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l'homme qui fuyait le NobelPrésentation de l’éditeur : Tristan Talberg, écrivain reconnu, se voit décerner le prix Nobel. Mais… il n’en veut pas. Misanthrope, en deuil d’une épouse aimée, il est pris de panique devant le vacarme médiatique provoqué par le prix et décide de s’enfuir de Paris. Réfugié chez des amis, traqué par la police qui pense à un enlèvement et par une meute de journalistes en quête d’un scoop, il doit encore fuir vers des horizons dont il ignore tout. Sur la route de Compostelle, il retrouvera le goût de vivre. Bouleversant et drôle à la fois, c’est le roman d’un amour fou où s’entrecroisent récit et lettres à une femme aimée. 

Éditions Grasset – 240 pages

Depuis le 14 octobre 2015 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 18 euros

Ebook : 12,99 euros

Grands caractères : bientôt disponible

L’homme qui fuyait le Nobel du trop discret Patrick Tudoret fait mentir les sempiternelles accusations de cynisme complaisant des lettres françaises. Pourtant, entre un prière d’insérer qui présente un protagoniste misanthrope endeuillé et l’incipit C’était un de ces jours où, sans s’en exclure, il trouvait l’humanité laide, il apparaît peu évident de croire à une histoire ni noire, ni désespérée. C’est néanmoins bel et bien le cas. Ce roman semi-épistolaire est même probablement le livre le plus optimiste, le plus lumineux de la rentrée littéraire 2015.

Malgré un bandeau qui laisse accroire à un énième récit fervent sur le pèlerinage de Compostelle, le Jacquet de Tudoret ne prend le bourdon (bâton du marcheur) que parce qu’il a le cafard. Veuf inconsolable depuis un lustre et victime depuis du syndrome de la page blanche, l’écrivain sexagénaire Tristan Talberg joue l’ami de la fille de l’air quand l’Académie suédoise décide de lui décerner la récompense la plus convoitée de la coterie littéraire : le Prix Nobel de Littérature. Entre la sensation que cette consécration sonne comme un clap de fin et le vacarme médiatique qui va forcément s’ensuivre alors qu’il souffre d’un désintérêt pour ses semblables depuis la mort de son aimée, le héros de l’histoire se fait le troisième mousquetaire, après Sartre et Beckett, déclinant le Graal des Lettres. Et de se carapater sur les routes de l’Hexagone profond (Vendômois, Auvergne, Espagne par le Camino Francès…), fugitif tentant de passer incognito quand tous les policiers et journalistes de France et de Navarre sont à ses trousses…

Cette cavale improvisée d’un ours mal léché agnostique, d’un pèlerin sans foi, se révèle, sous des airs de fuite en avant, être une échappée bienfaisante propice à la reconstruction. Alors qu’il a toujours refusé l’aventure pédestre de Saint-Jacques-de-Compostelle du vivant de sa chère et tendre, Tristan, croyant fuir son chagrin, affronte enfin son deuil et finalement, par les lettres qu’il lui écrit tout au long de son périple, se rapproche de l’être perdu, cette grande absente première danseuse de l’Opéra de Paris anéantie par la maladie de Huntington qui est finalement la véritable héroïne de ce roman.

Dans ce feel good book dans l’acception la plus noble qui soit, Patrick Tudoret touche la vérité de sa plume, recentre la vacuité du bruit ambiant sur l’essentiel, en rejouant très personnellement le mythe de Tristan et Yseult et du Voyage avec un âne dans les Cévennes. Loin de la pose méprisante, fataliste, indifférente, désabusée et insatisfaite généralisée, d’un « monde trop coupablement nihiliste, matérialiste », il dénonce les vanités et réaffirme le miracle de la vie et de l’amour, la magie de l’ordinaire, la valeur de l’immatériel. En toute simplicité, avec génie. Conteur du verbe être, il invite le lecteur à cette promenade contemplative de la grâce et de la beauté de l’existence, entre pensées profondes et traits d’esprit et rappelle l’absolue nécessité de vivre pleinement l’instant présentChantre de l’ouverture, il invoque l’intelligence humaine, l’humilité, la sagesse du doute plutôt que des certitudes et déjoue la méfiance érigée en principe, prônant la richesse de la rencontre, de la confiance en l’autre.

Mettant brillamment en scène la pensée de Bernanos selon laquelle « L’Enfer, c’est de ne plus aimer », Patrick Tudoret a composé le roman d’un amour fou et éternel, un hymne à la vie porteur d’espérance. On ne peut que s’émerveiller de cette foisonnante et complétante réflexion sur l’humain et le monde qui est également un hommage éloquent à la littérature, la poésie en prose d’un chemin vers le bonheur et la rédemption. Cette histoire d’un retour à la vie, d’une toujours possible renaissance est un texte profond, drôle, émouvant, tendrerayonnant, délicat, apaisant et puissant, mais surtout lucide et nécessaire dès lors qu’on prend bonheur ou malheur pour acquis. Plus que jamais d’actualitéÀ lire et à méditer (un premier aperçu dans l’édifiante justesse des extraits ci-dessous).

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Extraits :

Sais-tu, mon aimée, ma douce, ma violente, combien d’océans de larmes j’ai versés depuis que tu t’es fait la belle ? De quoi aggraver, crois-moi, la montée des eaux du côté des pôles ou irriguer les solitudes arides du Sahel si seulement je l’avais pu.

Il était d’accord avec Giono pour penser que la marche est une affaire de style et, comme le grand prêtre de Contadour, arpenteur inlassable de garrigues sur les contreforts de la montagne de Lure, voyait dans cette mécanique humaine fondamentale, une ascèse, une véritables discipline de l’âme. Il estimait aussi, avec les penseurs péripatéticiens, que faire un pas après l’autre était une mise en mouvement de l’intellect indispensable à toute spéculation métaphysique. Autant il aimait la marche, soutenue, mais voluptueuse, inclinant volontiers aux sentiers buissonniers et à la dérogation aux règles, autant il vitupérait les randos, treks et autres disciplines sportives pour écobobos « à la con », dont il estimait qu’elles donnent la primauté au muscle grégaire plutôt qu’à l’esprit. Son idéal, son modèle indépassable : le spaciement, cette échappée radieuse que s’accorde les frères chartreux, une fois par semaine, hors des murs de leur abbaye, cheminement partagé qui permet à chacun de s’adapter au rythme de l’autre, de marcher ensemble, mieux, plus loin ; tout ce que l’espèce humaine a eu tant de mal à faire depuis la tour de Babel.

Au fond, que me propose-t-on aujourd’hui ? L’assomption médiatique, à moi qui n’ai cessé de fuir les médias. Une reconnaissance universelle, à moi qui, mithridatisé contre la « célébritose », ai toujours préféré cultiver mon jardin… Jeunes pousse facebookisées, vieux caïmans hépatiques, anthropoïdes égolâtres ou perruches peroxydées, ils vont tous se soumettre au regard inquisitorial des caméras, sacrifiant au culte d’une seule divinité totalitaire : la déesse Promo.

Quand tu es morte c’est comme si, en moi, la mer s’était retirée à jamais. J’étais nu, j’avais froid et je suis aujourd’hui cet homme défait dont les oripeaux sont tombés. Oui, un homme nu. Un froid sibérien s’est insinué en moi à la seconde même de ta mort et il ne m’a plus quitté. Partout où je vais, il me suit comme une ombre, me cerne, m’enveloppe et me dévore de l’intérieur comme un succube. J’ai connu l’acédie, cette terrible vacance de l’âme. D’abord ce fut la colère, puis l’abattement, cette brisure aussi nette qu’une incision au laser. Enfin, le désenchantement absolu… Mais , peu à peu, la colère est revenue. Colère face à ce monde qui t’a prise à moi.

Oh, c’était bien son droit à ce quidam de ne pas croire en Dieu. Il n’est pas le seul sur cette terre et tu m’as assez reproché d’en être, moi-même, ou du moins de m’en tenir un peu trop au large… Mais, tu le sais, j’ai toujours eu les fondamentalismes en horreur, qu’ils fussent croyants ou athées. Leurs idées arrêtées en font des statues de sel, des cerveaux en jachère. Leurs certitudes m’emmerdent. Cette pensée enkystée me fait honte et m’effraie à la fois. Fondamentalisme athée, gonflée de prétentions rationalistes, tenant dans le plus insupportable mépris les 9/10e de l’humanité pour qui Dieu et le sacré sont au cœur de tout, mais aussi fondamentalisme religieux qui nous fait le coup de la certitude « informée », fermé à toute autre forme de pensée. Mais ce qui fait la grandeur de la foi, c’est justement l’incertitude, les flux et les reflux de l’âme, le doute, non ? Cette quête sans fin d’un au-delà de soi et des hommes.

Ils en étaient venus, ainsi, rapidement, à dresser une typologie du pèlerin moyen. Il y avait les sportifs qui voyaient dans le pèlerinage un exploit individuel, ou collectif pour les plus sociables ; les chrétiens tièdes, pour qui Compostelle est avant tout un accomplissement personnel, une discipline du corps, pas très différente en somme des précédents ; les croyants de toute obédience et de tous les continents, avides de spiritualité ; les « cathos électriques », dont le sourire en forme de guirlande signe la bienveillance universelle ; les cathos « tradis », qui ne jurent que par le rite tridentin et voient l’hérétique partout ; les cathos coincés : jupe plissée ou polo Lacoste bien boutonné ou au col relevé. Raie bien droite et serre-tête assorti ; les cathos progressistes : ardents soutiens du mariage des prêtres et de l’ordination des femmes ; les socio-cathos, descendants de Frédéric Ozanam, engagés dans les quartiers difficiles… Et la liste était longue.

Plus qu’à mon tour, j’ai joué les don Juan de salle d’attente, les Byron au petit pied. Moi aussi, j’ai posé au rebelle nietzschéen, porté un masque de loup quand je n’étais qu’une brebis. Tout cela est bien à la mode : les poses avantageuses, la rébellion minuscule. Certes, je ne me suis jamais laissé avoir par les lampions idéologiques. Cela ne m’a pas empêché de verser dans d’autres écarts, dont l’alcool, qui m’aura tenu en laisse trop longtemps.

Il faut se souvenir que Pascal priait avant de griffonner ses mots sur du papier, que Fra Angelico ne pouvait s’empêcher de pleurer en peignant une pietà. Toute vraie création artistique devrait ressembler à ce corps à corps-là. Mais, à l’heure où les fast-foods ou les boutiques de fringues remplacent les librairies, la littérature ressemble de plus en plus à une « prière déchue », comme l’écrit poliment Michon.

Je ne veux pas d’un monde qui condamnerait le livre à l’obsolescence programmée, ferait de la littérature un art à l’âme jetable.

Il en convenait, aujourd’hui, ça tenait du miracle. Oui, ce qu’il avait vécu avait été à la fois une terrible épreuve et un miracle cent fois renouvelé. Selon quelles règles absconses de l’arithmétique amoureuse ? Il n’aurait su le dire, mais il l’avait vécu simplement : une femme abolissant les autres.

« On compare parfois la cruauté de l’homme à celle des fauves. C’est faire injure à ces derniers. » (Dostoïevski)

Faire profession d’une rhétorique léchée pour ne pas savoir en user lorsque la vie l’exigeait vraiment me paraissait être le chose la plus pitoyable du monde.

Dans ce monde enflé de son propre vide – et tu avais mille fois raison -, c’est prôner le pardon et l’amour de l’autre qui est violemment subversif.

En Syrie, en Irak, en Afghanistan, au Mali et ailleurs, la folie des hommes fait toujours couler les mêmes fleuves de sang, les camps résonnent toujours des mêmes cris, ce stupide hominien – mon frère, le tien – veut toujours imposer à l’autre son amour passionné de la mort. Comment éradiquer chez lui cette inclination compulsive à exterminer son prochain ?

On ne sait pas, on ne sait jamais tant qu’on ne l’a pas vécu, mais lorsque le temps vire à l’orage ou au lent étiolement des êtres, le vertige d’une vie qui chavire prend alors tout son sens.

L’ennemi de la parole, ce n’est pas le silence, pensait-il, mais le bruit, le bavardage, le vacarme, l’insignifiance vibratoire. Il y a tant de discours pontifiants, de flatulences doctrinaires qui ne valent pas un simple mot d’enfant.

Tristan relirait les mots de Suarès : « Puissé-je ne rien garder à mes semelles de tout ce que je quitte, et ne rien emporter que mes belles douleurs, mes belles conquêtes, toutes mes victoires sur moi-même en tant de combats où j’ai été vaincu selon le monde, défait par la laideur et révolté par le bruit. »

La question première n’est pas eschatologique. Elle n’est pas tant « y a-t-il une vie après le mort ? » – qui relève justement du pari pascalien – qu' »y a-t-il une vie AVANT la mort ? », une flamme qui nous embraserait de l’intérieur quand, trop souvent, nous ne sommes que des cadavres ambulants pleins de leur propre vide, d’arrogance et de vanité. Tout vaut mieux qu’un destin de momie anthume, de mort debout qui mimerait les gestes de la vie sans en avoir le feu ni l’âme. Où que l’on porte son regard dans ce monde qu’y voit-on ? La bassesse, la cruauté, la connerie dogmatique, la lâcheté, le meurtre, la guerre, des fleuves de sang que rien ne peut endiguer. De quoi perdre toute espérance. Alors, oui, je comprends que l’on puisse embrasser une foi qui sauve. Je ne parle pas de cette fausse foi qui n’est qu’un prétexte à châtier ceux qui ne la partagent pas, mais d’une foi subversive, insolente, profonde, celle qui sonde les cœurs et les reins, nous laissant pantelants de honte tant est grande notre vacuité. Chez l’homme, toujours, cette fascination du gouffre, des abîmes, du mal. Oui, il est patent que le mal existe et qu’il se manifester dans ce monde de façon obscène, mais son contrepoint est aussi à l’oeuvre : ces millions d’êtres qui, chaque jour, religieux ou laïcs, croyant ou non croyants, vouent toutes leurs forces à ouvrir les vannes de ce fleuve d’aide et d’amour qu’on appelle pompeusement le Bien. Qui en parle ?

Croire pour ne pas devenir fou. Pour ne pas céder à une vision pauvrement mécaniste du monde, désolante confrontation à ce vide où nous sommes, à ce vide que nous sommes, donner du sens à cette tragique pantomime où s’agitent des millions de pantins ! Au fond, je suis loin d’être obsédé par une quelconque résurrection de la chair et j’ai encore bien du mal à croire, mais je sais que l’amour et l’esprit survivent et cela suffit à tisonner chez moi une sorte de foi retrouvée en l’homme. Souviens-toi, lorsque je m’interrogeais, tu me répondais invariablement avec saint Augustin : Credo ut intelligam, « Je crois pour comprendre ».

Allez, le simple fait de vivre est déjà un bonheur fou.

Au fond, tous ces littéralistes, fondamentalistes, armés de leurs bêtes certitudes, qu’ils soient chrétiens, juifs, musulmans, zoroastriens ou mêmes athées, commettent le plus grand crime qui soit : le crime contre l’esprit. Ils révèrent la lettre morte contre l’esprit de la vie.

Un grand merci aux Éditions Grasset et à Netgalley pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre.

4 réflexions sur “L’homme qui fuyait le Nobel de Patrick Tudoret

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