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les enfants de choeur de l'amériquePrésentation de l’éditeurEn 1980, à quatre mois d’intervalle, Mark David Chapman assassine John Lennon et John Hinckley tire à bout portant sur Ronald Reagan. Ces deux crimes n’ont rien à voir en apparence. Sauf que Chapman et Hinckley ont le même âge (25 ans), les mêmes origines middle-class et surtout la même passion dévorante pour L’Attrape-cœurs, de Salinger. Ils aiment tous les deux les mômes, rien que les mômes. Ils se méfient des adultes : les pères qui picolent et les mères hystériques. À moins que Chapman et Hinckley soient seulement les rejetons paumés d’une Amérique affamée de chair fraîche, de fric et de célébrité. Avec leurs airs d’enfant de chœur, ces deux-là racontent leur jeunesse. Chapman, le petit gros qui s’inventait des amis imaginaires. Hinckley, l’étudiant solitaire, fou amoureux de Jodie Foster, la gamine de Taxi Driver. Ces deux-là prétendront avoir dégainé leur arme par amour. Trop d’amour c’est sûr, un amour maladif pour eux-mêmes. De son côté, Caufield en a marre d’être bloqué dans la tête de ces tarés qui se sont emparés de sa vie en lisant L’Attrape-cœurs; il en a marre que Salinger, son génial créateur mutique et égoïste, le maintienne dans son éternelle jeunesse et sa colère adolescente, à rejouer pour chacun de ses lecteurs sa révolte contre les adultes imposteurs, à servir de modèle quand il voudrait passer à autre chose. Il voudrait que Salinger écrive la suite. Il voudrait grandir. Pas Hinckley, ni Chapman. L’histoire était trop belle, ou trop tragique, pour qu’Héloïse Guay de Belissen n’en fasse pas un roman, ne raconte pas l’histoire de ces idolâtres modernes à l’âme vibrante et torturée.

Éditions Anne Carrière – 238 pages

Depuis le 27 août 2015 en librairie.

Ma note : 3,75 / 5

Broché : 17,50 euros

Certains auteurs ont, en plus de leur talent, une gueule et/ou un look. Ainsi Charles Bukowski ou Michel Houellebecq dans le genre crado. Paul Léautaud et Louis-Ferdinand Céline à la rubrique clodo. Sofi Oksanen, Amélie Nothomb dans le registre gothique. Tom Wolfe ou encore Sacha Guitry dans la catégorie dandy. Camus, Beigbeder, Cocteau, Colette… Les exemples sont nombreux et les styles, littéraires comme vestimentaires, tout autant. Côté lettres françaises modernes, l’on peut sans risquer d’être accusé d’étiquetage infondé ajouter Héloïse Guay de Bellissen au clan rock. Entre sa tignasse flamboyante, ses fringues souvent noires, ses nombreux tatouages et son superbe premier roman couronné par le Prix Méditerranée des lycéens en 2014 Le Roman de Boddah en hommage à Kurt Cobain, peu de chance de se tromper, ses préférences sont clairement affichées.

Les enfants de chœur de l’Amérique est donc le deuxième roman de la romancière, d’ores et déjà coup de cœur de nombreux libraires et lecteurs et en lice pour le Prix de Flore 2015 révélé le 10 novembre prochain et qui contrairement à ce que son nom laisse penser, ne célèbre pas le germano-pratinisme mais couronne un talent prometteur, moderne, original et insolent. Après s’être penchée sur Kurt et Courtney, voici qu’Héloïse Guay de Bellissen s’intéresse à Marc Chapman, John Hinckley et Holden Caufield. Un choix qui semble résolument l’inscrire dans la veine underground, romantique de la contre-culture, porte-parole des anti-héros et autres parias.

Alternant les voix de ces deux tueurs, de ce personnage littéraire et celle d’une Amérique personnifiée en mère ayant engendré ces enfants monstrueux, ce roman polyphonique fait de courts chapitres est une exofiction aux airs de tragédie ayant pour but de briser le mythe du rêve américain, possible et surtout – puisque en matière de gloire la règle est « pléthore d’appelés, peu d’élus » – fantasmé. Pour ce faire, la romancière dresse un portrait de l’Amérique des fifties, ces années cinquante symboliquement rêvées puisque associées au progrès ménager, au juke box ou encore à la naissance du rock’n’roll, mais aussi synonyme d’inconscience écologique, de MacCarthysme, de ségrégation et de lynchage, pour ne citer que quelques tristes exemples.

Quoi de plus cynique pour détruire ce fameux American dream que de démontrer que dans la poursuite du quart d’heure de gloire, même les monstres y ont droit, justement pour ce qu’ils sont, prêts à toutes les extrémités pour assouvir leurs rêves de célébrité. En dressant les portraits de ces enfants sauvages, paumés, écorchés, auxquels s’ajoutent ceux d’icônes souvent déchues (Marilyn Monroe, John Lennon, Emmet Till, Jodie Foster, Charles Manson…), HGDB érige avec violence et poésie une véritable allégorie de la dualité, pour ne pas dire schizophrénie américaine.

Dans ce livre sur l’amour et la reconnaissance, l’on passe d’un point de vue à un autre sans difficulté malgré l’entremêlement des voix et des psychologies. Extrêmement bien documenté, les dénominateurs communs de ces adolescents désabusés en quête de sens sont parfaitement mis en évidence. Enfance briséeviolence, arme, alcool, démence…  L’écrivain ne fait pourtant de ces garçons ni des victimes, ni des héros. Ils sont avant tout des visages de l’Amérique en son triste portrait, entre réalité et fiction, entre espoir et fatalité.

Ce roman à la construction ambitieuse, ciselée et parfaitement maîtrisée ne manquera pas de plaire aux fans de Salinger comme aux fans de livres façon Stéphane Bourgoin qui plongent dans la tête des criminels. S’il n’est pas nécessaire de connaître le héros de Salinger, le second roman d’Héloïse Guay de Bellissen s’appréciera d’autant plus à l’aune de la lecture de L’Attrape-cœurs afin de mieux cerner les personnages et les thématiques abordées. Notons d’ailleurs que l’écrivain, en parfaite attachée de presse de l’art, invite à (re)lire ou (re)visionner les œuvres citées tout au long de son texte.

Par ce coup de pied dans la fourmilière américaine trop lisse présentant l’envers des médailles d’un pays et d’une époque idéalisés, Bellissen réussit un véritable tour de force littéraire. Partant, à l’instar de son premier roman, d’un monde révolu par la mort de ceux qui le composaient, elle ne sombre nullement dans un passéisme morbide, nostalgique ou moralisateur. Combinant des éléments historiques aux formes classiques de la littérature (comme dans les tragédies antiques, le chœur en interlude est l’Amérique elle-même, narrant son propre drame), elle n’en reste pas moins très actuelle, forte d’une approche et d’un style très contemporains, subtile alliance de sensible et de trash. Elle est en somme la parfaite synthèse de l’hyper classique et de l’ultramoderne et évoque plus que quiconque le monde d’aujourd’hui.

Malgré une construction brillante, Les enfants de chœur de l’Amérique, sur le fond, souffre à mon sens d’une sorte de frigidité émotionnelle en comparaison au Roman de Boddah, véritable déluge de sentiments en tous genres. Et malgré un ton familier voire cru qui n’est pas sans rappeler celui d’Holden Caufield, la tournure aurait sans doute gagné à être encore plus brute. S’il est un bon livre, pris indépendamment, il subit quelque peu la comparaison d’avec son prédécesseur, sans toutefois être décevant. Le talent de Bellissen se confirme, incontestablement.

Mention spéciale à la superbe jaquette dont on peut saluer le travail graphique exceptionnel, mettant en scène Chapman et Hinckley dans un vitrail très symboliquement américain.

Vous aimerez sûrement :

Le Roman de Boddah d’Heloïse Guay de Bellissen, La nuit ne dure pas d’Olivier Martinelli, Une adolescence américaine de Joyce Maynard, Low down d’Amy-Jo Albany, Regarde les hommes mourir de Barry Graham, Du bleu sur les veines de Tony O’Neill, L.A. Story de James Frey, Speed fiction de Jerr Stahl, Rich boy de Shanon Poemrantz, Famille modèle d’Eric Puchner, Le bûcher des vanités & Bloody Miami de Tom Wolfe, Un génie ordinaire de M. Ann Jacoby…

Extraits :

J’ai survécu aux guerres, aux conquêtes et aux épidémies. Je suis une femme de devoir, fascinée par mes propres entrailles. Je suis la mère patrie. Je veux que mes enfants soient heureux, qu’ils cultivent le pouvoir de séduction comme une spécialité intime. Le culte de l’individu est l’antidote à toute forme de revendication, parce que sur mes terres, You can have it all. You can : c’est une consolation, pas un impératif.

Enjoy, ne rien posséder et croire que tout est possible, voilà le secret. Parfois, certains de mes mômes ne suivent pas les règles du jeu. Ils pillent, ils tuent, ils cognent fort. Je ne suis pas complètement innocente dans cette affaire, la rage ça se transmet. Comme toute bonne mère qui se respecte, j’ai des failles. Je suis la terre qui a vomi ses propres ancêtres. J’ai regardé mon peuple se faire massacrer sans broncher. J’ai laissé les Peaux-Rouges crever parce que je voulais du sang neuf. Les Indiens me fatiguaient, ils parlaient aux arbres, se donnaient des noms passablement sanguinaires et ridicules, ils traînaient partout cette foutue poésie.

Se regarder s’effacer pour mieux renaître. Et laisser sa place à Dieu, « in God we trust ». Désormais, le Tout-Puissant est seul responsable. La foi, ça les calme mes chers petits, ils croient autant en l’Oncle Sam qu’en l’Oncle Ben’s.

Je suis la mémoire d’un secret inavouable. Le rêve américain n’existe pas, mais chut ! Il faut y croire pour faire du grand cinéma.

Je suis né en 1955, une année en cloque de beaucoup de choses. Rosa Parks refusait de céder sa place à un Blanc, Martin Luther King boycottait les bus pour lutter contre la ségrégation, McDonald’s ouvrait ses portes dans l’Illinois et Disneyland s’implantait en Californie.

On est d’accord, ce monde était juste bon à se flinguer, y avait aucune raison de survivre à tout ça.

« Emmet Till, âgé de treize ans, assassiné sauvagement par deux hommes blancs », quoi de plus banal, j’ai montré moi-même le chemin. Et si ces deux imbéciles avaient fait les choses proprement, on n’aurait pas eu le mouvement afro-américain sur le dos. Le gamin était tellement amoché que les pompes funèbres ont fermé son cercueil. La mère a enlevé les clous elle-même pour qu’on puisse voir le visage de son fils à moitié décollé du crâne. Le portrait d’Emmett a fait le tour du pays et le monde entier a découvert le visage de ma haine. Là dessus, le Ku Klux Klan a toujours été plus inspiré, brûler ça ne laisse pas de trace. Voilà que le peuple se rebelle maintenant, alors que les Indiens jouent sagement dans les spectacles de Buffalo Bill et vendent des bracelets mochards sur le bord des routes. Heureusement les assassins d’Emmett n’ont pas été jugés coupables parce qu’ils étaient blancs et par conséquent dans leur bon droit. Sinon, pourquoi par un président afro-américain au pouvoir ?

Un grand merci aux Éditions Anne Carrière pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première et à Héloïse Guay de Bellissen pour se sensible dédicace.

4 réflexions sur “Les enfants de chœur de l’Amérique d’Héloïse Guay de Bellissen

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