Home

la logique de l'amanitePrésentation de l’éditeur : Nikonor, érudit snob et acariâtre, vit retranché dans son château, en Corrèze. Il se passionne pour la mycologie (surtout cèpes et amanites) et la littérature. Au fil des pages, on va découvrir les confidences étranges qu’il nous livre sur sa famille. Pourquoi voue-t-il une telle haine à sa sœur jumelle Anastasie ? Et qu’est-il advenu de ses proches ? 

Éditions Grasset – 224 pages

Depuis le 26 août 2015 en librairie.

Ma note : 3,75 / 5

Broché : 17 euros

Ebook : 11,99 euros

C’est l’histoire d’un vieux monsieur passionné par les champignons. Dis comme ça – c’est à peu de choses près le prière d’insérer -, pas franchement folichon, légitime de penser ne pas manquer grand chose en passant à côté du premier roman de Catherine Dousteyssier-Khoze.

Mais. Si l’on suit l’inverse proportionnelle de La logique de l’amanite selon laquelle la parure de ce champignon aux belles couleurs et aux formes harmonieuses n’est qu’un écrin trompeur dissimulant un violent poison, alors un livre d’apparence insipide et à l’air ennuyeux devrait cacher un savoureux morceau de littérature… Une approche discursive probante et éprouvée ! Ce court roman dont la présentation fade de l’éditeur ne rend pas justice est clairement délicieux.

L’histoire tout d’abord. Si elle ne paie pas de mine a priori, elle est en réalité une délectable fantaisie noire mettant en scène un vieil aristocrate haut en couleurs ayant entrepris à l’aune de sa centième année de rédiger, entre autres digressions, ses mémoires : fils d’une mère anglaise russophile, d’un père passionné de mycologie, frère jumeau d’une Anastasie à qui il voue une haine farouche réciproque et descendant d’une généalogie de personnalités hors norme, Nikonor semble avoir vécu une enfance idyllique dans un château de Corrèze isolé dans lequel il a reçu une éducation très XIXe siècle. Mais rapidement, au détour d’un mot apparemment anodin, d’une phrase mystérieuse ou d’une savante ellipse, la farce aux allures d’autobiographie réaliste révèle que le respectable excentrique fétichiste du cèpe et féru de littérature est encore plus étrange qu’il n’y paraît, pour ne pas dire inquiétant. Et les souvenirs d’enfance de se muer en confessions sur les secrets de famille, des disparitions suspectes autour du misanthrope, des activités équivoques et une sourde menace

Le style ensuite. Enseignant le français à Durham, auteur de plusieurs essais, éditions critiques et articles sur la littérature française du XIXe siècle et franco-britannique par sa mère comme son personnage, la primo-romancière a tout naturellement utilisé un verbe raffiné au charme suranné, émaillé d’expressions idiomatiques anglaises, faisant de son texte un bijou de langue française à l’humour so british. Le texte érudit est servi par une finesse d’écriture où chaque mot semble savamment choisi et un ton cocasse croustillant. Riche de références culturelles en tous genres, le récit est un hommage aux classiques de la littérature. Accordant une place prépondérante à la campagne, à la forêt et bien sûr aux champignons, l’écrivain opère une nature writing à la française, renforçant le caractère réaliste de la narration.

Malgré une jaquette peu vendeuse à laquelle il ne faut résolument pas se fier, un début ainsi que certains apartés un peu longuets et un final quelque peu déconcertantLa logique de l’amanite est donc une œuvre surprenante pleine d’humour qu’on lit d’une traite, sourcil et coin de bouche relevés. Roman noir déguisé en mémoires, l’apparente légèreté du propos renforce le climat trouble. Catherine Dousteyssier-Khoze impose par ce livre original un style acide, impertinent et un univers très personnel qui en raviront plus d’un, à commencer par les amoureux de la langue française et les adeptes du cynisme teinté d’humour anglais. Un succulent inattendu.

Vous aimerez sûrement :

La fractale des raviolis & La variante chilienne de Pierre Raufast, Debout-payé de Gauz, Zora, un conte cruel de Philippe Arseneault, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier, L’idiot du palais de Bruno Deniel-Laurent, La lamentation du prépuce de Shalom Auslander, Les mots qu’on ne me dit pas de Véronique Poulain, Un buisson d’amarante d’Adrien Sarrault, L’Agrément de Laure…

Extraits :

Mon enfance fut heureuse, comme on dit. Aucun secret honteux. Pas vraiment besoin de s’y attarder. Je partage d’ailleurs avec le grand Nabokov une aversion innée pour toute interprétation délirante d’inspiration freudienne. Et j’attends de mon lectorat une certaine retenue, un brin de dignité.

Les poètes préférant s’épancher mièvrement depuis l’Antiquité sur les fleurs, les femmes et les oiseaux sont des ânes bâtés, de sombres brutes souffrant d’une atrophie aiguë de la glande esthétique. Klimt aurait pu au moins planter un cèpe de bouleaux dans son célèbre sous-bois ; quant au paysagiste russe Chichkine, son académisme serait beaucoup plus supportable aujourd’hui s’il avait eu l’idée de l’égayer de quelques bolets.

Le lecteur attentif aura sans doute déjà noté que la « nature » au sens large joue un rôle déterminant dans l’élaboration de ma mystique personnelle. Sans donner dans un panthéisme cosmique grandiloquent, ou un néo-paganisme de mauvais ton, disons simplement que j’ai toujours préféré la compagnie des forêts et des champignons à celle de mes semblables.

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté, etc. »

Baudelaire s’est lourdement trompé en ratifiant le mythe de l’île tropicale. Tout un pan de l’histoire littéraire est à récrire. Il eût tellement mieux fait d’aller cuver ses excès de jeunesse dans quelque forêt continentale moussue. 

Un grand merci aux Éditions Grasset, à Netgalley et à #PriceMinister dans le cadre des #MRL15 pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce titre en avant-première.

6 réflexions sur “La logique de l’amanite de Catherine Dousteyssier-Khoze

  1. Pingback: En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut | Adepte du livre

  2. Pingback: Rien que des mots d’Adeline Fleury | Adepte du livre

  3. Pingback: Rien que des mots d’Adeline Fleury | Adepte du livre

  4. Pingback: La septième fonction du langage de Laurent Binet | Adepte du livre

Merci de partager vos avis, remarques, etc. Je vous répondrai toujours et avec plaisir !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s