Home

six joursPrésentation de l’éditeur : 29 avril-4 mai 1992. Pendant six jours, l’acquittement des policiers coupables d’avoir passé à tabac Rodney King met Los Angeles à feu et à sang. Pendant six jours, dix-sept personnes sont prises dans le chaos. Pendant six jours, Los Angeles a montré au monde ce qui se passe quand les lois n’ont plus cours.
Le premier jour des émeutes, en plein territoire revendiqué par un gang, le massacre d’un innocent, Ernesto Vera, déclenche une succession d’événements qui vont traverser la ville. Dans les rues de Lynwood, un quartier éloigné du foyer central des émeutes, qui attirent toutes les forces de police et les caméras de télévision, les tensions s’exacerbent. Les membres de gangs chicanos profitent de la désertion des représentants de l’ordre pour piller, vandaliser et régler leurs comptes. Au cœur de ce théâtre de guerre urbaine se croisent sapeurs pompiers, infirmières, ambulanciers et graffeurs, autant de personnages dont la vie est bouleversée par ces journées de confusion et de chaos. Six jours est un roman choral magistral, une sorte de The Wire (Sur Écoute) transposé sur la côte Ouest, un texte provocant à la croisée de Short Cuts et Boyz N the Hood. Un récit épique fascinant, une histoire de violence, de vengeance et de loyautés.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard.

Éditions Fayard – 432 pages

Depuis le 2 septembre 2015 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 24 euros

Ebook : 15,99 euros

Dans le registre de l’exofiction, Six jours de Ryan Gattis est sans doute l’œuvre la plus édifiante, la plus percutante, la plus réaliste de la rentrée littéraire 2015. Partant des émeutes de Los Angeles de 1992 suite à l’acquittement des policiers ayant passé à tabac Rodney King, Gattis propose la toute première approche romanesque de ce douloureux épisode de l’histoire californienne qui marque aujourd’hui encore les mémoires et a irrémédiablement changé le visage de la cité des anges. Un événement tellement fondamental dans l’histoire de L.A. que l’auteur, lui-même survivant de cette violence, s’est astreint à un travail considérable de recherches en amont auprès de nombreux publics, dans l’idée de bâtir une œuvre d’une profonde crédibilité, tant dans les faits que dans les personnages, respectueuse à tous égards. Un souci de l’exactitude, du détail qui lui a permis entre autres de créer ce style oral au plus près de l’authenticité du langage propre aux gangs.

Suivant le déroulement chronologique des émeutes, Six jours est un roman choral mettant en scène pas moins de dix-sept personnages, chacun narrateur le temps d’un chapitre et dont le lecteur adopte successivement les points de vue. Des témoins des événements tous connectés entre eux, de manière plus ou moins directe et tous concernés par le soulèvement de la population, de près ou de loin. Un récit démultiplié à la premier personne permettant au lecteur, passant de la peau d’un personnage à un autre, d’être au plus près de la vérité du moment.

Loin d’être une retranscription fidèle de cette guerre urbaine, la narration ne prend la révolte que comme prétexte pour raconter commenter cet état d’anarchie transitoire a donné au tout venant, particulièrement aux gangs, l’occasion de régler des comptes.

Entre roman noir et documentaire social, cette fiction historique autour de la vengeance retranscrit avec virtuosité l’atmosphère de ces journées dantesques, de ces événements explosifs en chaîne durant lesquelles les anges connurent l’enfer, un temps de totale impunité, un état de siège ayant nécessité l’intervention des Marines et de la Garde nationale. Les descriptions très visuelles de la ville à feu et à sang, du chaos, renforcent la dimension réaliste, rendant l’action palpable, l’ambiance électrique, la tension extrême. Le lecteur est immergé dans le récit, pour ne pas dire pris en otage. On y croit, on y est. Et de presque sentir les odeurs de fumées, de sueur, de peur et d’entendre les cris qui des victimes, qui des assaillants, retentir les sirènes des voitures de police, des ambulances, des camions de pompiers ou siffler les balles. On se sent cerné par la violence, presque soi-même envahi par la rage et menacé par la mort. Mais même si de ce melting pot de destins et de ressentis, tout le monde sort perdant, la seule victoire étant celle de la survie, c’est toujours l’espoir qui l’emporte.

Cette fresque rude menée avec brio sur un rythme effréné est un bel hommage à une ville multiple et meurtrie bien différente de celle des clichés nourrissant les fantasmes du monde entier. Entre violence et humanité, ce livre coup de poing est une performance littéraire brillante au canevas implacable et impeccable, dont les droits d’adaptation ont, c’est l’évidence, déjà été vendus. D’une écriture nerveuse, savant mélange de romanesque et de réalisme, Gattis propose à voir le revers de l’Amérique, ce cauchemar américain fait de ghettos et de vida loca où les enfants de onze ans ne jouent plus mais sont armés – de quoi remettre une fois encore sur la table la question du port d’armes prôné par le deuxième amendement de la Constitution américaine… L’écrivain se fait cependant le témoin empathique de l’histoire, jamais le juge

L’on retiendra que dans leur rigorisme puritain, les Américains ont créé l’apocalypse chez les Anges pendant six jours et se sont très bibliquement reposés le septième. Le plus tragique de l’histoire sans doute étant que quelque vingt années plus tard, les choses sont peu ou prou les mêmes. Gettos, misère, injustice, délit de faciès, discrimination, tensions raciales… Les problématiques sont identiques.

Un page turner magistral et terrifiant dont on peut d’ailleurs saluer le brillant travail de traduction en français.

Vous aimerez sûrement :

Rainbow Warriors d’Ayerdhal, Aime la guerre ! de Paulina Dalmayer, White trash de John King, L’idiot du palais de Bruno Deniel-Laurent, Bloody Miami de Tom Wolfe, Enfants de la paranoïa de Trevor Shane, Peste de Chuck Palahniuk, Regarde les hommes mourir de Barry Graham, Le dernier testament de Ben Zion Avrohom et L.A. Story de James Frey, Les enfants de chœur de l’Amérique d’Héloïse Guay de Bellissen, Orchidée de sang de Charles Bowden…

Extraits :

À 15 H 15, le 29 avril 1992, un jury acquitta les agents des services de police de Los Angeles Theodore Briseno et Timothy Wind, ainsi que le sergent Stacey Koon, accusés d’usage excessif de la force pour maîtriser Rodney King. Concernant l’agent Laurence Powell, le jury ne parvint pas à obtenir de verdict pour la même accusation.

Les émeutes commencèrent sur le coup de 17 heures. Elles durèrent six jours, et s’achevèrent finalement le lundi 4 mai, après 10 904 arrestations, plus de 2 383 blessés, 11 113 incendies et des dégâts matériels estimés à plus d’un milliard de dollars. En outre, 60 morts furent imputées aux émeutes, mais ce nombre ne tient pas compte des victimes de meurtres qui périrent en dehors des sites actifs d’émeutes durant ces six jour de couvre-feu, où il n’y eut que peu, voire pas, de secours d’urgence. Ainsi que le chef de la police de Los Angeles Daryl Gates le déclara lui-même le premier soir : « il va y avoir des situations où les gens ne bénéficierons pas de secours. C’est un fait. Nous ne sommes pas assez nombreux pour être partout. »

Il est possible, et même probable, qu’un certain nombre de victimes, apparemment sans rapport avec les émeutes, aient été en fait les cibles d’une combinaison sinistre de circonstances. Il se trouve que 121 heures sans loi dans une ville de près de 3,6 millions d’habitants, répartis sur un comté de 9,15 millions d’habitant, cela représente un laps de temps bien long pour régler des comptes.

Placer les silences dans la discusse, c’est comme bien marquer les pauses en musique. Si tu places pas les bons silences, c’est juste du boucan.

(…) il y a une Amérique cachée à l’intérieur de celle que nous montrons au monde entier, et seul un petit groupe de gens la voit véritablement. Certains d’entre nous sont enfermés dedans par leur naissance, ou la géographie, mais le reste d’entre nous, on ne fait qu’y travailler. Médecins, infirmières, pompiers, flics – nous la connaissons. Nous la voyons. Nous négocions avec la mort là où nous travaillons parce que, tout simplement, ça fait partie de notre boulot. Nous en voyons les diverses strates, son injustice, son caractère inéluctable. Et pourtant, nous livrons cette bataille perdue d’avance. Nous essayons de la contourner, et à l’occasion, parfois, nous la fuyons. Et quand vous rencontrez quelqu’un qui semble la connaître comme vous, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous demander comment ce serait d’être avec cette personne capable d’éprouver de l’empathie.

C’est le volume qui me stupéfie. Combien d’armes à feu circulent dans la ville de L.A. ? Au bas mot ? Trois cent soixante mille ? Ça fait en gros un pour cent, moins d’une arme pour cent habitants. Faites-moi confiance, il n’y a aucune chance que les propriétaires d’armes, légales ou illégales, soient aussi peu nombreux, mais disons qu’il s’agit d’une estimation basse. Disons que largement dix pour cent de ces armes ont été utilisées au moins une fois au cours des dernières quarante-huit heures. Donc on arrive au nombre de trente-six mille armes ayant été utilisées durant la pire conflagration que L.A. ait jamais connue, pire que Watts. Bien. Vous croyez qu’un membre de gang ne tirera qu’une seule fois ? Même dans ce cas, ça fait trente-six mille balles tirées. Trente-Six. Mille. Vous obtiendriez le même nombre si cinquante pour cent de ces armes avaient tiré deux fois, ou si seulement vingt pour cent avaient tiré cinq fois. Une voix en moi me dit de laisser tomber tout ça, de considérer que c’est complètement dingue, sauf qu’en fait je ne peux pas. Il s’agit très certainement d’une estimation basse, mais le plus effrayant, c’est qu’on n’est est pas sorti de l’auberge.

Ce qu’il y a, à Los Angeles, c’est un mélange particulièrement toxique de citoyens aux histoires culturelles et aux systèmes de croyances singulièrement disparates, mais ce qu’il y a par-dessus tout c’est une population affiliée à des gangs hautement fragmentés dont le nombre est évalué à cent deux mille individus. (La première fois que j’ai eu connaissance de ce chiffre, j’ai dit à mon supérieur : « Ce n’est pas une statistique, c’est une armée. ») Rien qu’en 1991, on a pu imputer ç cette frange de la population sept cent soixante et onze meurtres en ville – plus de deux par jour.

Pire : le LAPD avait pour consigne de protéger tous les magasins d’armes de la ville lorsque les émeutes ont débuté. Ils ont échoué. Plus de trois mille armes (pratiquement toutes semi-automatiques, mais aussi quelques-unes entièrement automatiques) furent dérobées dans les deux premiers jours.

Et pourtant, partout dans le monde, les gens sont persuadés que Los Angeles est une ville de Blacks en colère, une ville de pyromanes et de gangs ? Ces gens-là pensent sûrement que ce qui est arrivé à Rodney King était un événement isolé ; ils ignorent que chacun connaît un Rodney King dans son quartier, quelqu’un que les flics ont tabassé pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Pas nécessairement black, d’ailleurs, il peut très bien avoir eu juste la peau basanée.

11 réflexions sur “Six jours de Ryan Gattis

  1. Pingback: Le printemps des barbares de Jonas Lüschsner | Adepte du livre

  2. Pingback: Le printemps des barbares de Jonas Lüscher | Adepte du livre

  3. Pingback: Hobboes de Philippe Cavalier | Adepte du livre

  4. Pingback: Dedans ce sont des loups de Stéphane Jolibert | Adepte du livre

  5. Pingback: Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo | Adepte du livre

  6. Pingback: Yaak Valley, Montana de Smith Henderson | Adepte du livre

Merci de partager vos avis, remarques, etc. Je vous répondrai toujours et avec plaisir !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s