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recherche femme parfaitePrésentation de l’éditeur :

« Je ne sais pas s’il existe une femme parfaite. Mais je sais ce qu’un amour parfait veut dire. »

Éditions Grasset – 304 pages

Depuis le 30 septembre 2015 en librairie.

Ma note : 4,25 / 5

Broché : 19 euros

Ebook : 13,99 euros

Malgré le prière d’insérer laconique de Recherche femme parfaite, tout est dit dans ces deux phrases de présentation du nouveau roman d’Anne Berest : c’est l’histoire d’une passion et de la quête de la femme idéale, modèle, impeccable, accomplie, sublime… bref, d’un mythe.

Parce que telle est l’évidente et réconfortante observation faite par l’auteur dans cette comédie féministe moins légère qu’il n’y paraît : la femme parfaite n’existe pas. Elle va même plus loin puisqu’elle érige l’imperfection comme beauté ultime de l’être – qu’il soit d’ailleurs homme ou femme.

Un message fondamental pour déculpabiliser et décomplexer toutes les femmes lasses de devoir tout assumer à l’ère de la superwoman. Cette fable contemporaine, malentendu hérité du combat pour l’émancipation qui n’a pourtant jamais visé l’exigence, la sommation à être la femme, l’amie, l’amante, l’épouse, la mère, la working girl irréprochable, dans laquelle les femmes se perdent. Alors qu’il est tellement plus satisfaisant, sain et reposant de renoncer à tout contrôler, d’être soi-même, unique, de lâcher prise, laisser la porte ouverte à l’inattendu et aux défauts souvent emplis de drôlerie.

Par le prisme d’une femme photographe bourrée de petits travers, un peu larguée, en quête d’un sujet pour une exposition et de sa meilleure amie Miss Réussite en plein burn out parce que son accouchement ne s’est pas passé comme prévu, ce roman fantaisiste brosse les portraits de tant de femmes si différentes et semblables à la fois qu’il s’érige en véritable encyclopédie de la féminité, dans toutes ses nuances, dans toute sa grâce. Jeune, mûre ou flétrie, plus ou moins jolie, moderne ou vieux jeu, sage ou libérée, hétéro ou homosexuelle, riche ou modeste, d’ici, d’ailleurs, érudite ou simple, anonyme ou célèbre comme cette Mademoiselle derrière laquelle on reconnaît la scandaleuse Zahia et même transexuel plus femme que femme, cette galerie forcément incomplète des facettes et complexités du sexe féminin est également l’occasion de rendre hommage à quelques figures féminines injustement oubliées par une histoire misogyne : Julia Margaret Cameron, Catharina van Hemessen ou Elisabeth Vigée Le Brun, pour n’en citer que quelques-unes.

Il n’est pas rare que l’évocation du féminisme engendre des a priori caricaturaux. Il est donc important de préciser que ce livre n’a rien d’un manifeste aboyeur, d’un brûlot militant contre les hommes. La romancière les présente même comme des partenaires qui le plus souvent préféreraient avoir à leurs côtés des femmes moins obsessionnelles, plus nonchalantes, douces et imparfaites.

Après un premier roman Les Patriarches glauquissime et un second roman Sagan 1954 entre biographie du « charmant petit monstre » et une fois encore autofiction, Anne Berest semble avoir trouvé la formule pour mettre de la distance entre ses tourments et sa plume, ce qui lui réussit autrement mieux. À partir d’un état des lieux sombre de la société du paraître, elle livre un texte réjouissant et fin, une réflexion sensée et optimiste sur la femme, son rapport à son corps, à l’autre, sa place et ses luttes.

Exit les diktats d’une société conçue par et pour les hommes, de la publicité, de la presse ou des réseaux sociaux qui ne sont que miroirs aux alouettes. Se moquer de cette pression sociale ridicule, des critiques. Ne pas vouloir plaire coûte que coûte. Échec et mauvais goût (sans en abuser) ont droit de cité ! Sus à la tyrannie et à l’obsession de la perfection. Autant de remarques intelligentes et positives qui transpirent de cette apologie du naturel et de l’authenticité. Une lecture nécessaire à se répéter comme un mantra pour toutes les dames, demoiselles, nanas, filles et autres nénettes stressées, insatisfaites, angoissées, en plein doute… pour les mauvaises raisons.

Vous aimerez sûrement :

Un été sans les hommes de Siri Hustvedt, Ce que je peux te dire d’elles d’Anne Icard, Les Quatre Grâces de Patricia Gaffney, Les Indomptées de Nathalie Bauer, Le cercle des femmes de Sophie Brocas…

Extraits :

Moi je n’aime pas les responsabilités, ni faire la cuisine, je refuse de prendre la parole devant les autres et je peux me rendre à un premier rendez-vous sans aucun amour propre.

16 – On nous demande d’être des femmes parfaites. Pour nous tuer à la tâche ! Nous devons être capables de prouesses dans tous les domaines.

– Ah bon…, dis-je, surprise, car je n’avais jamais vu Julie aussi en colère.

– Tu ne vois pas ? Une armée de femmes couteaux-suisse s’est mise en marche au garde-à-vous, terrorisées à l’idée de rester dans le rang de la jeunesse, de la performance, de la beauté.

Julie ne chuchotait plus, on ne pouvait plus l’arrêter et elle parlait avec précipitation.

– Nos mères ont cru faire la révolution. Mais en fait, elles nous ont précipitées, tel le joueur de flûte, au bord du précipice ! Car non seulement nous devons désormais être performantes dans tous les domaines : travail, famille, couple. Non seulement nous devons avoir toutes les qualités, mais il faut les posséder ad vitam aeternam ! Aujourd’hui, la différence entre la femme de vingt-cinq ans et celle de soixante ans ne doit plus être sa silhouette, ni sa façon de s’habiller, ni ses goûts, mais son pouvoir d’achat, donc le prix qu’elle peut mettre dans sa crème de jour. Évidemment, toi tu t’en fous, fit remarquer Julie, tu ne mets même pas d’après-shampooing.

– Je ne vois pas le rapport, dis-je, un peu vexée.

– Le rapport, c’est que tu te crois une femme libre. Tu crois même que jamais dans l’histoire de l’humanité, la femme n’a été aussi libre que toi aujourd’hui. Mais regarde autour de nous.

– Quoi ? demandai-je en regardant par réflexe à droite et à gauche, un peu décontenancée par la tournure que prenait notre conversation.

– La condition de la femme ! Nous pensons avoir atteint le sommet de notre liberté mais en réalité le XXIe siècle marque le summum de notre esclavage ! Nous sommes devenues des kamikazes. Et nous en crevons.

À chacun de nos rendez-vous, ma tante Zelda me faisait ses recommandations, que je devais retenir pour le restant de mes jours. J’aurais dû prendre des notes, les consigner dans des carnets, car elles ne me sont malheureusement pas toutes restées en tête. Mais je me souviens de quelques unes…

Les hommes sont des enfants, me disait-elle, si tu ne leur demandes rien, ils te donneront tout ; mais ne t’avise jamais de leur demander quoi que ce soit – pas même l’heure. Tu ne pourras être que déçue. Ne reproche rien à personne, ni à un homme, ni à une femme, ni à qui que ce soit avec qui tu décides d’avoir un commerce agréable. Encore une fois, c’est ta responsabilité de faire en sorte que les autres ne te déçoivent pas. En revanche, si un jour, tu as besoin de te débarrasser d’un homme, réprimande-le. Loin de se corriger, loin de vouloir s’améliorer ou de s’amender, tu le verras s’enfuit aussi sûrement que le soleil se lève tous les matins. Ne mens pas, ne mens jamais – épargne-toi l’inconfort qui consiste à devoir se souvenir de ce que tu as dit la veille. Mais sache une chose ma chérie. Parfois, tu voudras mentir, pour plaire. Parce que tu croiras que ton mensonge est plus séduisant que la vérité. Mais tu seras surprise de constater que la vérité a beaucoup plus de charme qu’on ne croit.

N’aie de compte à rendre à personne sauf à toi-même. Ne t’endors jamais sans t’être démaquillée et fuis le soleil comme ton ennemi. Sois respectueuse avec tout le monde mais méfie-toi des gens qui aiment le pouvoir. Si tu veux garder tes amis, ne les ennuie ni avec tes soucis de santé, ni avec tes récits de voyage, ni avec tes souvenirs de jeunesse, ni avec les prouesses de tes enfants. Fais  ce que tu veux, mélange le bleu marine et le noir, le rose et l’orange, mais ne sois pas à la mode. Ne tombe jamais amoureuse, penche-toi sur l’amour. N’accepte pas de rendez-vous, tu n’as pas à te rendre. Ne porte pas de chaussures qui dévoilent les pieds. Profite aujourd’hui du visage que tu regretteras demain, ne parle pas de tes défauts, tu les feras exister, ne dis jamais aux autres que tu te sens vieille, cela te vieillira. Ne crois pas que deux fois plus soit deux fois mieux. Ne tempe ni tartine, ni biscuit dans ton thé – c’est dégoûtant. N’essayer pas de rattraper un amour qui s’en va. Sois rapide, parle peu – et seulement pour divertir les gens ou les faire rire. Une belle fille comme toi ne doit pas se mettre en valeur pour autre chose que sa beauté, laisse l’intelligence de côté, garde-la pour toi – sans quoi tu n’auras jamais d’homme à ton bras. Et je vais te donner un dernier conseil : ton pire ennemi est celui qui pense exactement la même chose que toi, mais qui a une raison de ne pas le dire.

– U  jour, me dit-elle, j’ai compris que Dieu aimait les hommes, qu’il aimait la nature et les animaux, mais qu’il n’aimait pas beaucoup les femmes. Quelle que soit la religion, elles sont rabaissées, punies, réduites au silence, avec peu de droits et beaucoup de devoirs. Mais ce n’est pas suffisant. Lorsque Notre Seigneur veut faire souffrir une jeune femme plus que les autres, il lui donne la beauté. Cette étrange bénédiction, ce cadeau de naissance le plus convoité d’entre tous après la richesse, est un cadeau empoisonné. Il est dangereux de vivre avec, douloureux de vivre sans, insupportable lorsqu’il nous abandonne. J’aurais aimé, dit Jenane, que Dieu me donne moins de beauté, ou alors, qu’il me donne aussi le don d’émouvoir, celui de chanter, que sis-je… un caractère, des armes pour me défendre, que je puisse repousser les hommes qui voulaient me prendre et les femmes qui me jalousaient.

95 Peut-être que le remède à l’existence, au fond, c’était de ne s’attendre à rien.

115 Aujourd’hui tout le monde met en scène sa vie dans le seul but que cela soit « cool » sur les photos. Mais ce n’est pas plus intéressant que les générations précédentes qui voulaient que tout soit « joli » dans le cadre. On est passé d’une dictature du bon goût à la dictature du bon mauvais goût. Mais c’est exactement la même démarche. C’est pas ça, être libre. Être livre, c’est faire des choses sans être regardée.

134 Bracelets fins évoquant la fragilité d’un poignet, grosses boucles d’oreilles redessinant les proportions d’une mâchoire, pull porté à même la peau pour en souligner le grain : c’est en regardant ces photographies d’hommes prostitués que j’ai appris à me maquiller. Il n’y avait pas plus femme que ces hommes-là qui me montraient un geste, une façon de porter la main à l’épaule, comment maquiller un œil et s’allonger sur un lit. Pourquoi ? Parce qu’ils s’étaient posé la même question que moi : « Comment devenir femme ? » Question cruciale et vertigineuse.

135 « Mais personne ne te juste car personne ne te regarde vivre. Combien de fois s’empêche-t-on de faire certaines choses, disait Nana, à cause du jugement imaginaire de telle ou telle personne. »  « C’est idiot, enchérissait Jacky, le plus important dans le ridicule est d’aller au bout? Pour qu’à son comble, il se transforme en audace. Et tous ces affreux qui nous empêchent de vivre, parce que nous anticipons leurs railleries, ils ne prendront pas notre place dans la tombe – ils ne seront même pas là à notre enterrement. »

– Chérie, me disait Belinda, il est grotesque ton amour.

–  Et ton obstination est déraisonnable, ajouta Jacky.

– Mais il faut croire à la beauté, à la vertu du ridicule, m’encouragea Nana.

– Car, conclut Cobra, les gens de bon goût sont d’un ennui mortel et contagieux.

Ses attitudes étaient celles d’un homme qui ne se soucie pas de ce que le monde extérieur peut penser de lui – avec ce dédain de plaire qui rend les êtres irrésistibles.

Dès les premières parutions dans les journaux, le travail de Julia Margaret Cameron est tourné en dérision, sa technique étant jugée trop négligée. Les spécialistes de l’époque se demandent comment cette femme ose présenter des photographies avec des taches, des négatifs fissurés, parfois même avec des traces de doigts. On dit que sa photographie est « sale ». Mais elle est vivante. Quelques marchands d’épreuves, qui ont repéré son talent, proposent de la vendre, mais ils refusent catégoriquement de la présenter comme « photographie professionnelle ». Ce n’est pas grave, Julia Margaret Cameron, la femme qui inventa le portrait moderne en photographie, accepte d’être cataloguée amateur. Elle s’en fiche car elle sait ce qu’elle vaut, et puis cela ne l’empêche pas d’écrire au dos de ses photographies : « Mon chef-d’œuvre. » Les vendeurs sont perplexes, car cela choque tout le monde qu’une femme constate son talent – les femmes doivent êtres modestes, elles doivent avancer timidement, réprimer tout mouvement d’orgueil, elles doivent être le porte-parole de le leur propre faiblesse – pas de leur force. Il leur faut patiemment attendre que l’histoire daigne les reconnaître. Mais combien de peintres dont les peintures ne pourront jamais nous renverser ? Parce que leurs pères ont brûlé leurs tableaux. Combien de romans qui auraient pu changer nos vies. Restés dans des tiroirs fermés à clé par des maris jaloux. Combien d’œuvres empêchées, emportées dans la tombe, de romans cachés dans des caves sous des vieux journaux ? Combien de chefs-d’œuvre de femmes, à jamais perdus ? Qui auraient pu bouleverser des vies entières… Et même lorsqu’elles s’exposent, lorsqu’elles émergent, l’histoire de l’art omet souvent de parler d’elles.

Un grand merci aux Éditions Grasset et à Netgalley pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre.

Une réflexion sur “Recherche femme parfaite d’Anne Berest

  1. Pingback: Women’s Lands de Françoise Flamant | Adepte du livre

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