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la dernière nuit du raïsPrésentation de l’éditeur : « Longtemps j’ai cru incarner une nation et mettre les puissants de ce monde à genoux. J’étais la légende faite homme. Les idoles et les poètes me mangeaient dans la main. Aujourd’hui, je n’ai à léguer à mes héritiers que ce livre qui relate les dernières heures de ma fabuleuse existence. Lequel, du visionnaire tyrannique ou du Bédouin indomptable, l’Histoire retiendra-t-elle ? Pour moi, la question ne se pose même pas puisque l’on n’est que ce que les autres voudraient que l’on soit. » Avec cette plongée vertigineuse dans la tête d’un tyran sanguinaire et mégalomane, Yasmina Khadra dresse le portrait universel de tous les dictateurs déchus et dévoile les ressorts les plus secrets de la barbarie humaine.

Éditions Julliard – 207 pages

Depuis le 19 août 2015 en librairie.

Ma note : 4,25 / 5

Broché : 18 euros

Ebook : 12,99 euros

Figure régulière de la rentrée littéraire et sans doute le plus célèbre pseudonyme de la littérature algérienne francophone, Yasmina Khadra, de son vrai nom Mohammed Moulessehoul, s’attaque aux dernières heures de  Mouammar Kadhafi, pour mémoire tué le tué le 20 octobre 2011 après 32 années de dictature. Dans la continuité des quelque trente romans historico-politico-sociétaux de celui que l’on pourrait qualifier du plus grand conteur réaliste contemporain spécialiste du Maghreb, du Mashrek et de l’Afrique noire, La dernière nuit du Raïs, comme tout livre de Khadra, est un événement attendu en soi, indépendamment de son sujet, dont on ne prend même pas la peine de lire le prière d’insérer avant de l’acheter. Une impatience qui a dépassé les règles éditoriales standard puisque la publication programmée de manière assez inédite simultanément dans huit pays a conduit la presse étrangère à en parler dès avant sa sortie officielle en France.

La dernière nuit de Raïs s’inscrit dans le genre très exploité de l’exofiction. Rédigé à la première personne du singulier, cette biographique historique romancée plonge le lecteur au plus près de l’intériorité de ce militaire sunnite dont les évidentes pathologies psychiatriques (paranoïa, mégalomanie…) le conduisirent à imaginer et réaliser un destin hors du commun en sa Libye comme sur la scène internationale.

Des souvenirs d’enfance à la fin sanglante de son règne, en passant par sa jeunesse, son entrée dans l’armée, son ascension, son coup d’État et son exercice d’un pouvoir tyrannique, répressif et démagogique sans projet de société probant, cette immersion dans la tête du Frère Guide de la Révolution auteur du Livre Vert donne un éclairage fictif plus que probant sur le personnage. Un homme incapable de sentiments, susceptible à l’extrême, méprisant, brutal et sanguinaire, illuminé, narcissique, fou, toxicomane, prédateur sexuel… Un homme tristement reconnaissable entre tous par ses tenues vestimentaires excentriques (notamment la gandoura et la toque), ses célèbres amazones, sa tente bédouine… et des hectolitres de sang sur les mains.

Yasmina Khadra, forcément engagé politiquement à l’aune de ses écrits (il a d’ailleurs brigué le poste d’Abdelaziz Bouteflika aux élections présidentielles algériennes de 2014 afin de relever un régime qu’il qualifie de « zombie et de mort-vivant aux abois » mais n’a pas obtenu le nombre suffisant de parrainages), livre également dans ce roman d’intéressantes réflexions socio-politiques sur le modèle démocratique occidental qui ne semble pas adapté à toutes les civilisations, sur l’avenir de la Libye une fois Kadhafi disparu (des questionnements d’autant plus édifiants au regard de la situation actuelle du pays) ou encore sur les leaders du monde arabe et sur l’Occident.

Si ce voyage littéraire troublant servi par une langue riche et poétique est terrifiant de justesse, il laisse toutefois, malgré le « je », un peu en marge. Est-ce parce que le ton reste trop lisse et détaché ou parce qu’il est fondamentalement impossible de se mettre à la place d’un tel monstre ? Quoi qu’il en soit, il est difficile de comprendre la neutralité de l’auteur et la distance (ou plutôt l’extrême proximité) voulue vis-à-vis du personnage empêche quelque peu l’émotion. Khadra, dans ses observations de la folie cruelle des hommes, parvient toujours à déceler l’humanité et l’espoir en chacun. Pourtant ici, il est impossible de s’attendrir un seul instant sur ce détraqué qui se ment à lui-même jusque dans son introspection. Un livre plus à charge aurait sans doute était plus impressif en renforçant une aversion forcément déjà présente chez le lecteur sensé. Mais le réalisme est bel et bien là, indubitablement. L’on se persuade dès les premières lignes du caractère empirique du récit et non de la dimension fictive de l’auto-analyse, comme si Khadra avait connu personnellement Kadhafi, voire comme si Kadhafi lui-même avait retranscrit ses pensées.

Un réalisme néanmoins nuancé avec délicatesse pour épargner au lecteur de raviver les images atroces de la dépouille de Kadhafi diffusées en boucle lors de son assassinat. En lieu et place d’un final barbare plein de descriptions sanglantes voyeuristes, le romancier opte pour une scène de clôture onirique métaphysique très aérienne dans cette Grande Syrte qui vit naître et mourir sa personnalité la plus tragiquement célèbre.

Khadra confirme si besoin était son talent, surfant une fois encore sur un sujet brûlant. Les intéressés de la question libyenne ne manqueront pas d’apprécier ce morceau littéraire de choix.

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Extraits :

Je suis Mouammar Kadhafi. Cela devrait suffire à garder la foi.

Je suis celui par qui le salut arrive.

Je ne crains ni les ouragans ni les mutineries. Touchez donc mon cœur ; il cadence déjà la débandade programmée des félons…

Dieu est avec moi !

Ne m’a-t-Il pas élu parmi les hommes pour tenir la dragée haute aux plus grandes puissances et à leur voracité hégémonique ? Je n’étais qu’un jeune officier désabusé dont les coups de gueule ne dépassaient guère le contour de ses lèvres, mais j’ai osé dire non au fait accompli, crier « ça suffit ! » à l’ensemble des abus, et j’ai renversé le cours du destin comme on retourne les cartes qu’on refuse de servir. C’était l’époque où l’épée tranchait toute tête qui dépassait, sans procès et sans préavis. J’étais conscient des risques et je les ai assumés avec une froide désinvolture, certain qu’une cause juste se doit d’être défendue puisque telle est la condition majeure pour mériter d’exister.

Parce que ma colère était saine et ma détermination légitime, le Seigneur m’a élevé par dessus les étendards et les hymnes pour que le monde entier me voie et m’entende.

Je refuse de croire que le glas des Croisés sonne pour moi, le musulman éclairé qui a toujours triomphé des infamies et des complots et qui sera encore là lorsque tout sera dévoilé. Ce qui me conteste aujourd’hui – ce simulacre d’insurrection, cette guerre bâclée que l’on mène contre ma légende – n’est qu’une épreuve de plus sur ma feuille de route. Ne sont-ce pas les épreuves qui forgent les dieux ?

Je sortirai du chaos plus fort que jamais, tel le phénix renaissant de ses cendres. Ma voix portera plus loin que les fusées balistiques ; je ferai taire les orages rien qu’en tapant du doigt sur le pupitre de ma tribune.

Je suis Mouammar Kadhafi, la mythologie faite homme. S’il y a moins d’étoiles ce soir dans le ciel de Syrte et que ma lune paraît aussi mince qu’une rognure d’ongle, c’est pour que je demeure la seule constellation qui compte.

Ils peuvent m’envoyer tous les missiles dont ils disposent, je ne verrai que des feux d’artifice me célébrant. Ils peuvent soulever les montagnes, je ne percevrai dans leurs éboulis que les clameurs de mes bains de foule. Ils peuvent déchaîner contre mes anges gardiens tous leurs vieux démons, aucune force maléfique ne me déviera de ma mission puisqu’il était écrit, avant même que le village de Qasr Abou Hadi ne m’accueille dans son berceau, que je serais celui qui vengerait les offenses faites aux peuples opprimés, en mettant à genoux et le Diable et ses suppôts.

Vous trouverez une fille de votre rang, avait-il, le parvenu. Un désastre ne m’aurait pas anéanti autant que sa voix nasillarde qui tournait en boucle dans ma tête en me reléguant aux fins fonds des abysses.

Je n’ai jamais pardonné l’affront.

En 1972, trois ans après mon intronisation à la tête du pays, j’ai cherché Faten. Elle était mariée à un homme d’affaires et mère de deux enfants. Mes gardes me l’ont ramenée un matin. En larmes. Je l’ai séquestrée durant trois semaines, abusant d’elle à ma convenance. Son mari fut arrêté pour une prétendue histoire de transfert illicite de capitaux. Quant à son père, il sortit un soir se promener et ne rentra jamais chez lui.

Depuis, toutes les femmes sont à moi.

Mes geôles pullulent d’indélicats, de suspects, de mécontents, d’imprudents, de gens qui ont eu le tort d’être au mauvais endroit, au mauvais moment. Je ne tolère pas qu’on discute mes ordres, que l’on remette en question mes jugements, que l’on fasse la moue devant moi. Ce que je dis est parole d’Évangile, ce que je pense est présage. Qui ne m’écoute pas est sourd, qui doute de moi est damné. Ma colère est une thérapie pour celui qui la subit, mon silence est une ascèse pour celui qui le médite.

Sans moi, la Libye ne serait qu’un désastre sans nom et sans lendemain.

Je ne suis pas un dictateur.

Je suis le vigile implacable ; la louve protégeant ses petits, les crocs plus grands que la gueule ; le tigre indomptable et jaloux qui urine sur les conventions internationales pour marquer son territoire. Je ne sais pas courber l’échine ou regarder par terre lorsqu’on me prend de haut. Je marche le nez en l’air, ma pleine lune en guise d’auréole, et je foule aux pieds les maîtres du monde et leurs vassaux.

On raconte que je suis mégalomane.

C’est faux.

Je suis un être d’exception, la providence incarnée que les dieux envient et qui a su faire de sa cause une religion.

Est-ce ma faute si le vaillant peuple de Libye tombé si bas est contraint de ravager sa patrie et de faire couler son sang telle une rinçure immonde tandis que les manipulateurs se réjouissent de son martyre en attendant de le délester de sa dernière chemise ?

Tout ce qui commence sur terre doit s’achever un jour, c’est la loi.

La vie n’est qu’un rêve dont notre mort sonne le réveil, se consolait mon oncle. Ce qui compte n’est pas ce qu’on emporte, mais ce qu’on laisse derrière soi.

Je me croyais prédestiné à une fin somptueuse. (…)

Je me trompais.

L’orgueil est allergique à la raison. Quand on a dominé les peuples, on s’oublie sur son nuage. Mais qu’a-t-on dominé au juste ? Pour aboutir à quoi ? En fin de compte, le pouvoir est un méprise : on croit savoir et l’on s’aperçoit qu’on a tout faux. Au lieu de revoir sa copie, on s’entête à voir les choses telles qu’on voudrait qu’elles soient. On gère l’inconcevable du mieux que l’on peut et on s’accroche à ses lubies, persuadé que si on lâchait prise, ce serait la descente aux enfers.

Un grand merci aux Éditions Julliard pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

7 réflexions sur “La dernière nuit du Raïs de Yasmina Khadra

  1. J’ai été sensible à l’exercice littéraire mais effectivement, je suis restée à côté… Peut-être parce qu’on ne sent pas assez la folie, le côté incontrôlable… A part peut-être à la fin. Bref. Intéressant mais je pense qu’il passe un peu à côté de l’effet souhaité.

    Aimé par 1 personne

    • Je pense que tu ne seras pas déçue de ton choix.
      J’ai l’impression, après avoir manqué deux délais, d’avoir été black-listée chez Babelio… J’étais toujours sélectionnée auparavant mais depuis au moins six opérations, rien. Je vais faire un petit mail pour savoir s’il est possible d’être excusée ou si je peux définitivement oublier ce site. J’aurais dû le faire avant ; j’enrage de rater un des titres de cette rentrée (même si ma PAL #RL2015 est encore bien chargée ; mais bookaholic tsundoku un jour… toujours !).
      Bonne lecture ! Je ne manquerai pas de jeter un œil au billet que tu en feras.

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