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hobboesPrésentation de l’éditeurRavagée par une supercrise, l’Amérique doute et vacille. Des millions d’exclus prient pour un avenir meilleur aux marges de ses villes. Des frontières du Canada à celles du Mexique, rumeurs et légendes s’échangent sur les routes. Parmi les hobboes, les vagabonds, on parle d’hommes doués de pouvoirs surnaturels et d’un guide promis à venger les humiliations des pauvres. On parle de révoltes et de NovAmerica, le monde d’après la prochaine révolution. On parle surtout d’un homme capable, à lui seul, de changer le destin de tout un peuple… Enseignant à la prestigieuse université Cornell, Raphaël Banes dédaigne les prophéties. Privilégié, il n’accorde pas un regard à ceux qui n’ont rien. Mais quand tout s’écroule autour de lui, et qu’un mystérieux commanditaire lui ordonne de remonter la piste d’un de ses anciens étudiants disparu, commence pour lui la traversée d’un contient où les lois s’effacent et où il faut bien plus que du courage et de la chance pour espérer survivre.

Éditions Anne Carrière – 381 pages

Depuis le 29 octobre 2015 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 21 euros

Quelque trois semaines en libraire et nulle part il n’est question du nouveau roman Hobboes de Philippe Cavalier. Un silence surprenant face à ce qui apparaît comme le livre de l’année 2015.

Dans le contexte tragique (les mots sont parfois tellement dérisoires…) des attentats du 13 novembre 2015, faisant tristement écho aux attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, le texte profondément intelligent et pertinent de Cavalier apparaît plus encore qu’il ne l’est déjà comme un roman visionnaire, une mise en garde eschatologique adressée à l’humanité.

Entre réalisme et surnaturel, entre guerre de quatrième génération et apocalypse, l’auteur brosse la fresque d’un monde en perdition qui s’apparente davantage à une anticipation sociale très prochaine qu’à une dystopie lointaine. Avec un sens aiguisé de l’observation et de l’analyse sociale et politique, il formule une critique à la fois lucide et fataliste de l’Homme, de l’Occident et des sectarismes de tous poils.

Malgré une atmosphère inquiétante et une représentation sombre et désenchantée de l’humanité et de son avenir, Hobboes est avant tout une réflexion humaniste porteuse d’espoir. Cette allégorie de la crise, des dérives idéologiques – qu’elles relèvent de la politique ou de la religion -, invite le lecteur à s’interroger sur des sujets fondamentaux (liberté, environnement, droit à la révolte, préservation et transmission des savoirs, marginalité, etc), à éveiller sa conscience et à s’affranchir des pensées formatées.

Pour autant, ce road book aux allures de fable laisse la part belle à l’aventure, à l’action, au suspense et aux rebondissements. Le moindre des détails de l’intrigue est subtilement pensé, les références culturelles sont à chaque coin de phrases et les mythologies de tous horizons sont entremêlées dans ce texte au souffle d’épopée. Et d’être embarqué sur moins de quatre cents trop courtes pages dans ce roman choral hallucinant…, cette histoire extra-ordinaire comme il en existe peu.

Enrichissant à bien des égards, Hobboes scrute la société à la loupe, ses membres dans ses différentes castes et en appelle aux idéaux. Page turner à cheval du thriller, du fantastique et de l’essai sociologique, ce livre grandiose et déstabilisant détruit savamment les illusions de supériorité, de progrès ou encore de liberté et récrit à la sauce imaginaire une Histoire en pleine confusion, une réalité qui a désespérément besoin d’être rêvée, qui nécessite urgemment d’être repensée.

À lire de toute urgence. (cf les extraits saisissants ci-dessous)

Vous aimerez sûrement :

Julian de Robert Charles Wilson, Ferrailleurs des mers de Paolo Bacigalupi, Six jours de Ryan Gattis, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon, Bastards & Rainbow Warriors d’Ayerdhal, Aime la guerre ! de Paulina Dalmayer, L’idiot du palais de Bruno Deniel-Laurent, Bloody Miami de Tom Wolfe, Enfants de la paranoïa de Trevor Shane, Peste de Chuck Palahniuk, Regarde les hommes mourir de Barry Graham, Les enfants de chœur de l’Amérique d’Héloïse Guay de Bellissen, Orchidée de sang de Charles Bowden, Enig marcheur de Russel Hoban, Lunerr de Frédéric Faragorn, Apocalypse bébé de Virginie Despentes, Zora, un conte cruel de Philippe Arseneault…

Extraits :

« Il s’élèvera de faux Christ et de faux prophètes. Ils opéreront de grands signes et des prodiges au point de séduire même les Élus. Je vous l’ai prédit. »

Évangile selon Matthieu, XXIV, 24-25

« Un gouvernement assez fort pour tout vous donner est aussi assez puissant pour tout vous prendre. »

Jimmy Carter, Mémoires

« Les théoriciens de l’ultramondialisation comme Rand ou Friedman essaient de faire croire que seul l’égoïsme individuel est rationnel et qu’il conduit naturellement chacun d’entre nous à vouloir maximiser ses avoirs. Ce processus ne peut prendre sa totale amplitude que dans un monde ouvert, où l’État traditionnel aurait disparu au profit de réseaux marchands. Les deux problèmes infiniment perméables à des influences très éloignées de toute légitimité populaire et, d’autre part, que, enfermés dans leur rationalité, ils sont consubstantiellement dépourvus de mystique. Ils ne peuvent donc prendre réellement en compte le bien commun qui implique nécessairement une vision transcendante, non strictement matérielle, de l’homme et de son rapport au monde. Je considère, de plus, que les systèmes politiques ne sont pas des abstractions figées mais des dynamiques mouvantes façonnant leur époque et façonnées par elle en retour. Telle forme de gouvernement peut être positive à un certain moment de l’histoire et pour une certaine communauté, et cependant nocive à une autre époque pour la même société. Je crois que nous atteignons cet instant où le modèle classique occidental s’est perverti au point qu’il génère plus d’inconvénients que de bénéfices pour la masse. Même si les colonnes des grands journaux regorgent des mots élection, République, Parlement ou citoyenneté, cela n’a plus de sens véritable car nous évoluons désormais en pleine période postdémocratique…

– Pourriez-vous développer ? insista Memling.

– Cela signifie que nous vivons l’inéluctable disparition de la souveraineté de peuple au profit d’une caste d’oligarques, répondit Banes. Bien évidemment, ceux qui appartiennent à cette classe néoféodale ne veulent pas admettre l’aporie d’un système dont ils mettent pourtant à profit la moindre faiblesse. Nous atteignons cependant l’instant de vérité.

Pour une fille sur les routes, s’enlaidir est comme le camouflage pour les soldats. Indispensable.

La boule à zéro, c’est un bon début, mais l’arme absolue contre les ennuis, c’est l’odeur. Ça, c’est l’astuce imparable. Personne n’a envie de s’allonger sur une fille qui sent mauvais.

Car c’était ça qui la différenciait vraiment de la masse, cette fille : l’intuition, depuis toujours, que le monde ne s’arrête pas à ce que l’on en perçoit. Que le réel apparent n’est qu’un leurre et qu’une vérité supérieure se dissimule derrière lui… Ni son père ni sa mère n’avaient jamais ressenti cette évidence qui l’animait au plus intime de ses fibres. S’abrutir chaque soir devant les programmes stupides de télévision pour oublier qu’ils sacrifiaient leur existence dans un travail inepte afin de payer un tas de crédits inutiles, c’était tout ce qu’ils savaient faire. C’était leur horizon, celui que le système leur avait imposé, et ils n’en concevaient par d’autre.

« Je me méprends ou bien ces gens recopient-ils vraiment des textes sur des tablettes en argile ? demanda-t-il, incrédule, au Régent.

– Vous avez compris l’idée, admit ce dernier en souriant.

– Dans quel but ?

– Parce que nous pensons être les contemporains du proche effondrement de la nation américaine et du retour à la barbarie, professeur, avoua candidement Sainclair. Puisque c’est notre spécialité, vous ne craindre pas quelques références. Vous savez ce qu’est la théorie de l’anacyclose de Polybe, Cicéron et Giambattista Vico : les civilisations sont régies par des cycles dont les bénéfices engendrent au bout du compte la décadence. C’est aussi la loi d’hétérotélie de Monnerot : une dislocation brutale suit obligatoirement l’irruption d’un pic de puissance, car les mêmes causes qui ont présidé à l’apogée d’un système provoquent, par saturation et retournement, sa perte. Dieu sait que notre nation fut puissante. Malheureusement, cette époque est d’ores et déjà révolue. Comme après la chute de Rome un ,nouvel âge des ténèbres approche, et il sera bien plus terrible que le précédent. Mais cela ne nous effraie pas car nous y serons préparés. Les grands textes de l’humanité seront préservés. Les savoirs essentiels aussi. Les livres brûlent, professeur, les copies numériques sont sensibles aux chocs électromagnétiques et nécessitent de l’électricité pour être utilisées. Les plaquettes de terre cuite que nous préparons ici, en revanche, traverseront le temps sans dommage. Dans trois mille ans, elles seront aussi lisibles qu’au jour de leur confection. Sans contrainte. Sans restriction. C’est l’immense supériorité de la simplicité sur la sophistication.

Seulement voilà, vous connaissez l’état de notre pas aussi bien que moi, et vous voyez comme je la vois la situation se dégrader chaque jour. Le système a fonctionné un temps, mais l’époque de sa sénescence est venue. Il se heurte à ses contradictions, il est irréformable. C’est une vérité difficile à affronter mais c’est un fait. Tandis qu’il agonise, de plus en plus de gens sont laissés sur la bas-côté. Des inutiles, dit-on, des inadaptés qui ne veulent pas comprendre que le monde change… Moi, je pense que c’est faux. Ce ne sont pas ces gens qui sont coupables? C’est l’édifice politique et social qui génère cela. Considérant la limitation des ressources, une minorité de nantis ne peut mécaniquement survive que si elle paupérise et marginalise une part toujours plus grande de la population. C’est mathématique, il n’y a rien à faire contre cela.

– Il y a toujours eu des livres prophétiques qui ont circulé, monsieur, ajouta Sainclair comme s’il connaissait bien lui-même le Virga Vagos. QU’il y en ait de nouveaux pour notre époque, quoi de plus normal ? Mais, passé ou présent, aucun n’a vraiment d’intérêt car l’avenir se révèle partout sans fard pour qui veut voir.

Memento mori ! (…) Vulnrant omnes, ultima necat ? risqua Banes. Toutes les heures blessent, la dernière tue ?

C’est vraiment un truc d’abonné de croire que la presse est là pour instruire le peuple ! Moi, je vais vous dire : elle est là pour le faire tenir tranquille, et c’est tout ! Brouiller définitivement le peu d’esprit des couillons avec des trucs sans importance, genre spot et potins, et faire croire aux légèrement moins couillons qu’ils font partie de l’élite sous prétexte qu’on les entretient un peu des grandes affaires du monde. Mais c’est rien que du vent, tout ça. Les journaux appartiennent à des banques ou à des consortiums industriels. Vous croyez vraiment que les conseils d’administration vont laisser les reporters travailler au risque de nuire aux intérêts des actionnaires ? De la blague, oui ! D’ailleurs, j’ai toujours dit qu’il suffisait de prendre le mot information dans sa forme brute pour comprendre ce que ça voulait vraiment dire.

– Je ne comprends pas…

– Informer, littéralement, c’est rendre informe, non ? Eh bien c’est justement ce que font les journalistes, d’après moi. (…)

« Dans le même registre, vous savez pourquoi le gouvernement laisse tant de pauvres dans la rue, m’sieur ?

– Parce qu’il n’y a pas assez d’argent pour les accueillir dans des centres sociaux. C’est la crise… »

Gerald éclata de rire. « La crise, c’est aussi un mensonge des journaux, m’sieur ! J’y croirai quand les traders et les banquiers de Wall Street se jetteront du haut de leurs tours ! Non, vous avez tout faux. L’argent, le gouvernement en a bien assez pour ses porte-avions, ses missiles de croisière, ses satellites et tout le tremblement ! Alors, vous savez pas, hein ?

– Non.

– Ben moi, je vais vous la dire, la vraie raison ! Les gouvernements, démocrate ou républicain, notez bien, de toute façon c’est pareil… le gouvernement laisse des millions de gens crever dehors pour faire peur au reste de la population ! C’est du contrôle social, que ça s’appelle !

– Vous voulez sire que c’est une manière d’effrayer ceux qui ne sont pas encore tombés dans la pauvreté ?

– Tout juste ! On laisse les miséreux déambuler dans les villes parce que c’est comme un message lancé par les autorités. Ça veut dire : Regardez un peu ce qui vous attend si vous ne filez pas droit ! Il y a des millions de braves gens qui dorment dehors, un de plus, un de moins, ça ne fera pas de différence. On n’aura aucune pitié pour vous si vous sortez des clous ! Payez vos impôts, travaillez, consommez, baissez la tête, soyez contents et surtout pensez pas ! Voilà pourquoi ils font pas grand chose pour remédier à la misère, les types aux commandes. Vous captez ?

– Oui, oui… convint Raphaël pour la forme.

– À la fois victimes et épouvantails du capitalisme.

Dans la vie, ça sert à rien d’avoir les foies. Les emmerdes, elles arrivent de toute façon et tu les éviteras pas en étant tout replié. Et puis se garer des problèmes, c’est pas le but, d’ailleurs. Toi, je suis sûr que tu penses qu’il faut faire attention à tout, souscrire pleine d’assurances et jamais piétiner la ligne jaune afin de se faire enterrer tout propre, lisse et rose comme un poupon qu’aurait jamais grandi. C’est ça, hein, ton objectif ? Être un couillon de mort bien convenable ? (…) Le cercueil, c’est le contraire du berceau, figure-toi ! On devrait tous s’y allonger que les os vint fois brisés et recollés, la gueule striée de cicatrices reçues dans des bagarres, la peau des mains usée à force d’avoir caressé des filles et les yeux devenus aussi grands que des soucoupes pour avoir vu trop de belles choses ! C’est comme ça qu’on devrait tous partir, avec comme dernière pensée : Bon sang, ma vie, quelle putain de virée ! Et pas : Est-ce que j’ai bien éteint la lumière au salon avant de claquer ?

T’excuse pas de vivre, mon gars ! Ton existence, elle est unique, et elle est surtout sacrément courte ! Chaque jour doit y compter. Alors tiens-toi droit, laisse tes vertèbres bien mobiles, sens le sol vibrer jusque dans tes cuisses et, même si t’es vêtu que de haillons, comporte-toi comme un empereur, nom de Dieu !

Personne ne respectait plus les consignes des autorités internationales? Ni les Japonais, ni les Russes, ni – bien évidemment car ils s’étaient de tout temps posés comme les champions du monde du contournement des règlements onusiens – les Américains. Tout me monde pêchait  outrance sans laisser aux réserves le temps de se reconstituer. Tout ça pour nourrir – combien qu’ils avaient dit qu’on était sur Terre à la télé ? six ? sept milliards ? -, oui, tout ça pour nourrir sept milliards d’individus inconscients, égoïstes et méchants qui se reproduisaient comme des lapins. C’était ça, le cancer du monde : la surpopulation.

« Savoir ce que l’on veut et se donner les moyens de ses objectifs est la première ligne de démarcation entre dominants et dominés »

… des protestataires anticapitalistes avaient dressé des tentes depuis de mois. Statiques comme des moutons attendant l’abattoir, les manifestants se contentaient d’afficher leurs revendications sur des panneaux et des banderoles. Rendez l’argent au peuple ! Prospérité pour tous ! Taxation des spéculations ! lisait-on sur leurs calicots. Si son indifférence native envers autrui n’avait pas entièrement dominé sa personnalité, Tobias aurait presque éprouvé de la pitié. Soutenus par la sotte espérance que les puissants s’intéressent un jour à leur sort, ces gens geignaient. Ils revendiquaient. Ils mendiaient des miettes. Mais se donnaient-ils les moyens d’attaquer le Léviathan de front ? Bien sûr que non ! Cocufiés par le système, ils espéraient encore que les choses s’arrangent, que la crise passe à grands coups de messages postés sur Twitter et Facebook. Ces gens ne voulaient pas renverser la société, ils voulaient que celle-ci se remette d’aplomb à l’aide de slogans aussi simplistes que Le peuple avant les profits ou de leur fumeuse révolution écologique, participative et citoyenne. Mais Memling était bien placé pour savoir que tout cela était voué à l’échec. Rien ne bougerait. La drame allait survenir et l’Amérique bel et bien sombrer. Retour au XIXe siècle pour l’Occident tout entier. Tobias ne se réjouissait pas plus de cette perspective qu’il ne la déplorait. Pour lui et ceux de sa caste, cela impliquait tout au plus un changement de décor. Où allait-il se replier lorsque l’effondrement surviendrait ? Le choix était vaste : Singapour, l’Australie, les Émirats, la Chine ou la Russie, même… La liste était longue des pays à l’avenir plus assuré que celui des États-Unis ou de l’Europe. S’il avait voulu, il aurait pu haranguer les gens autour de lui et leur révéler tout ça, voire bien plus encore. Il aurait pu leur dire que faire pour reprendre authentiquement leur destin en main. Techniquement,c e n’était pas si difficile, au fond. Il suffisait de frapper un grand coup au bon endroit et de ne pas craindre quelques pertes inévitables en vies humaines. Mais de cette prise de conscience et de cet exploit guerrier, la foule qu’il observait à présent autour de lui était évidemment incapable. Toute leur vie, ces gens avaient été élevés dans l’idée d’appartenir à une nation civilisée, et dans les nations civilisées, on ne fait pas acte de violence. On persuade. On négocie. On prie en parlant sur la bonté naturelle de ses semblables et l’on mise en tout sur la sainte alliance de la raison et de morale… Mais Tobias savait que tout cela n’était que leurre bon pour les faibles et les ratés…

La Nature est bien faute qui bride souvent l’efficacité des esprits supérieurs par le goût morbide que ceux-ci nourrissent envers les complexités inutiles. À ces intelligences-là, la théorie de l’ordo ab chao avait tout pour plaire. Ordo ab chao : l’ordre par le désordre. C’était la devise du trente-troisième degré d’une certaine fraternité… De même que la marche est une succession de déséquilibres, cette politique hasardeuse prétendait maîtriser les crises en les créant. Intéressante intention dans l’absolu, mais la réalité est toujours imprévisible et les exemples de chocs en retour qu’elle réserve à ceux qui prétendent la dominer sont fréquents dans l’histoire.

Filmée en visioconférence depuis le Bureau ovale, le premier magistrat américain n’était pas le moins impressionné. Sur les écrans lui faisant face, neuf visages austères semblaient la juger. (…) Madame la Présidente savait que ces neuf-là étaient individuellement plus puissants qu’elle, et que leur collège dépassait en termes de pouvoirs tous les états-majors et autres staffs qu’elle pouvait elle-même commander. Consciente de la portée limitée de sa marge de manœuvre, elle avait la lucidité de se comporter face à eux en employée révocable, c’est-à-dire selon la réalité du rang qu’elle occupait dans la hiérarchie véritable des élites.

À l’exemple de ses frères de grande errance, l’insoumission était inscrite au plus profond de Roy. Parce qu’en son cœur brûlait depuis toujours cette invincible ardeur, il comptait au nombre des Sheltas. Poètes et guerriers exilés en une époque de marchands, de consommateurs, de jouisseurs et d’arrivistes, ils étaient tous nés sous le signe de la planète Uranus, le soleil des anarchistes et des rebelles. Ce dont se contentait l’ordinaire des hommes n’avait jamais pu leur apporter calme et satisfaction. Famille, travail, situation sociale, joies simples et résignations – pur amour, même ! -, rien n’avait assez de force ou de séduction pour rassasier les fabuleuses exigences de leur âme écorchée…

– (…) Vous connaissez aussi bien que moi les projections démographiques et celles des ressources naturelles. Elles sont incompatibles. Quant aux fantasmes de colonisation spatiale, ils sont techniquement hors de notre portée sur une échelle de temps raisonnable. À moins que des gens comme vous et moi acceptent de réduire de manière drastique leur train de vie, il ne reste que la solution de réduction des effectifs qui soit viable. (…) Avec vingt pour cent de la population mondiale actuelle, nous atteignons l’équilibre parfait entre potentiel énergétique naturel et rendement de technicité optimal. Vingt pour cent, évidemment triés sur le volet : des ingénieurs, des médecins, des chercheurs… quelques créatifs aussi, car que serait une vie sans art ?

– Et qui travaillera de ses mains ? demanda Salomé d’une voix pointue.

– Plus personne, ou presque. Tout sera robotisé. Ou bien nous cultiverons par séquençage génétique des corps sans esprit. Des coquilles avec juste un paléocortex nécessaire aux tâches physiques répétitives. C’est bien plus facile à concevoir qu’une arche spatiale en route vers une très hypothétique planète sœur.

– Vous préconisez donc un holocauste général, Iris ?

– Je ne préconise rien puisque les événements actuels – quelle que soit leur origine – se chargent de produire la guerre de tous contre tous dont nous avions besoin, sans même que nous ayons à la provoquer. Après tout, ce que nous prenons pour une calamité impossible à contrôler nous épargne de fait le problème majeur auquel nous étions confrontés et sur lequel je bute moi-même depuis longtemps.

– Quel problème ? voulut savoir Maxim.

– Celui de la culpabilité collective, évidemment ! (…) C’est une névrose comportementale type. Quand des survivants doivent leur existence au sacrifice ou à l’élimination de tiers, ils développent un sentiment de honte. Pourquoi suis-je en vie alors que tant d’autres sont morts ? Cela est-il moral ? Cela est-il conforme au Bien ? En quoi suis-je plus méritant que tous ces pauvres gens qui n’ont pas eu la même chance que moi ? Questions pour les faibles, je vous l’accorde, mais questions qui, inévitablement, tarauderaient la majorité des rescapés au point peut-être de faire basculer la nouvelle société dans l’autodestruction…

Si folle et déroutante que son aventure se soit révélée, il s’était comporté aussi bien qu’il l’avait pu. Sans trop de lâcheté ni de compromissions. Au final, (…), cela seul importait dans les comptes qu’une âme se rend à elle-même lorsque se dessine le terme de son incarnation.

« Tu penses que tu auras un bon métier et que tu gagneras de l’argent. Que tu pourras faire tout ce que tu voudras et que le monde est un terrain de jeu qui n’attend que toi ? Tu es sûr que tu t’y feras plein d’amis, que les femmes t’aimeront et que tout se passera bien ? Tu te trompes, petit. Ce monde n’a rien d’une partie de plaisir. C’est un lieu de souffrance et de déception. Un désert où jamais tu ne trouveras aucune réponse, où tu resteras insatisfait et où rien, jamais, ne viendra combler tes attentes. Tu veux de l’amitié et de l’amour ? Tu ne rencontreras que de l’indifférence et de la trahison. Tu veux la richesse, l’intelligence et la beauté ? Tu seras entouré de laideur, de bêtise et d’indigence? Tu devras te battre pour chaque chose, la moindre miette de pain, le plus petit bout de couverture… Rien ne te sera donné, et ce que tu croiras posséder, tu pourras le perdre en une minute. Ton corps te trahira lui aussi, et plus vite que tu ne penses? Avant que tu t’en rendes compte, ta vie sera finie, tes intestins se videront sous toi et tu perdras tes cheveux et tes dents. Moi, je vais te dire, mon gars : c’est vrai que le monde est difficile, mais ce qui le rend vraiment infect, c’est cette pourriture d’humanité… Les gens, les gens, mec ! Imagine ! Quand tu grandiras, il faudra que tut te les farcisses constamment. Ils seront partout, pires que des cafards dans la tuyauterie d’un immeuble. Tu les entendras vivre leur vie de minables derrières les murs trop minces de ton appartement minuscule. Tu sentiras leur sueur. Tu subiras leur haleine. Tu baisseras la tête pour ne pas croiser leurs regards vides. L’humanité, c’est pas croyable ce qu’elle grossit de minute en minute. Les nouveaux-nés arrivent en masse comme jamais encore dans l’histoire. Et ils survivent, ces gosses-là ! Mieux qu’avant. Plus qu’avant. En Afrique, en Asie, en Europe et ici aussi ! Ces putains de marmots ils procréent eux-mêmes sitôt qu’ils le peuvent. Et des gosses, des gosses, et encore des gosses ! Par milliers ! Par millions ! Par milliards ! Et parmi eux combien d’esprits authentiquement généreux, respectueux, talentueux et dignes d’être aimés ? Une infime poignée ! Ces âmes-là sont encerclées par toutes les autres, ternes, médiocres, idiotes et sales…

« Hell ! hurla l’homme. L’enfer ! C’est ça, le nom de cette saloperie d’endroit où l’on vit ! La Terre ? Tu rigoles ! Les chiottes de l’univers, oui. »

(…) là où seules les belles âmes comme les nôtres devraient décider de ce qui est bien pour le monde, ce sont des légions d’imbéciles qui tranchent et font les lois !

Il faut passer à autres chose parce que le pessimisme, c’est stérile. C’est grâce à l’optimisme qu’on avance.

Et puis l’échec n’est qu’une belle occasion de recommencer. Mais plus intelligemment, cette fois… (Henry Ford)

Un grand merci aux Éditions Anne Carrière pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

10 réflexions sur “Hobboes de Philippe Cavalier

    • Je suis tellement étonnée que personne n’ait chroniqué ce livre. Pourtant, quelqu’un l’a forcément lu depuis trois semaines et même en avant-première. C’est dommage qu’un texte de cette envergure passe inaperçu. D’autant plus dans le contexte actuel où son écho est percutant… Je te souhaite une excellente lecture et j’attends ton ressenti avec impatience.

      J'aime

    • My pleasure ! Il gagne à être connu dans ce ras-de-marée éditorial où il a malheureusement été noyé. J’espère qu’il te plaira autant qu’à moi. Cerise sur le gâteau, sa jolie couverture qui en fait un bel objet. En cette saison, ça peut être une idée cadeau !

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