer, de mettre mal à l’aise, de déranger, de faire naître la tension pour mieux appréhender la violence de la vie. C’est de ce style rude, frontal, percutant, qui ne saurait plaire aux lecteurs les plus timorés ou puritains, que naît cette peinture profondément réaliste qui remue et résonne forcément en chacun, à tel ou tel niveau et tel ou tel degré, tant sont la souffrance palpable et les situations proches de l’ordinaire dans son acception souvent tragique mais aussi magnifique. Un roman impressif qui bouscule et rend un vibrant hommage à la littérature et à la famille comme meilleurs soutiens face à toutes les adversités.

Christos Tsolkias, plume résolument incontournable de la littérature australienne moderne livre une fois encore un page turner à dévorer sans modération.

Vous aimerez sûrement :

Le Roman de Boddah d’Heloïse Guay de Bellissen, La nuit ne dure pas d’Olivier Martinelli, Regarde les hommes mourir de Barry Graham, Du bleu sur les veines de Tony O’Neill, L.A. Story de James Frey, Speed fiction de Jerr Stahl, Rich boy de Shanon Poemrantz, Famille modèle d’Eric Puchner, Un génie ordinaire de M. Ann Jacoby, Un buisson d’amarante d’Adrien Sarrault, L’Idiot du palais de Bruno Deniel-Laurent, La double vie d’Irina de Lionel Shriver, Une dernière chose avant de partir, Le livre de Joe, Perte et fracas, C’est ici que l’on se quitte, Tout peut arriver de Jonathan Tropper…

Extraits :

Depuis que je suis ici, ma grand-tante est la première personne que je rencontre pour qui l’Australie est un beau pays. Tous les amis de Cyde, sa famille, et même ceux qui ont fait le voyage admettent seulement que « c’est pas mal ». « Oui, il y a de jolies choses, là-bas ». Mais ils se retiennent ; on sent qu’ils ont vu, qu’ils ont entendu parler de la laideur, de l’insularité. Ils ont éprouvé cet éloignement. J’ai appris à me taire, à ne pas leur en vouloir d’ignorer la responsabilité britannique dans cette tragédie coloniale.

La honte. J’essaie de ne pas la laisser m’engloutir, de ne rien lui devoir, de trouver un lieu où lui survivre, où elle ne puisse plus me briser. Je ne sais pas si cela arrivera, si c’est seulement possible. J’ai tant d’excuses à présenter que leur poids m’écrase. Ce matin, j’ai souligné un passage dans lequel on demande à la femme de ménage comment elle supporte le fait d’avoir été abusée, jeune fille, par son beau-père. Et elle répond : « C’est comme porter une maison sur son dos. » Je l’ai souligné tellement de fois que la pointe du stylo a traversé la page. La honte dans tout ce qu’elle a d’irrémédiable, de pesant, de ruineux.

– Bravo, Danny. S’occuper des déshérités, ça, c’est super.

Je parie qu’elle pense : « Un truc parfait pour un loser comme lui : s’occuper d’autres losers. »

J’ai envie de lui dire que j’aime ce travail, que je ne me sens ni jugé ni critiqué par les types que j’assiste. Le vieil Allemand qui s’est grillé les neurones à force de picoler ; le gamin qui s’est fracassé le crâne en conduisant défoncé, trop vite et sans la ceinture ; le menuisier de cinquante ans qui a fait une overdose, qui est resté une minute en état de mort clinique. Rolf et Kevin et Jeremy. Je fais les lessives de Rolf ; il se pisse dessus tout le temps. Kevin, je lui apprends à s’habiller, Jeremy à faire sa toilette. Je l’aide à s’asseoir sur le siège quand il a besoin de chier – je fais tout ça, je m’immerge, je me perds dedans. Je sais ce que c’est, un corps : ça a besoin d’être sculpté, façonné, forcé de fonctionner. Je ne sais pas grand chose, mais ça, je le sais : un corps peut être formé, transformé, un corps n’est jamais statique, toujours en mouvement. Je sais aussi que parfois il criera en atteignant ses limites, vous dira qu’on ne peut pas aller plus loin, que, malgré le désir, l’espoir, la volonté, possible ne veut pas toujours dire réalisable. Je sais cela mieux que n’importe quoi d’autre. Il arrive que le corps échoue. Rolf, Kevin, Jeremy en sont conscients, comme moi. Rolf, Kevin, Jeremy et moi sommes des losers, mais nous rejetons la définition du monde extérieur. Pas besoin qu’on nous encourage, pas de petite tape dans le dos. Le dos sur lequel nous transportons notre maison.

(…) je pense que la fidélité est plus souvent minée par la négligence que par le dépit ; que c’est si bon d’entendre le rire d’une vieille amie ; que j’ai trop longtemps tenu notre amitié pour acquise.

« Ce pays de merde, disait Neal avec un rire aigre. On n’a jamais d’argent pour la santé et l’éducation, pas un rond pour les arts, mais le sport, là, oui, on met le paquet. »

Et, oui, on baise. Mais rarement. Dès que l’occasion se présente, et il faut les chercher. Ça, et la lecture : voilà ce qui me permet de tenir, des heures et des journées durant. Je serais incapable de choisir entre les deux : le canon sur la temps, dites-moi de décider, et je suis paralysé. Les mots m’apportent le plaisir et la liberté ; Carlo, quand il me pénètre, la joie et la sécurité. Deux éléments qui sont devenus ici aussi indispensables que l’eau et l’oxygène. J’en ai besoin pour respirer, pour vivre. Les deux me permettent de m’évader. La lecture débride mon imagination, m’élève au-dessus des murs, de l’acier, du béton. Carlo me détache de ma volonté. Quand il me prend sauvagement, je subis l’humiliation, la douleur, et je deviens insensible à l’une comme à l’autre. Loin d’être négligeable en prison. Même où que ce soit, d’ailleurs.

Et si je disais à Luke que je me suis finalement intéressé à Shakespeare ? Après tous les efforts qu’avait fournis M. Gilbert, en vain, pour me faire comprendre Jules César, dans ce lycée de privilégiés avec tous ces moyens, il faut que j’échoue ici pour saisir pleinement la beauté de l’œuvre, l’esprit qui la traverse, l’audace époustouflante de cette langue. Et si je disait : « Luke, j’ai découvert Shakespeare, ainsi que la sodomie. Deux trucs merveilleux, le bonheur. » J’aimerais pouvoir lui expliquer que j’ai découvert Shakespeare en me faisant enculer, et que j’ai accepté de l’être grâce à Shakespeare.

Il en avait eu un, d’avenir. Dur et solide comme le cœur d’un fruit vert, quand il est encore sec comme du béton, qu’il faut un marteau pour le briser. Cet avenir, il l’avait eu des années durant, et lui aussi s’était désagrégé. On ne pouvait rêver que d’un seul futur. Il avait foiré, merdé, échoué. Disparu, l’avenir.

Il passait parfois des journées sans rien dire à personne, des nuits et des jours de tranquillité. Il lui arrivait de penser que les mots étaient tous inutiles. Et le silence n’était pas vide – bien au contraire, il y trouvait la paix, le calme. Entamez une discussion, et là vous risquez des ennuis. (…) Le silence n’était pas non plus la solitude. Celle-ci se cachait dans la parole, dans la conversation.

Il ne voulait pas de télé, n’avait pas besoin de radio. Que le monde ne l’envahisse pas. Il détestait les informations, avait peine à y croire : les bombes, la terreur, les cris des boat people, le pétrole et l’argent, le prix des terrains et l’immobilier. Il ne supportait pas l’hystérie feinte des soap-opéras, les rires forcés des sitcoms, les faux commentaires indignés des présentateurs, des invités, des reportages d’actualité. Il n’avait pas d’ordinateur non plus. Trop de tentations. Il préférait le silence, le réconfort de la solitude. Bloquer le tumulte, l’incessant tintamarre. Seuls les livres l’intéressaient, il y en avait partout dans l’appartement. Ceux de la bibliothèque du quartier, d’autres pêchés au marché du dimanche. La lecture était une retraite, un refuge contre le vacarme au dehors.

Découvrant Graham Greene en prison, il avait commencé à dévorer ses livres, et continué après sa libération. Il comprenait les personnages ; leurs faiblesses, leur lâcheté lui parlaient, ils ne cherchaient pas à justifier leurs échecs, et cela lui plaisait. (…) Les écrivains d’aujourd’hui l’ennuyait, il trouvait leurs univers bornés, leur style emprunté, ironique. Cette littérature-là ne lui convenait pas.

Tchekhov l’avait ramené à son enfance, l’avait fait frissonner d’une joie intense, presque érotique. Avait-il déjà éprouvé un tel plaisir ?

Et donc il s’était trompé : les livres n’existaient pas seulement dans l’esprit, mais aussi dans le corps. Les mots étaient un souffle, on les ressentait, on les comprenait par le corps et par l’esprit. Ils sont l’eau, et lire nager.

Dan commençait à connaître la chanson : régulièrement déçu par l’Australie, Clyde en faisait chaque jour un portrait plus amer, plus fataliste. Silencieusement, il l’écouta énumérer tout ce qui le déconcertait et l’irritait dans ce pays.

– Vous vous croyez égalitaires, mais le statut social est ici une obsession comme nulle part. Pour des gens soi-disant cool, vous êtes constamment en colère, vous en voulez à tout le monde. Vous affirmez que les classes ne sont pas divisées, mais vous avez surtout une trouille folle de la pauvreté. Vous défendez les libertés individuelles et, depuis que j’ai atterri, je n’ai vu que des règlements pour ceci, pour cela, on ne monte pas là, on ne descend pas ici, on ne fume pas, on ne boit pas, on ne joue pas, on ne conduit pas en était d’ivresse, on respecte la vitesse, on ne fait rien d’humain ! Vous avez tellement peur de mourir que vous vous interdisez de vivre. Putain, merde ! On est humains, on meurt, ça fait partie de la vie. C’est la vie.

Demet lui servait de chœur ; à chaque accusation, chaque moquerie, elle y allait de sa propre litanie de griefs, que Dan aurait pu réciter en même temps. On a l’esprit de clocher, étroit par-dessus le marché ; nous sommes racistes et égoïstes ; nous occupons cette terre illégalement ; on lèche les bottes des Brits et le cul des Ricains. Demet et Clyde chantent la même antienne.

Il n’y a pas assez d’amour sur terre pour laver, décaper, supprimer le déshonneur qui l’habite.

Pourquoi as-tu autant de mal à parler ? Qu’est-ce qui t’en empêche ? Qu’est-ce qui t’arrête ?

Les mots. Dehors, les mots ne sont plus les mêmes qu’à l’intérieur.

Les mots seraient-ils toujours un fardeau ?

(…) on ne peut pas toujours réaliser ses rêves.

Un grand merci aux Éditions Belfond pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

11 réflexions sur “Barracuda de Christos Tsiolkas

  1. J’ai adoré « La Gifle ». Le roman est vraiment top et la série qui a été diffusé sur Arte n’a pas à rougir (c’est d’ailleurs elle qui m’a donné envie de découvrir ce roman que je ne connaissais pas).
    Je note pour ce roman ci. J’ai bien envie de continuer ma découverte de cet auteur !

    Aimé par 1 personne

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