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seuls le ciel et la terrePrésentation de l’éditeur : 1927. Après quarante années d’absence, Adele Maine revient à Dire Draw, petite ville minière du Wyoming. Elle n’a jamais oublié les événements qui ont failli lui coûter la vie et l’ont obligée à quitter son mari sans un mot d’explication. Adele était alors venue rejoindre son frère dans l’Ouest américain, véritable eldorado pour des milliers d’hommes en quête de travail sur les lignes de chemin de fer ou dans les mines de charbon. Au cœur de cet univers hostile, elle s’était liée d’amitié avec un jeune Chinois victime, comme les siens, du racisme et du mépris des ouvriers blancs. Et puis, est arrivé ce terrible jour de 1885 où les haines ont explosé et où il lui a fallu choisir… Dans la lignée de Willa Cather et Annie Proulx, Brian Leung réussit le superbe portrait d’une femme libre. Son roman embrasse un vaste paysage de sentiments et d’émotions qui répond, tel un écho, à l’immensité des grands espaces où seuls le ciel et la terre semblent régner.

Traduit de l’américain par Hélène Fournier.

Éditions Albin Michel – 369 pages

Depuis le 2 mai 2013 en librairie.

Archive du blog Gwordia

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 22,50 euros

Ebook : 15,99 euros

Les heures sombres de l’histoire américaine sont nombreuses. Si le génocide amérindien, l’esclavage ou la ségrégation ont souvent inspiré différentes formes de travaux de mémoire (livres, films, expos…), sont en revanche peu ou pas connues les tensions raciales exacerbées par l’immigration massive, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, de Chinois guidés par le rêve de fortune, venus prendre part à la construction du premier chemin de fer transcontinental.

Né d’un père chinois et d’une mère américaine, Brian Leung s’est tout légitimement penché sur cette réalité passée de l’histoire de son pays. Il a choisi pour ce faire de bâtir son roman autour du Massacre de Rock Springs, émeute ayant éclaté le 2 septembre 1885 et provoqué un effet domino dans tout le nord-ouest américain. Malgré des dizaines de victimes, une douzaine d’arrestations et la création d’un jury d’accusation, aucune condamnation ne fut jamais prononcée… Un événement qui en dit long sur la condition d’alors des Chinois et le racisme ambiant. Toute une époque qui reprend vie le temps d’un livre au cœur du destin romanesque d’Adele.

Jeune femme venue dans l’ouest sauvage américain rejoindre son frère après le décès de son père, elle est confrontée pour la première fois à ceux que l’on appelle les coolies et au traitement qui leur est réservé. Méprisés, ils sont à tâche égale moins bien payés, affectés aux travaux les plus ingrats, les plus dangereux, réduits au quasi esclavage et traités comme des bêtes. Ironie de la lutte des « Américains » blancs de la fin du XIXe siècle – ni plus ni moins que descendants d’immigrés européens… – contre le péril jaune, alors même qu’ils achevaient d’exterminer les Amérindiens…

Sans éducation même si elle lit un peu, Adele n’est pas stupide. Elle dispose d’un sens inné de la justice, d’une intelligence humaine naturelle et refuse, de fait, de faire siens les préjugés et la haine. Après avoir débarqué dans l’univers hostile du Wyoming, de s’être plutôt bien adapté et même illustrée « pour une femme », elle pousse donc jusqu’à assumer au grand jour son amitié pour Wing Lee. Mais braver l’ordre établi n’est jamais sans conséquence, surtout quand l’Histoire s’emballe…

Seuls le ciel et la terre est donc le portrait d’une femme libre, courageuse rebelle dans une époque rude, à trois instants déterminants de son existence : son arrivée dans l’ouest, le massacre de Rock Springs un an plus tard et son retour quarante ans après l’émeute qui a failli lui coûter la vie et irrémédiablement bouleversé sa destinée. Une ode à la féminité par le prisme d’une fille, d’une sœur, d’une amie, d’une amante ; d’une femme puissante, aussi libre que possible dans un univers masculin, au cours d’une époque obtuse et sans pitié. Une femme suivant son cœur plutôt que la bien-pensance. Mais sa rencontre avec Wing Lee, confrontation symbolique intime de deux cultures, est l’impossible amour – donc la passion – d’humains coincés dans leur cadre, entre ciel et terre…

Dans un style aérien, ce roman historique évoque avec authenticité une page par trop ignorée des annales américaines, recréant à la perfection le décor et l’atmosphère de la conquête de l’ouest, la dureté de l’environnement et des pionniers du Nouveau Monde. Vibrant hommage aux Chinois et par extension à tous les sacrifiés de la quête de l’Eldorado, cet hymne à la tolérance écrase, avec une infinie poésie, la bassesse humaine dans les grands espaces américains. Œuvre de contraste, elle oppose en permanence la beauté et la laideur, la bonté et la cruauté, l’amour et la haine, soulignant avec intensité le meilleur et le pire de l’âme humaine.

Après avoir été salué par la critique pour son premier roman Les hommes perdus, le talent narratif de Brian Leung semble bel et bien confirmé dans ce second livre. Loin de tout manichéisme amer, l’auteur livre un récit bouleversant, saisissant, subtile et empathique, dans la digne lignée du Mille femmes blanches de Jim Fergus. Un récit qui complète brillamment la collection Terres d’Amérique des éditions Albin Michel.

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Les confessions de Nat Turner de William Styron, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, Le jeu des ombres, La décapotable rouge et La malédiction des colombes de Louise Erdrich, Home de Toni Morrison, Bloody Miami de Tom Wolfe, Tant que je serai noire de Maya Angelou, La couleur des sentiments de Kathryn Stockett, Les saisons de la solitude de Joseph Boyden, Les jeux de la nuit et De Marquette à Veracruz Jim Harrison…

Extraits :

Qu’est-ce qui fait que les gens se transforment en sauvages ?

« Et une fois à Rock Springs, restez à l’écart des coolies. Les Finnois, ça va quand ils boivent pas, mais les coolies sont les pires sauvages que vous rencontrerez jamais. Si l’occasion se présente, ils hésiteront pas à arracher un bébé des bras de sa mère et à le manger devant elle. Et la nuit, ils s’enfoncent dans leur terrier et font de la sorcellerie. »

« (…) Mais s’il n’y a ni paradis ni enfer, c’est quand même agréable d’imaginer un endroit où on se retrouve tous quand c’est fini. Où on peut voir ceux qu’on a aimés, ceux avec qui on s’est battus, et plus rien n’a d’importance parce qu’on a plus besoin de se donner des coups de griffes et de jouer des coudes pour avoir un petit truc à se mettre sous la dent. »

« Je veux que tu gardes les yeux fermés pendant une minute et que tu penses au visage de grand-mère. Tu le vois ? » Elle le voyait, elle voyait chacune des rides de ses joues, la bonté dans ses yeux bleus, la masse de cheveux en désordre qui ressemblait à une version grise des siens. « Bon, poursuivit sa mère. Maintenant je veux que tu imagines grand-mère en train de te serrer fort dans ses bras comme elle le faisait. » Addie sentit la légère pression des mains de sa mère sur ses épaules et visualisa l’étreinte de sa grand-mère. « Bien, Adele, ma chérie. » Addie ouvrit les yeux.

« Je l’ai vue exactement comme tu me l’avais dit, maman.

– C’est vraiment bien, parce que c’est comme ça que tu vas voir grand-mère à partir de maintenant. »

Cette nouvelle prit Addie au dépourvu. « Je comprends pas, dit-elle. Je sais que tu m’as dit que Dieu a emmené grand-mère au ciel et qu’elle est avec les anges, mais est-ce que tu veux dire que je la reverrai jamais comme je te vois là ? »

« Un homme croit que tu vas le suivre comme un chien, lui avait dit un jour sa grand-mère, donc il faut qu’une femme se comporte comme un chat. »

Les nécessités de la vie avaient contrarié son inspiration, même s’il sentait qu’il avait peut-être en lui une graine en sommeil qui attendait un printemps qu’il ne pouvait prédire.

C’était ça, le secret, devina Addie, savoir ce que l’on voulait puis faire son possible pour l’obtenir. Mais comment découvrait-on ça ? Que voulait-elle ? De toute sa jeune vie, elle ne s’était jamais posé une question plus claire, une question plus déconcertante. C’était un début.

Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre.

9 réflexions sur “Seuls le ciel et la terre de Brian Leung

    • Merci pour ta fidélité et tes compliments qui me vont droit au cœur. Encore un grand morceau de littérature américaine qui permet de découvrir un pan d’histoire peu connu vraiment tragique. Une belle humanité se dégage de cette histoire. Dommage qu’il n’existe qu’un seul autre texte de Leung traduit en français ; il évoque également les migrations entre Chine et Etats-Unis et toutes les thématique qui s’y rattachent (racines, racisme…) de manière d’autant plus légitime qu’il est sino-américain !

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