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tout ce qui est solide se dissout dans l'airPrésentation de l’éditeur : Dans un minuscule appartement de Moscou, un petit prodige de neuf ans joue silencieusement du piano pour ne pas déranger les voisins. Dans une usine de banlieue, sa tante travaille à la chaîne sur des pièces de voiture et tente de faire oublier son passé de dissidente. Dans un hôpital non loin de là, un chirurgien s’étourdit dans le travail pour ne pas penser à son mariage brisé. Dans la campagne biélorusse, un jeune garçon observe les premières lueurs de l’aube, une aube rouge, belle, étrange, inquiétante. Nous sommes le 26 avril 1986. Dans la centrale de Tchernobyl, quelque chose vient de se passer. Le monde ne sera plus jamais le même.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau.

Éditions Belfond – 424 pages

Depuis le 20 août 2015 en libraire.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 22 euros

Ebook : 14,99 euros

À l’aune du trentième anniversaire de l’énergie nucléaire dans son acception la plus tragiquement accidentelle, Darragh McKeon a choisi Tchernobyl comme toile de fond de son premier roman, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air. La tristement célèbre catastrophe atomique du 26 avril 1986 suite à l’explosion du réacteur n°4, déjà évoquée dans des œuvres telles que La Supplication, chronique du monde après l’apocalypse de Svetlana Aleksievitch qui vient tout juste de se voir décerner le Prix Nobel de Littérature 2015, Un printemps à Tchernobyl d’Emmanuel Lepage ou encore La nuit tombée d’Antoine Choplin.

Tout ce qui est solide se dissout dans l’air est avant tout un roman choral mettant en scène divers personnages, plus ou moins directement touchés par le désastre ukrainien aux conséquences planétaires. La dimension exofictive autour de Tchernobyl, fruit d’un travail de recherches et de reconstitution minutieux de quelque dix années, n’est pas le fond du sujet mais le contexte historique de cette fresque humaine, qui est aussi la peinture édifiante d’un pays sur lequel l’Histoire s’est acharnée : l’Ukraine a connu successivement les bolcheviques, les nazis, les soviétiques puis l’accident de la centrale. Entre cataclysme et régimes totalitaires, c’est l’incidence de ces fléaux sur des destins croisés avant, pendant et après la catastrophe qui est au cœur de cette exofiction qui mélange savamment petite et grande histoire.

Mc Keon entraîne le lecteur dans les coulisses de ce moment d’archives pour un hommage riche et émouvant aux sacrifiés de Tchernobyl et aux braves, à commencer par les liquidateurs. Les atermoiements des dirigeants, les mensonges des professionnels de santé, les évacuations sans ménagement des populations, la stigmatisation des réfugiés sanitaires traités comme des parias, l’héroïsme plus ou moins consciemment suicidaire des sauveteurs (militaires, personnels médicaux, pompiers, civils…)… Tout y est. Pour ce qui est de l’impact sanitaire des radiations, l’auteur a eu l’intelligence de descriptions pudiques quoique bouleversantes, pour ne pas faire basculer de manière aussi dérangeante qu’inappropriée sa narration dans le pathos ou le voyeurisme.

Dans ce livre glaçant pour ceux qui se souviennent de cet événement funeste et instructif pour ceux qui ne l’ont pas connu, la naïveté d’une époque pas si lointaine semble presque surréaliste. Et l’on a beau avoir espéré qu’une telle apocalypse avait permis de tirer des enseignements, l’on ne peut que constater, après Fukushima et Tianjin, qu’il n’en est rien… D’où la nécessité de ce nouvel éclairage qui, d’autant plus impressif qu’il est largement réaliste, n’en est pas moins porteur d’un souffle romanesque incontestable. Les personnages sont justes, consistants. Confrontés au drame, à la violence, à la perte, à la peur, contraints par le régime à un mode de vie d’homo sovieticus réduits au silence et à la méfiance, ils restent malgré tout doués l’empathie, de solidarité, de résistance, d’amitié et même d’amour. Les destinées, fascinantes, s’accomplissent envers et contre tout. Autant de thématiques porteuses d’espoir au cœur de la noirceur.

Le texte est en outre servi par une écriture à la fois visuelle et musicale. Un style fluide et poétique en contre-pied radical de la tension et de la tristesse inhérentes au contexte ; l’ensemble donnant une tonalité aigre-douce envoûtante et pleine de grâce.

Si le récit n’est pas un brûlot politique, il dénonce pourtant clairement, quoique subtilement, les manœuvres politiciennes et l’inexistence de toute considération éthique sur des questions aussi fondamentales que la santé publique et l’environnement. Un réquisitoire tout en finesse qui accuse des pratiques – d’hier comme d’aujourd’hui – en complet déni des populations et de leur bien-être. En l’occurrence, c’est tout le système soviétique qui est mis en question, à l’heure de l’imminente chute de l’empire. L’on apprécie d’autant plus l’ironie du titre, inspiré du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels, cités également dans les épigraphes qui entrent en résonance directe du roman (cf extraits).

Salué par des pairs aussi illustres que Colum Mc Cann ou Colm Tóibín et encensé par la critique ici ou là, McKeon peut se targuer de faire honneur aux lettres irlandaises avec une première œuvre saisissante, bouleversante et inoubliable qui, un temps en lice pour le Prix du Roman Fnac 2015, aurait largement mérité d’en être le lauréat. Un primo-romancier à suivre indéniablement après cette entrée remarquable en littérature, puissante et pétrie d’humanité.

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Quand les colombes disparurent & Purge de Sofi Oksanen, L’histoire de l’Histoire d’Ida Hattemer-Higgins, Enig marcheur de Russel Hoban, Peste de Chuck Palahniuk, Lunerr de Frédéric Faragorn, Sashenka de Simon Montefiore, La vie rêvée d’Ernesto G. de Jean-Michel Guenassia, L’écologie en bas de chez moi de Iegor Gran…

Extraits :

« Tout ce qui était solide, bien établi, se volatilise, tout ce qui était sacré, se trouve profané et à la fin les hommes sont forcés de considérer d’un œil détrompé la place qu’ils tiennent dans la vie, et leurs rapports mutuels. »

Le Manifeste communiste Karl Marx, Friedrich Engels

« À mon sens, la radioactivité est une véritable maladie de la matière. En outre, c’est une maladie contagieuse. Qui se propage. Si l’on approche d’atomes sains ces atomes déphasés, s’effondrant sur eux-mêmes, alors ceux-ci à leur tour cessent de mener une existence cohérente. C’est à l’échelle de la matière la même chose que la décadence de notre culture ancienne au sein de la société : une perte des traditions, des distinctions et des réactions attendues. »

H. G. Wells, Tono-Bungay

Elle ne sait jamais ce qui réveille ses souvenirs, ils la prennent toujours par surprise. (…) Chacune des milliers d’actions minuscules qui se déroulent autour d’elle trouve un écho dans ce qui fut leur histoire.

Les opérateurs tétanisés essaient de comprendre. Il y a bien quelque chose à faire. Mais quoi ? Il y a forcément un bouton à pousser, une série de codes à rentrer, une procédure : il y a toujours une procédure. Par miracle, ils retrouvent le manuel des opérations, humide mais utilisable. Arrivent à la bonne section. La section existe donc. Oreilles vrillées par l’alarme. Yeux larmoyants. La section. Les pages feuilletées. Un titre : « Procédure d’opération en cas de fusion du réacteur ». Un bloc noirci à l’encre, sur deux pages, cinq pages, huit pages. Tout le texte a été effacé, les paragraphes masqués sous d’épaisses lignes noires. Pareil événement ne peut être toléré, ne peut être envisagé, on ne peut pas plus prévoir une telle chose qu’elle ne peut se produire. Le système de dysfonctionnera pas, le système ne peut dysfonctionner, le système est la glorieuse patrie.

L’un d’eux se souvient de la salle des premiers secours dans le secteur 11, à trois portes de son ancien bureau. Quand il arrive, la porte est verrouillée ; il lui faut plusieurs minutes pour l’enfoncer, de précieuses minutes. À ce stade, les radiations doivent avoir atteint un seuil mortel. Enfin la porte cède et il pénètre en trébuchant dans une pièce garnie d’étagères métalliques avec un brancard au milieu. Il n’y a rien d’autres. Ni iode, ni médicaments. Pas de bandages. Pas de crèmes pour traiter les brûlures. Des étagères grises et un brancard de métal. Pourquoi stocker du matériel de premiers secours dans un lieu où aucun accident ne peut arriver ?

La scène est pleine de pompiers en train de vomir, véritable chorégraphie de ventres qui se vident ; d’hommes pliés en deux, techniciens de laboratoire, pompiers, militaires qui déversent le contenu de leurs entrailles dans le paysage tremblant. (…)

Ils se sentent si seuls, chacun en lui-même, mais aussi de façon collective. Ici, dans cet espace, dans ce nulle part, pas de foule en proie à la panique pour confirmer leurs craintes intimes, pas de terreur partagée, massivement concentrée, rien qu’un sentiment d’appréhension qui bat incessamment.

Il y a là des centaines d’hommes maintenant, beaucoup sont immobiles, ils se demandent quoi faire. Nul ne fuit. Ils restent en groupe mais ne parlent pas. Toute conversation semblerait déplacée. (…)

Certains sont là à fumer malgré les nausées, parce que franchement, qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire ?

« Tous ces enfants encore dehors. Il leur faut une dose d’iode prophylactique, immédiatement. Pourquoi personne ne s’en est occupé ?

– Parce que personne ne s’occuper de rien, Grigory. Nous allons devoir nettoyer tout ça à mains nues. »

Ils se taisent. Grigory songe à Oppenheimer menant ses expériences avec l’atome dans le désert du Nouveau-Mexique pendant la Grande Guerre Patriotique : Maintenant je suis devenu la mort, le destructeur des mondes.

Les rapports indiquent que les animaux sont potentiellement très contaminés – leur fourrure absorbe les matières radioactives -, si bien que les militaires éliminent tous ceux qu’ils voient. Les compagnons à quatre pattes sont arrachés aux bras de leurs maîtres et maîtresses, et fusillés sous leurs yeux. Les chiens dociles regardent avec innocence le canon devant leur truffe. Les soldats attrapent les chats par la peau du cou, placent leur revolver sous leur menton miaulent, et le sang éclabousse dans toutes les directions.

À Pripiat, la nuit est tombée et Grigory marche seul dans la ville. (…)

Il retourne au quartier général des opérations sur la grand place par une petite rue et en arrivant, tombe en arrêt devant la statue qui se dresse au milieu, silhouette d’acier à demi agenouillée, bras ouverts, tendus vers le ciel, pleins de fureur. Il est passé devant dix fois la veille, sans y prêter attention : Prométhée, le dieu grec qui donna le feu aux humains.

Cette statut-là, à cet endroit.

Parfois, Maria relève la tête, et une journée s’est écoulée, parfois, c’est un mois. Presque tous les soirs, Alina, sa sœur, lui demande comment ça s’est passé, aujourd’hui, et elle répond : « Rien de spécial. » Et ils s’additionnent, ces jours sans rien de spécial. Quand on se retourne sur eux, même deux semaines plus tard, on n’y découvre par le moindre moment distinct. Et si on l’interrogeait sur ce qu’elle redoute le plus, elle répondrait : la secrète accumulation de mois sans rien de spécial, les rangées amoncelées de néant, les colonnes vides lorsqu’elle s’assoit pour faire le bilan de sa vie.

Sans cesse des nez saignent. Chaque fois qu’il regarde la cour, Grigory y voit une demi-douzaine de mioches qui se pincent les narines, tête relevée vers le ciel, à peine gênés par cet écoulement spontané.

Il y en a d’autres chez qui le mal s’étend aux poumons, ou au pancréas, ou au foie. (…) Au cours des derniers mois, des bébés sont sorties du ventre de leur mère avec des membres collés au corps, ou avec un poids inférieur et d’énormes tumeurs. Certaines n’ont pas les proportions normales, ils ont des excroissances de la taille d’un ballon de football à l’arrière du crâne, ou des jambes épaisses comme des troncs d’arbres, ou encore un main atrophiée et le seconde grotesquement hypertrophiée. D’autres naissent sans yeux, l’orbite oculaire recouverte d’une membrane de peau : on dirait que chez eux l’œil est un organe qui n’a pas encore évolué. Chez beaucoup, de petits trous remplacent les oreilles. Deux semaines plus tôt, une petite fille  est venue au monde souffrant d’une aplasie de la vulve. Grigory n’a trouvé aucune référence à aucun cas de ce genre dans ses livres de médecine. (…)

Ces nuits-là, il les regarde dormir dans leur couffin. Il n’est rien d’inimaginable qui ne puisse être vrai. Voilà ce qu’il pense. La beauté et la monstruosité dans le corps du même enfant malade. Les deux faces de la nature ramenées à une austère différenciation.

Aucun représentant de l’autorité n’a mis les pieds ici en dépit de ses demandes quotidiennes. Il veut qu’ils viennent là, dans cet endroit où les idéologies, les systèmes politiques, la hiérarchie, les dogmes ne sont plus que des mots creux qui appartiennent à des dossiers relégués dans des bureaux poussiéreux. Aucun système de pensée ne peut justifier pareille réalité.

(…) Artyom découvrait combien l’être humain pouvait être vil lorsqu’il était la proie du désespoir.

Au cours des semaines suivantes, Artyom repenserait souvent à ce moment, quand il verrait la maladie engloutir son père, quand le sang suinterait par les pores de sa peau, quand il commencerait à saisir que jamais on ne peut comprendre ni prédire le chemin qui suivra l’existence ; que la volonté d’un être désespéré est plus forte que tout, que le destin se déploie selon ses propres désirs obstinés, au-delà de toute influence, toute raison.

« Beaucoup de gens se sont portés volontaires. Des milliers, par seulement des gens du coin comme votre mari. La première semaine, ils ont amené des cars entiers d’ouvriers, d’étudiants. Ils jetaient les gens dans les griffes de la centrale en leur offrant trois ou quatre fois leur salaire. Tout le monde n’est pas venu pour l’argent, cependant. Certains ont juste été mis dans le bus. Ils croyaient qu’ils venaient passer le week-end, en récompense pour leur productivité. J’en ai vu qui se prenaient en photo devant le réacteur, pour prouver qu’ils y étaient, à croire que c’était une attraction touristique. »

– Pourquoi ne les a-t-on pas remplacés ? Pourquoi les a-t-on forcés à rester si longtemps ?

– Au départ, ils devaient rester là deux semaines. Les règles de base avaient un sens au début – j’ai insisté moi-même pour qu’elles soient appliquées – mais très vite, il est devenu impossible de les respecter, à cause des contraintes budgétaires ou de l’obstination d’un officier supérieur. Chaque travailleur avait autour du cou un capteur qui mesurait les radiations. Personne ne devait être exposé à plus de 25 micro röntgen, la dose maximale que le corps puisse tolérer. On leur a donné trois costumes de protection. Mais mon supérieur a finalement décidé de ne pas fournir de machines à laver ; il voulait préserver les faibles ressources en eau propre qui nous restaient. Si bien que les hommes n’avaient rien pour laver leurs vêtements de protection. Au bout de trois jours, ils portaient en permanence des habits radioactifs. Après les deux premières semaines, les officiels ont décidé de ne pas remplacer les liquidateurs, pour ne pas en sacrifier d’autres. Au cours des réunions d’organisation du travail de la journée, chaque matin, ils calculaient de combien de vies ils avaient besoin pour telle tâche spécifique. Deux vies pour ceci, quatre pour cela. C’était comme un cabinet de Guerre, quand les hommes se prennent pour Dieu. Le pire, c’est que cela n’a servi à rien. Les premiers liquidateurs ont dû être quand même remplacés car à la fin ils étaient trop malades pour continuer à travailler.

« Andrei m’a raconté une blague avant de mourir, à propos de la centrale. » (…) « Les Américains envoient un robot pour aider à nettoyer la centrale. Alors l’officier supérieur l’expédie sur le toit du réacteur, mais au bout de cinq minutes, il est fichu. Les Japonais, eux aussi, ont fourni un robot, alors l’officier supérieur l’envoie à la place de l’Américain, mais au bout de dix minutes, on rapporte qui lui non plus ne parvient pas à résister aux radiations. L’officier se met en colère, il maudit cette technologie étrangère de mauvaise qualité. Il crie à son subordonné : « Dêpéchez du matériel russe là-haut, ce sont les seules machines fiables à notre disposition. » Son subordonné salue et va appliquer les ordres. C’est alors que son supérieur ajoute en hurlant : « Et dites bien au soldat Ivanov qu’on a perdu beaucoup de temps et qu’il n’aura droit à sa pause cigarette qu’au bout de deux heures, pas avant ». »

« Le passe exige qu’on lui soit fidèle. Je me dis souvent que c’est la seule chose qui nous appartienne vraiment. »

(…) les variations d’une seule vie pourraient sans doute remplir une bibliothèque entière : chaque action, statistique, tous les enregistrements qui ponctuent une vie : certificat de naissance, certificat de mariage, certificat de décès, les paroles qu’on a prononcées, les corps qu’on a aimés, tout cela gît quelque part, dans des boîtes ou de petits tiroirs, attendant d’être ramassé, collecté, annoté.

Un grand merci aux  Éditions Belfond pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

4 réflexions sur “Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon

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