Home

et quelque fois j'ai comme une grande idéePrésentation de l’éditeur : Alors que la grève installée à Wakonda étrangle cette petite ville forestière de l’Oregon, un clan de bûcherons, les Stampers, bravent l’autorité du syndicat, la vindicte populaire et la violence d’une nature à la beauté sans limite. Mené par Henry, le patriarche incontrôlable, et son fils, l’indestructible Hank, les Stampers serrent les rang… Mais c’est sans compter sur le retour, après des années d’absence, de Lee, le cadet introverti et toujours plongé dans les livres, dont le seul dessein est d’assouvir une vengeance. Au-delà des rivalités et des amitiés, de la haine et de l’amour, Ken Elton Kesey (1935-2001), auteur légendaire de Vol au-dessus d’un nid de coucou, réussit à bâtir un roman époustouflant qui nous entraîne aux fondements des relations humaines. C’est Faulkner. C’est Dos Passos. C’est Truman Capote et Tom Wolfe. C’est un chef-d’œuvre.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Cazé.

Éditions Monsieur Toussaint Louverture – 896 pages

Depuis le 3 octobre 2013 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Légendaire hors compétition

Broché : 24,50 euros

Semi-poche : 14,50 euros

Longtemps – presque tout ma vie de lectrice autonome -, j’ai aimé John Irving plus que tout autre auteur. Mon chat s’appelle Irving. Oscar Wilde a dit très justement, entre autres de ses célèbres et profondes vérités sur l’âme humaine, qu’il est « difficile de ne pas être injuste envers ceux que l’on aime ». Ainsi, alors que j’ai fait de mon hobby la chronique littéraire, je n’ai que peu, voire pas, de billets concernant les livres de cet auteur que j’aime assez pour avoir lu et relu chacun de ses livres (ce sont pourtant ce que l’on appelle vulgairement des pavés) un nombre indicible de fois. Aucun de mes mots n’étant à la hauteur d’un tel talent, je préfère m’abstenir.

Et puis, des années après n’avoir juré que par John Irving, et même si entre temps j’ai trouvé de trop rares auteurs qui ne souffrent pas de la comparaison (Pat Conroy, Jonathan Tropper, Joseph Boyden, Jim Fergus), j’ai découvert, par l’entremise des Éditions Monsieur Toussaint Louverture, Ken Kesey. De lui, tout le monde connaît au moins de nom, au moins de film, Vol au-dessus d’un nid de coucou. Ma révélation à moi se fit par son second roman : Et quelquefois j’ai comme une grande idée. C’était en 2013.

Depuis, comme à mon habitude, nul billet n’était venu couronner cette rencontre littéraire dépassant tout entendement. Mais hier, j’ai reçu un nouvel exemplaire très spécial de ce roman. Cette note est donc pour ce livre éternel, son auteur qui ne l’était pas et son éditeur français qui aura permis cette connexion littéraire à quelque cinquante années de distance.

Si la parution grand format d’il y a deux ans, illustrée par Blexbolex, était déjà très chouette, la nouvelle édition de 2015 est tout simplement somptueuse, inaugurant ce jour en librairie la nouvelle collection Les grands animaux qui s’efforcera de réunir de grands livres, des romans cultes et des chef-d’œuvres dans des traductions ciselées, accompagnées d’une préface ou d’une introduction inédite, et publiés de façon éclatante et abordable. Aves ses allures de collector, elle dispose d’une superbe jaquette graphique dorée derrière laquelle se cache une couverture en noir et blanc mat tout aussi élégante. Le texte est quant à lui accompagné d’une nouvelle introduction de Charles Bowden, a été recorrigé et sa traduction peaufinée.

et quelquefois j'ai comme une grande idée

© Lou Dev

Pour parler, enfin, du contenu et ne pas y aller par quatre chemins, si vous ne deviez lire qu’un seul livre, ce serait celui-là (pardonne-moi John Irving, tu seras toujours mon premier amour littéraire). Consultez les archives des rubriques littéraires de la presse (extraits en bas d’article), surfez sur le net pour lire les diverses chroniques, vous y trouverez autant de textes magnifiques inspirés par ce roman qui ne peut laisser de marbre, ce chef-d’œuvre qui est à la fois la quintessence de la littérature américaine et celle de la narration.

Œuvre magistrale de presque 900 pages, Et quelquefois j’ai comme une grande idée n’avait jamais été traduit en France jusqu’alors, depuis sa parution en 1963 aux États-Unis et son adaptation au cinéma en 1971 par Paul Newman sous le titre Le Clan des irréductibles.

Une intrigue « à la Steinbeck », une langue proche de celle de Faulkner, un réalisme saisissant, une verve hypnotique… Autant de compliments que l’on peut lire partout. L’apôtre de la culture psychédélique pensait d’ailleurs lui-même que ce livre était son chef-d’œuvre. Ce qui explique sans doute qu’il fut son deuxième et dernier texte d’envergure ; pourquoi écrire encore quand on a atteint la perfection ? Ce que les lecteurs ne peuvent que regretter parce qu’il y avait incontestablement du génie dans la plume de Kesey. Quand on pense que cet enfant de la Beat Generation qui se disait trop jeune pour être beatnik et trop vieux pour être hippie a écrit sous hallucinogènes ! (travaillant à l’hôpital pour anciens combattants de Menio Park, il participa à un programme rémunéré d’expériences sur cobayes de drogues psychomimétiques comme le LSD, le peyotl ou la mescaline, financé par la CIA) Qu’en aurait-il été sans ? À moins que ce soit justement ses voyages sous acide qui lui ait permis de parvenir à une alternance narrative la plus extrême, de repousser les limites du changement de points de vue. Car en plus d’être l’histoire d’un clan d’exploiteurs forestiers de l’Oregon en proie aux forces dévastatrices d’un fleuve qui érode leurs terres, à une lutte contre un syndicat de bûcherons en grève, et à ses drames intimes, secrets familiaux et autres passions, la Grande idée de Kesey est un exercice de style et de technique littéraire périlleux et abouti. Impressionnant et inimitable. Ce n’est d’ailleurs pas anodin si le remarquable travail de traduction d’Antoine Cazé a été une entreprise de pas moins de huit années !

De cette écriture prodigieuse d’un étonnante modernité, le plus bluffant est sans doute sa faculté impressive. K. K. fait jaillir les images et les sensations sous les yeux de ses lecteurs enchantés, comme au cinéma. Et de voir ce qu’il décrit et de ressentir les émotions de ces personnages apparemment rustres mais qui sont de humbles héros complexes et profonds. Entre un sens incroyable de la description qui invite à la contemplation imaginaire et une intuition surprenante des dialogues qui sonnent toujours juste, l’on touche au plus près de l’authenticité des personnages et des lieux. De l’intrigue riche en rebondissements inattendus et incessants se dégage une atmosphère parfaitement maîtrisée entre suspense insoutenable et moments oppressants de tension extrême.

Lutte contre soi-même, contre l’autre, contre les éléments… Kesey, en observateur avisé de la beauté fragile et de la sauvagerie de la Nature et des hommes, est l’auteur par excellence de l’affrontement. Anticonformiste qui croyait aussi à la famille, à l’amour et à la liberté, il a dressé une colossale fresque de l’Ouest américain des années 1950 et une saga familiale légendaire sur fond socio-politique de conflit entre travail et capital. Il offre à voir comme personne l’âme humaine, une époque, un pays et explore, entre vérité criante et mystère insoluble, les relations humaines.

Pouvant continuer ainsi encore pendant des heures, je m’arrête avant de vous perdre définitivement. En bref, ce roman est unique, spectaculaire, brillant. C’est LE livre. Un classique incontournable des lettres américaines en particulier, de la littérature en général. Beauté et puissance à l’état pur. Inoubliable. Sa première partie est certes exigeante mais il ne faut surtout pas abandonner. Il vaut tellement le coup de s’accrocher !

P.S. : Kesey et Irving ont en commun la lutte gréco-romaine de haut niveau. Coïncidence ? Je ne crois pas.

langue hypnotique la verve d’un romancier au destin stupéfiant
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/livre/portrait-ken-kesey-une-vie-sous-acide_1287136.html#vCyDJwyKqqwTHiHp.99
Aujourd’hui réédité chez Stock, le roman n’a pas pris une ride, toujours aussi actuel dans sa critique de l’autorité et du contrôle exercé par une institution sur les individus dont elle dépend. Et rappelle par sa langue hypnotique la verve d’un romancier au destin stupéfiant
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/livre/portrait-ken-kesey-une-vie-sous-acide_1287136.html#vCyDJwyKqqwTHiHp.99
Aujourd’hui réédité chez Stock, le roman n’a pas pris une ride, toujours aussi actuel dans sa critique de l’autorité et du contrôle exercé par une institution sur les individus dont elle dépend. Et rappelle par sa langue hypnotique la verve d’un romancier au destin stupéfiant.
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/livre/portrait-ken-kesey-une-vie-sous-acide_1287136.html#vCyDJwyKqqwTHiHp.99
Aujourd’hui réédité chez Stock, le roman n’a pas pris une ride, toujours aussi actuel dans sa critique de l’autorité et du contrôle exercé par une institution sur les individus dont elle dépend. Et rappelle par sa langue hypnotique la verve d’un romancier au destin stupéfiant.
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/livre/portrait-ken-kesey-une-vie-sous-acide_1287136.html#vCyDJwyKqqwTHiHp.99
Aujourd’hui réédité chez Stock, le roman n’a pas pris une ride, toujours aussi actuel dans sa critique de l’autorité et du contrôle exercé par une institution sur les individus dont elle dépend. Et rappelle par sa langue hypnotique la verve d’un romancier au destin stupéfiant.
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/livre/portrait-ken-kesey-une-vie-sous-acide_1287136.html#vCyDJwyKqqwTHiHp.99
Aujourd’hui réédité chez Stock, le roman n’a pas pris une ride, toujours aussi actuel dans sa critique de l’autorité et du contrôle exercé par une institution sur les individus dont elle dépend. Et rappelle par sa langue hypnotique la verve d’un romancier au destin stupéfiant.
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/livre/portrait-ken-kesey-une-vie-sous-acide_1287136.html#vCyDJwyKqqwTHiHp.9Publié en 1964, « Sometimes a Great Notion » est le deuxième roman de Ken Kesey, l’auteur de « Vol au-dessus d’un nid de coucou », l’auteur dont les voyages délirants de sa bande des Merry Pranksters furent célébrés par Tom Wolfe dans son « Acid Test », l’auteur qui disait de lui-même, vers la fin de sa vie, avoir été « trop jeune pour être beatnik, trop âgé pour être hippie », et en avoir pourtant réussi l’improbable synthèse.

« Après Vol au-dessus d’un nid de coucou, Kesey donne une fois de plus vie à des personnages inoubliables. Pénétrer dans Et quelquefois j’ai comme une grande idée, c’est pénétrer dans le monde fou et fascinant d’une famille elle-même folle et fascinante, au quotidien exaltant et à l’attachement forcené à la vie. On y retrouve ce don exceptionnel pour la comédie et une écriture tout simplement sensationnelle. Lorsque Kesey décrit le vol d’oies du Canada au-dessus des bois, on est presque en mesure de les voir ; lorsqu’il évoque l’odeur de l’herbe et le goût des fraises, on sent, on goûte et on ressent. » — San Francisco Chronicle

« Et quelquefois j’ai comme une grande idée, un grand livre dans tous les sens du terme, qui capte l’atmosphère d’une Amérique d’après-guerre (de Corée) comme aucun autre bouquin auparavant. Kesey nous présente dans cette œuvre riche des gens qui perpétuent un mode de vie passé, au-delà des associations de parents, des pubs pour la bière ou encore de l’immense aura de l’époque. » — The New York Times Book Review

« Avec son premier roman, Kesey a prouvé qu’il était un grand écrivain, à la fois inventif et ambitieux – des qualités qui s’avèrent encore plus manifestes dans Et quelquefois j’ai comme une grande idée. L’auteur y développe un récit fascinant par le biais d’une technique tout aussi fascinante : le changement rapide de points de vue, stratégie expérimentée par de nombreux romanciers, dont certains ont même tenté de mélanger passé et présent. Selon moi, Kesey est celui qui est allé le plus loin dans l’expérimentation, et l’utilisation de cette technique lui permet d’atteindre son but : suggérer la complexité de la vie et l’absence de vérité absolue. » — Saturday Review

« Un roman plein de vie et de relief. Kesey est un grand auteur qui possède son propre mode d’expression. Quiconque intéressé par les trésors littéraires américains devrait avoir envie de le lire. » — Chicago Tribune

« On en ressort lessivé mais euphorique, comme nettoyé de tant de lectures médiocres. Inutile de chercher plus loin le livre de la rentrée. » — Marianne

« À mesure que l’intrigue prend forme et que “tombent les arbres”, les personnages sortent de l’ombre, jaillissent en pleine lumière, presque aveuglants d’être si humains – parfois grandioses, parfois minables, jamais en paix. » — Le Canard enchainé

Vous aimerez sûrement :

John Irving, Pat Conroy, Jonathan Tropper, William Faulkner, John Steinbeck, Joseph Boyden, Louise Erdrich…

Extraits :

Quelquefois j’habite à la campagne

Quelquefois c’est en ville que je vis

Et quelquefois j’ai comme une grande idée

De me jeter dans la rivière aussi

Goodnight Irene de Huddie Ledbetter & John Lomax

Celui qui avait choisi l’endroit où suspendre ce bras au bout de sa perche avait tout fait pour donner à la scène le même air de défi à la fois comique et sinistre que la vieille maison ; celui qui s’était démené pour que le bras vienne osciller bien en vue depuis la route avait aussi pris la peine de replier tous les doigts avant de les attacher, tous sauf le majeur, de sorte que cette provocation à la raideur universelle demeure, dressé dans son mépris, bien reconnaissable par n’importe qui.

Et dressé tout particulièrement à son intention à lui, Draeger le sentait bien. « C’est ça ! M’humilier pour… m’être trompé à ce point. Pour… » Dressé pour réfuter ouvertement tout ce qu’il pensait être vrai, tout ce qu’il savait être vrai au sujet de l’humanité ; dressé pour outrager, jusqu’au blasphème, une foi forgée sur une enclume lourde de trente années, une conviction précise et infaillible, façonnée par un quart de siècle passé à régler des questions de main-d’œuvre et de gestion – presque une religion, comme un paquet, soigneusement étiqueté et joliment enrubanné, de vérités sur les hommes, et sur l’Homme. J’ai la preuve ! que l’Homme, cet imbécile, est capable de s’opposer à tout sauf à une main tendue ; qu’il sait résister à tous les périls mais pas à la solitude ; que, pour obéir à ses principes les plus minables, les plus fragiles et les plus tordus, il peut sacrifier sa vie, supporter la douleur, le ridicule, et parfois même l’épreuve la plus dégradante qui soit pour un Américain, l’inconfort ; mais qu’il revient toujours sur la plus inflexible de ses décisions par amour. (…) Car l’amour – et toutes ses ramification compliquées, pensait Draeger – commande bel et bien tout ; l’amour – ou la peur de ne pas être aimé, ou l’angoisse de ne pas être assez aimé, ou la terreur de ne plus l’être – commande bel et bien tout, indubitablement. Pour Draeger, cette certitude était une arme ; il l’avait compris très jeune, et pendant vingt-cinq années de copieuses magouilles et de joyeuses combines, il s’en était servi avec un succès considérable, conquérant un monde rendu simple, précis et infaillible par la foi inébranlable en sa puissance. Et voilà qu’une espèce de bûcheron illettré à la tête d’une petite troupe de forestiers rebelles essayait de prétendre, seul face au monde entier, que cette arme ne pouvait pas l’atteindre, lui !

« Les hommes veulent toujours forcer ceux qu’ils considèrent comme leurs supérieurs à boire un verre, dans l’espoir d’éliminer ainsi la barrière qui les sépare. »

« Docteur… ça y est, je deviens fou, je disjoncte dans les grandes largeurs, ça me tombe dessus ! »

Il s’était contenté de sourire, d’un air aussi condescendant que thérapeutique : « Non, Leland, pas vous. Vous, ainsi que beaucoup d’autres de votre génération, vous trouvez en quelque sorte exclu de ce sanctuaire-là. Il vous est désormais impossible de « devenir fou » dans le sens classique de l’expression. Il fut un temps où les gens « devenaient fous » fort à propos, et ils disparaissaient de la circulation. Comme des personnages de fiction à l’époque romantique. Mais de nos jours… », et là je crois qu’il s’était même payé le luxe de bâiller, « … vous êtes trop bien informés sur vous-mêmes et votre psychisme. Vous connaissez trop intimement un trop grands nombres des symptômes de la maladie mentale pour vous laisser prendre par surprise. Et autre chose encore : tous autant que vous êtes, vous avez le don de vous libérer de votre frustration par le biais de fantasmes trop malins pour être honnêtes. Et vous, Leland, vous êtes le pire de toute la bande de ce point de vue. Alors… vous serez peut-être névrosé jusqu’à la moelle pour le restant de vos jours, et malheureux aussi, vous serez peut-être bon pour un petit séjour à Bellevue et vous allez sans aucun doute en prendre pour cinq années supplémentaires de séances payantes avec moi – mais j’ai bien peur que vous ne soyez jamais complètement dingue. »

Et il s’était renversé dans son élégant fauteuil club avant d’ajouter : « Désolé de vous décevoir, mais le meilleur diagnostic que je puisse vous offrir, c’est une bonne vieille schizophrénie à tendance paranoïaque. »

À ce souvenir, et à celui des sages paroles du bon docteur, j’ai desserré mon étreinte sur les accoudoirs et tiré la manette pour incliner mon siège. Merde alors, ai-je soupiré, exclu aussi du sanctuaire de la démence. Quelle barbe. La folie aurait été un bon moyen d’expliquer la terreur et excuser la confusion, ai-je songé, un bon souffre-douleur à accuser, un violon d’Ingres à cultiver pour occuper l’interminable après-midi de ma vie. Quelle poisse, alors…

Mais bon… d’un autre côté, ai-je continué in petto pendant que le bus traversait lentement la ville tous moteurs rugissants, on ne sait jamais : si ça se trouve, ça aurait été aussi chiant que d’être sain d’esprit. Ça demande sans doute trop de boulot, la folie. Et de temps en temps, il est presque certain qu’un petit fragment de souvenir réussit immanquablement à tromper la vigilance de votre souffre-douleur, et qu’un grand coup de vessie assené sur la tête par ce petit plaisantin vous rappelle alors à la dure réalité, à la douleur, à la nostalgie, au tracas et à la mort. Vous pouvez toujours vous cacher dans une épaisse forêt freudienne durant la majeure partie de votre existence, en hurlant à la lune et en insultant Dieu, mais au bout du compte, très exactement à l’ultime extrémité de l’unique foutu compte qui importe… vous ne manqueriez pas d’avoir un éclair de lucidité juste assez long pour comprendre que cette lune à laquelle vous avez hurlé des années durant n’est rien d’autre que l’ampoule fixée au plafond, et que Dieu n’est qu’un gros livre placé dans le tiroir de votre table de nuit par l’Association internationale des Gédéons.

« Qui est-ce qui pourrait bien souhaiter se réveiller mort, hein ? » Si le tourment suprême qui va du berceau à la tombe est le seul qui nous soit jamais donné de vivre… et si ce grand et désopilant combat de l’existence n’est rien d’autre qu’une pauvre petite rognure d’ongle, si brève et si tragique par rapport aux éternités qui l’entourent, alors pourquoi voudrait-on en abandonner ne serait-ce qu’une poignée de précieuses secondes ?

(…) « Si ce combat n’est qu’une source de tourment, alors pourquoi le livrer, nom de Dieu ? »

Tout le long de la côté, on trouve des petites villes qui ressemblent à Wakonda, des bards à bûcherons comme le Snag, où des pauvres bougres exténués parlent de leur misère et de leurs problèmes. Le vieux tailleur de billons alcoolo les connaît tous, il a entendu toutes les conversations. Le dos tourné, il a passé la journée à écouter, il a entendu les jeunes gars parler de leurs problèmes d’aujourd’hui comme si leur mécontentement était une chose nouvelle, le signe d’une époque pas comme les autres. Il a longuement écouté pendant qu’ils causaient et frappaient du poing sur la table et lisaient des extraits du journal local, le Eugene Register Guard, qui attribuait la morosité ambiante à « ces temps troublés où règnent provocateurs, accusateurs et agitateurs ». Il les a écouté reprocher au gouvernement fédéral de transformer l’Amérique en une nation de ramollos, puis les a écoutés condamner la même entité pour son refus impitoyable d’aider la ville en déclin à surmonter la récession. D’habitude, quand il vient boire un coup ici, il se donne pour règle de rester au-dessus de la mêlée en ignorant de telles absurdités, mais quand il entent la délégation tomber d’accord pour dire que les malheurs de la communauté peuvent être en grande partie imputés à la famille Stamper et à leur refus obstiné de se syndiquer, c’en est trop pour lui. L’homme qui porte l’insigne du syndicat est en train d’expliquer qu’aujourd’hui, il faut que chacun fasse plus de sacrifices, bon sang de bois, quand le vieux tailleur de billons se lève bruyamment :

« Aujourd’hui ? lance-t-il en marchant droit sur eux et en agitant sa bouteille d’un geste théâtral. Qu’est-ce que vous croyez ? Que dans le bon vieux temps, tout baignait dans l’huile ? »

Les citoyens lèvent les yeux, sous le coup de l’indignation : interrompre ces réunions est considéré comme un manquement au protocole.

« Tout ce baratin dans le journal. Foutaises ! poursuit-il, dressé au dessus de leur table et chancelant dans un nuage de fumée bleue. Votre dépression, là, et puis tout le bataclan sur la grève ? Foutaises aussi ! Ça fait vingt ans, trente ans et même quarante, tiens, depuis la Grande Guerre, que j’entends dire, ouille ouille ouille, le problème c’est ci ! Aïe aïe aïe, le problème c’est ça ! Le problème c’est la radio, le problème c’est les Républicains, le problème c’est les Démocrates, le problème c’est le coco-munistes… » Un petit hochement sec, un crachat, et il conclut : « Rien que des foutaises.

– Alors à votre avis, c’est quoi le problème ? » L’agent immobilier se balance sur sa chaise et lance un grand sourire à l’intrus, prêt à entrer dans son petit jeu. Mais le vieux briscard lui coupe l’herbe sous le pied : il rit tristement, sa brusque colère se muant aussi soudainement en pitié. Il secoue la tête et embrasse les citoyens du regard :

« Mes pauvres petits gars… », commence-t-il avant de poser sa bouteille vide sur la table. Il enroule alors son index noueux autour du goulot d’une bouteille pleine et quitte d’un pas traînant le rayon de soleil oblique qui filtre à travers la devanture du Snag.

« Vous voyez donc pas que tout ça, c’est toujours les mêmes vieilles foutaises ? »

Et pour moi, empêcher quelqu’un ça voulait dire – ça avait toujours voulu dire – l’attaquer par tous les moyens, le combattre, l’écrabouiller, le dévaster et le maudire quand tout le reste allait de travers. Et se montrer aussi courageux dans la bataille que notre force nous le permet. C’est la logique même, pas vrai ? Rien de plus simple. Si tu veux gagner, fais de ton mieux. Ma foi, on pourrait peindre ça sur une plaque et l’accrocher au-dessus de son lit. Ça pourrait être une règle de vie. Ça pourrait être comme un des dix commandements de la réussite : « Si tu veux gagner, fais de ton mieux. » Ça c’est solide comme un roc ; une règle sur laquelle j’étais sûr et certain de pouvoir compter.

Et malgré tout, il a fallu rien moins que mon petit frère venu passer un mois à la maison pour me montrer qu’il y a d’autres façons de gagner – comme gagner en cédant, en faisant le gentil, en se retenant d’enfoncer ses crocs et ne plus rien lâcher… gagner en n’étant pas, certainement pas, nom d’un chien, un des dix durs à cuire les plus coriaces à l’ouest des Rocheuses ! Et pour me montrer aussi qu’il y a des moments où la seule façon de gagner c’est d’être faible, de perdre, de faire le pire possible au lieu du mieux possible.

Et apprendre ces trucs-là, ça a bien failli me faire crever.

On aurait dit qu’il n’arrivait jamais à faire quoi que ce soit pour de bon. Sauf lire des bouquins. Le monde des bouquins, c’était presque plus réel pour lui que le monde des vivants. C’est pour ça qu’on pouvait facilement le faire marcher, je pense, parce qu’il était toujours prêt à croire à l’existence du premier démon que je sortais de mon imagination – surtout si je restais plutôt vague dans les description.

Je commençais à vouloir prendre soin d’eux. Et à mesure que ce cancer émotionnel croissait au fond de mon pauvre cœur, la peur y grandissait aussi. Hypertrophie cardiaque. C’est là une maladie insidieuse et courante, principalement dans cet organe mythique qui pompe la vie à travers les veines de l’ego : prendre soin – soins intensifs de cardiologie, avec complications dues à une peur galopante. C’est le syndrome du « plus près de toi ». Où l’on recherche désespérément le contact pour ensuite l’appeler poison quand on nous l’offre. On apprend dès le plus jeune âge à se méfier du contact : ne jamais faire confiance, nous apprend-on… tu veux vraiment que quelqu’un caresse de ses doigts sales les parties intimes de ton âme ? N’accepte jamais de bonbons d’un inconnu. Ou d’un ami. Chipe un paquet de boules de gomme quand personne ne te regarde, si tu peux, mais n’accepte jamais, au grand jamais… Tu veux vraiment que quelqu’un en tire profit ? Et surtout, ne pas prendre soin, ne jamais, jamais, au grand jamais, prendre soin de qui que ce soit. Car c’est le souci des autres qui t’endort jusqu’à ce que tu baisses la garde et oublies de baisser tes stores… tu veux vraiment qu’un vilain petit mouchard sache à quoi tu ressembles réellement au fond de toi-même ?

Et on pourrait même ajouter à cette liste la simple règle suivante : « Ne bois jamais plus que tu ne le peux. »

Car c’est la boisson, je pense, cette saloperie de saleté de boisson, qui pour finir à fait rouiller la dernière serrure de la dernière porte barrant l’accès à mon ego convalescent… qui a fait rouiller la serrure et fondre le verrou et sauter les gonds jusqu’au jour où, avant même de savoir ce que j’étais en train de faire, je me suis retrouver à parler de ma mère avec mon frère.

Ici c’est un pays propice aux ébats de l’enfance, plein de forêts ténébreuses et magiques, de marécages ombreux où pullulent chevaines et salamandres, une contrée où aurait gambadé le jeune Dylan Thomas au nez camus, trogne rouge et braillarde comme une fraise, une ville où Mark Twain aurait pu colporter des rats et capturer des scarabées, un morceau de la belle et sauvage et démente Amérique d’où Kerouac aurait pu extraire au moins de quoi écrire six ou sept romans… alors pourquoi l’ai-je refusé comme monde dans lequel grandir ?

Je ne ferai porter la faute de mes tristes débuts sur aucun autre ennemi que moi-même.

(…) et aime ton prochain comme ton frère et ton frère comme toi-même. « Je le ferai ! », ai-je décidé – « L’aimer comme moi-même » – et c’est peut-être là que j’ai commis mon erreur, à ce moment et cet endroit précis ; car si ta conception de l’amour se base sur celuy que tu te portes, alors tu ferois mieux de foutrement bien examiner le modèle d’icelui…

Comme elle est rare et belle de nos jours, la combinaison toute simple de ces mots : fier de moi…

Mais il n’y a rien, aucun oiseau avec tous leurs sifflets et leurs cris et leurs coin-coin, qui te fait autant d’effet que l’oie du Canada quand elle passe au-dessus du toit de la maison en trompetant par une nuit de tempête. D’abord, impossible de ne pas prendre un peu en pitié cette pauvre bête qui est là dehors, en train de se démener pour avancer dans toute cette merde. Ensuite, impossible de ne pas te prendre toi-même en pitié parce que tu sais, quand tu vois que les intempéries font fuir un volatile aussi gros qu’une oie du Canada, que l’hiver est arrivé sans aucun doute possible…

« L’homme se plaint de ne pas avoir de chaussures jusqu’au jour où il en rencontre un autre qui n’a pas de pieds. »

Jusqu’au moment où les trois hommes s’unirent, parfaitement assemblés… pour former l’un de ces rares et beaux instants d’effort partagé, comme parfois lorsqu’un groupe de jazz décolle complètement dans la perfection d’un swing collectif, ou qu’une équipe de basket, déjà dépassée par les événements, se met à rassembler toutes ses forces dans la dernière minute du match pour coiffer sur le poteau un adversaire supérieur… et les gars de l’équipe ne peuvent pas rater leur coup, parce que tout – les passes, les dribbles, le jeu – absolument jusqu’au moindre détail, s’enclenche à la perfection. Quand cela se produit, tous les spectateurs savent… qu’il s’agisse des cinq basketteurs, du quatuor de jazzmen, ou des trois bûcherons dans la forêt… ils savent que ce groupe-là – maintenant, à cet instant précis – est le meilleur du monde ! Mais pour devenir ce genre d’équipe parfaite, un groupe doit avoir recours à tous ses éléments, s’en servir aux postes les plus appropriés, et avec cette dévotion implacable au culte de la victoire qui les pousse jusqu’à leur point culminant, et plus haut encore.

Joe ressentait cette union. Et le vieux Henry aussi. Et Hank, qui regardait son équipe en action, n’avait conscience de rien d’autre que de la beauté de cet effort collectif et du frisson souverain d’en faire partie. Il ne voyait pas l’énergie implacable.

Dans le temps, j’accusais toujours le gamin de faire semblant d’être faible. Mais pour faire semblant d’être faible, il faut l’être. Car si on est fort, on n’a pas la faiblesse de simuler. Non, personne ne peut faire semblant d’être faible. Tu peux seulement faire semblant d’être fort…

Car il arrive que la réverbération excède par le silence le bruit qui la déclenche ; ou que la réaction surpasse par la tranquillité l’événement qui l’a provoquée ; et il n’est pas rare que le passé prenne un bout de temps à se produire, et un temps bien plus long encore à se faire comprendre.

Qu’est-ce qu’un type peut bien faire… quand son objectif dans la vie se réduit à néant ?

Pour pouvoir goûter pleinement le choix qu’il a fait, un homme doit d’abord savoir qu’il l’a eut, le choix.

Un grand merci aux Éditions Monsieur Toussaint Louverture pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

23 réflexions sur “Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey

    • Oui, cela semble surréaliste qu’on puisse ne pas l’aimer. Mais les goûts et les couleurs… Et puis, c’est un livre exigeant et en partie assez complexe. Si on envisage la lecture pour se détendre pas exemple, c’est sûr sûr ce n’est pas le meilleur choix. En tout cas, ravie que tu l’aies apprécié à sa juste valeur. Last but not least, il est dans un écrin tellement merveilleux. Pur jouissance de bibliophile.

      J'aime

    • Aaaaaaahhhh ! Merci. J’aime tellement entendre du bien de ce joyau ! Et encore merci pour ton lien. Il faut vraiment que je prenne le temps de me créer un blog roll… Au plaisir de nos tribulations littéraires…

      J'aime

  1. Bonjour !
    Vous avez utilisé pour illustrer votre chronique une photo du livre que j’ai prise (livre+jaquette+bandeaux MTL et parquet), et que Monsieur Toussaint Louverture a partagée sur Facebook en me créditant ( © Lou Dev). Serait-il possible que vous me créditiez également en légende de la photo, svp ? Vous pouvez également mettre un lien vers mon blog, sur lequel je vais publier cette semaine une chronique de Ken Kesey avec cette même photo. Si vous ne souhaitez pas me créditer, merci de retirer la photo ! Cordialement, Lou.

    Aimé par 1 personne

  2. Pingback: Bilan 2015 & vœux 2016 | Adepte du livre

  3. Pingback: Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo | Adepte du livre

  4. Pingback: Yaak Valley, Montana de Smith Henderson | Adepte du livre

  5. Pingback: La vengeance des mères de Jim Fergus | Adepte du livre

  6. Pingback: Bilan 2016 & vœux 2017 | Adepte du livre

Merci de partager vos avis, remarques, etc. Je vous répondrai toujours et avec plaisir !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s