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sanditonRoman achevé par une autre dame

Présentation de l’éditeur : En ce début du XIXe siècle où la bonne société anglaise découvre les bienfaits des bains de mer, les Parker se sont mis en tête de faire de la paisible bourgade de Sanditon une station balnéaire à la mode. Invitée dans leur magnifique villa, la jeune Charlotte Heywood va découvrir un monde où, en dépit des apparences « très comme il faut », se déchaînent les intrigues et les passions. Autour de la tyrannique lady Denham et de sa pupille Clara gravitent les demoiselles Beaufort, le ténébreux Henry Brudenall et l’étincelant Sidney Parker, peut-être le véritable meneur de jeu d’une folle ronde des sentiments. Observatrice avisée, Charlotte saura-t-elle demeurer spectatrice ? Le cœur ne va-t-il pas bouleverser les plans de la raison ? À sa mort en 1817, Jane Austen laissait cette œuvre inachevée. Une romancière d’aujourd’hui a relevé le défi de lui donner un prolongement. Un exercice mené à bien dans la plus remarquable fidélité, avec autant de tact que de brio.

Traduit de l’anglais par Laurent Bury.

Éditions Livre de poche – 403 pages

Depuis le 7 novembre 2013 en librairie.

Archive du blog Gwordia

Ma note : 5 / 5

 Poche : 7,10 euros

Ebook : 6,99 euros

L’inconvénient quand l’un de vos écrivains favoris est décédé, c’est qu’une fois fait le tour de sa bibliographie, vous avez l’assurance de ne jamais plus connaître le plaisir jubilatoire de la découverte ; vous ne pouvez que relire. Notons toutefois qu’il ne faut absolument pas minorer le délice de cette démarche qui est gage d’exploration approfondie du texte et donc de révélations inattendues ayant échappé à l’attention lors de la première lecture !

Le seul espoir – bien ténu plus la disparition de l’auteur remonte dans le temps – reste la miraculeuse trouvaille d’un manuscrit inédit. Enfin, pas si unique que ça. Ce serait ignorer le potentiel passionnel inspiré par une femme de lettres de la trempe de Lady Jane Austen !

Ainsi, bien que sa trop précoce disparition ait interrompu l’édification d’une œuvre magistrale, l’incontournable plume britannique a laissé « suffisamment » d’ouvrages pour déclencher l’exaltation littéraire. Parmi ses nombreux admirateurs se sont trouvés des paires qui ont tenté, plus ou moins remarquablement, de prolonger l’existence des personnages les plus marquants des plus célèbres ouvrages (cf P.D. James et Elisabeth Aston dans la rubrique « vous aimerez sûrement » ci-dessous). Pour Sanditon, l’exercice est plus difficile encore puisqu’il s’agit de donner une fin à l’un des manuscrits inachevés de Jane Austen et donc de littéralement se fondre dans l’écriture originale.

Sans ambages, le pari est parfaitement réussi par cette « autre dame », de son vrai nom Anne Telscombe ou Mary Dobbs, journaliste australienne née en 1920. L’édition a l’intelligence de ne pas préciser a priori à quel moment l’une prend le relais de l’autre et je défie quiconque de le déterminer tant la gageure est exécutée avec brio, fidélité, nuances, subtilités, tant dans les thèmes que dans le style. L’on y retrouve tout ce que l’on aime et peut-être même plus encore tant le caractère inespéré d’un « nouveau texte » de l’auteur culte est grisant.

Le plaisir à la lecture de ce texte dont j’ai attendu la réédition en trépignant fut donc immense. Félicité accrue par le choix du prénom de l’héroïne, Charlotte. Ravissement à son comble quand je me suis retrouvée dans certains traits de caractères de mon homonyme. Bref, jouissance littéraire, euphorie absolue.

Ne me reste plus qu’à espérer qu’une plume tout aussi talentueuse se proposera d’achever l’autre manuscrit non abouti de la grande Jane : The Watsons dont l’ébauche est disponible chez Christian Bourgois Éditeur.

Rappelons que Jane Austen a amorcé l’écriture de Sanditon alors qu’elle était mourante. L’omniprésence de l’hypocondrie dans ce roman ne peut qu’être saluée comme l’ultime clin d’œil ironique de l’une, si ce n’est la plus grande des représentantes des lettres anglaises.

Jane Austen reste résolument, incontestablement, définitivement la figure de proue de la romance féministe hautement subtile et la grande favorite de ma bibliothèque.

Vous aimerez sûrement :

Tous les romans de Jane Austen : Orgueil et préjugés, EmmaNorthanger Abbey, Raison et sentiments, Lady Susan,Mansfield Park, PersuasionLa mort s’invite à Pemberley de P.D. James, Les filles de Mr Darcy d’Elizabeth Aston, Un portrait de Jane Austen de David Cecil, la tétralogie d’Anna Godbersen : Rebelles, Rumeurs,Tricheuses & Vénéneuses

Extraits :

– (…) Je ne lis pas le tout-venant des romans. J’ai le plus souverain mépris pour la marchandise ordinaire des bibliothèques. Vous ne m’entendrez jamais prendre la défense de ces productions puériles qui ne détaillent rien que des principes discordants incapables d’amalgame, ou de ces vains tissus de banalités dont on ne peut tirer aucune déduction utile. Il ne sert à rien de les jeter dans l’alambic littéraire ; l’on n’en distille rien qui puisse ajouter à la science. Vous me comprenez, j’en suis convaincu ?

– Je n’en suis pas certaine. Mais si vous décrivez le genre de romans que vous approuvez, je pense que cela me donnera une idée plus claire.

– Bien volontiers, belle questionneuse. Les romans que j’approuve sont ceux qui déploient la nature humaine avec grandeur, qui le montrent dans les intensités sublimes du sentiment, qui exposent le progrès des passions violentes depuis le premier germe d’inclination naissante jusqu’aux ultimes énergies de la raison à demi détrônée, ceux où nous voyons la vive étincelle des appas de la femme susciter un tel feu dans l’âme de l’homme qu’il en arrive, même au risque de s’écarter de la droite ligne des obligations premières, à tout oser, à tout tenter, à tout exécuter pour la conquérir. Voilà les ouvrages que je parcoure pour mes délices et, j’espère pouvoir le dire, pour mon édification.

Les demoiselles Beaufort furent bientôt satisfaites du « cercle dans lequel elles évoluaient à Sanditon », pour utiliser l’expression correcte, puisque tout le monde doit aujourd’hui « évoluer dans un cercle » ; c’est peut-être à la prédominance de ce mouvement rotatoire qu’il faut attribuer tant d’étourdissements et de faux-pas.

Agréablement surprise par la diversité des fruits de serre que Sanditon House pouvait produire à volonté, Charlotte s’étonna que Lady Denham, qui aurait dû y pensait quand la conversation languissait, eût choisit pour accomplir ce geste le moment où les importuns étaient sur le point de partir. En suivant Mrs Parker vers la collation, elle tâchait, avec son esprit ordonné, de comprendre le mélange d’intentions généreuses, de calculs rusés et de comportement capricieux qui formait le caractère de leur hôtesse.

Son aisance et sa franchise, la joie avec laquelle il s’emparait de tout ce qui pouvait contribuer à son amusement ou à celui d’autrui, tout cela, concédait-elle, était parfaitement admissible chez quelqu’un qui passait l’essentiel de son temps dans les cercles londoniens. Mais Charlotte, dont l’expérience étroite et limitée ne s’étendait guère au-delà du confortable milieu familial, était habituée à un comportement en société bien différent et à une toute autre échelle de valeurs. Une retenue constante en société, le respect dû aux voisins et parents, l’indulgence face aux défauts des autres, tels étaient les principes qu’on lui avait toujours appris à observer. Elle reconnaissait leur importance pour le maintien de bonnes relations entre individus destinés à se rencontrer chaque jour de leur vie, mais elle en percevait les inconvénients lorsqu’on attendait de vous une contribution spirituelle et vive à la conversation.

– (…) Rares sont ceux parmi nous qui n’ont pas leurs défauts superficiels et chacun doit compter sur la bonté des autres pour fermer les yeux.

– Mais les gens prennent tant de soin de leurs défauts et en font tant pour les rendre fascinants qu’il serait méchant de fermer les yeux, protesta Sidney. Ils préfèrent qu’on rie d’eux et qu’on les distingue plutôt que d’être perdus dans le lot.

Il faut en déduire qu’elle était en bonne voie pour tomber amoureuse elle-même et qu’elle serait au milieu du chemin avant de se rendre compte qu’elle y était entrée. Malgré toute sa raison et son bon sens, Charlotte était ignorante de l’abîme qui s’ouvrait sous ses pas, de la folie suprême qui consiste à offrir son estime sans la moindre certitude d’en recevoir en retour ; comme plus d’une de ses semblables moins sensées, elle se comportait de la façon la plus normale et le plus illogique.

Charlotte n’avait en rien épuisé toutes les émotions que peut ressentir une jeune femme qui a le malheur de s’éprendre sans la moindre assurance de voir ses sentiments payés de retour. Le bonheur et la peine, le trouble et les incertitudes l’avaient plongée tour à tour dans des phases de rêve et de doute. (…) Elle n’était pas préparée à la réaction de morne chagrin qui commençait maintenant.

La bon sens avait fini par affirmer de nouveau ses droits, la prévenant qu’elle devait apprendre l’indifférence (…). Son cœur lui dictait encore des périodes de rêverie, mais elles n’avaient plus l’insouciance et le charme de jadis. Elle pouvait seulement espérer que le temps et le changement tempéreraient cette obsession unique qui occupait toutes ses pensées, qui venait obscurcir toute perspective de plaisir et tuer tout l’intérêt qu’elle ressentait auparavant pour la société de Sanditon. Le souvenir de cet intermède pourrait redevenir heureux et normal lorsque se serait évanoui un peu de son attachement pour lui, lorsqu’elle pourrait revoir tout le passé, une fois retrouvée la sécurité de son foyer tranquille. Alors elle pourrait au moins songer qu’elle avait vécu des instants qu’elle ne retrouverait jamais et qui ne cesseraient jamais de lui être chers.

Vous savez, je suis moi-même un individu très prosaïque, raisonnable et bien peu romantique, et j’ai toujours eu à cœur de trouver la femme la plus raisonnable, la plus prudente et la plus sensée du monde. Mais, par ailleurs, il est très important pour moi qu’elle possède un défaut très particulier : elle doit perdre la tête dès qu’il s’agit de moi. Il lui suffirait de me regarder un instant et, quelle que soit la solidité de sa raison, elle l’égarerait en quelques secondes. Elle serait prête à s’enfuir avec moi, sans y réfléchir, au moment où je le lui demanderais. C’est la seule façon dont je peux espérer être certain d’avoir trouvé exactement ce que je cherche. Si une femme affirme qu’elle a toujours les pieds fermes sur terre, comment peut-on découvrir qu’elle a parfois la tête dans les nuages ?

2 réflexions sur “Sanditon de Jane Austen

    • Merci pour ta visite. Je comprends ton point de vue et celui des puristes en général. Mais c’est tellement difficile de se dire que, à moins d’une moins en moins probable redécouverte d’un manuscrit de Jane Austen, on ne lira plus jamais rien d’elle que je m’accroche à tout ce qui a un goût de sa littérature exceptionnelle. Et contrairement aux nombreux spin off et autres réécritures, celui-ci est, en partie, un véritable texte de ce grande dame !

      Aimé par 1 personne

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