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low downJazz, came, et autres contes de la Princesse Be-Bop

Présentation de l’éditeurLow Down le portrait de l’amour fou d’Amy-Jo Albany pour son père, Joe Albany, pianiste de jazz proche de Charlie Parker. Un regard lucide sur une enfance des plus chaotiques, une leçon d’amour fou et de survie. Low Down, c’est le récit d’une enfance héroïque aux heures sombres du Los Angeles des années 60, l’initiation d’une petite fille à l’école de la vie, mais aussi les splendeurs et les misères des pionniers du be-bop, à travers la passion de la musique, la servitude de la drogue, le manque de reconnaissance et la renaissance tardive en Europe. Avant de mourir en 1988, quelques jours avant Chet Baker, « le corps ravagé par un demi-siècle de dépendances et de tristesse », Joe Albany fut un père célibataire adoré, tout sauf modèle mais profondément humain, dont la petite Amy-Jo raconte le parcours et les sentiments avec les mots de l’enfant qu’elle fut entre 8 et 15 ans. Un regard lucide, tour de grâce et d’humour, sur une enfance des plus chaotiques, qui est à la fois une leçon d’amour fou et de survie.

Éditions Le Nouvel Attila – 192 pages

Depuis le 3 septembre 2015 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 19 euros

Low down d’Amy-Jo Albany est sans doute le texte le plus underground, le plus sauvage et le plus poignant de la rentrée littéraire 2015. Écrit par la fille du pianiste blanc de jazz Joe Albany, ce récit biographique retrace les années d’enfance et d’adolescence d’une fille aux côtés de son père célibataire, artiste et junkie. Pour dépeindre cette vie – cette survie en l’occurrence – pour le moins atypique, hors normes, impensable de se conformer aux canons de la biographie : loin de toute linéarité et au mépris de toute chronologie, Low down est une succession d’anecdotes, une accumulation d’instantanés au détour desquels le lecteur croise des Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Chet Baker et autres Frank Sinatra

Plus qu’une biographie, Low down est la fresque d’une époque et d’un certain milieu. Il donne un éclairage lucide sur la vie des artistes de la Beat Generation dans le Los Angeles et son quartier d’Hollywood des sixties et des seventies. Envers des fantasmes, c’est la face sombre et décalée de la vie d’artiste qui est mise en lumière.

À la lecture de ce road trip semé d’embûches, impossible de ne pas avoir une bouffée d’empathie pour la petite A.J, de ne pas avoir de la peine pour cette gamine entourée d’adultes largués plus ou moins bienveillants qui a vu et vécu trop de choses pour son âge. Le lecteur voudrait la prendre dans ses bras en lui disant que tout va aller pour le mieux, que désormais elle ne sera plus livrée à elle-même et que quelqu’un va enfin prendre soin d’elle. Pourtant, racontée par Amy-Jo, cette vie de bohème loin des strass et des paillettes plutôt sordide conserve un vrai charme. En dépit de la toxicomanie de son père, de l’abandon par sa mère junkie (dernière maîtresse d’Allen Ginsberg avant qu’il ne vire sa cuti dans les bras de Neal Cassady et prétendument un temps compagne d’Henry Miller), de la délinquance ou de la dépression, sans oublier la misère, la faim, l’exclusion de l’école à huit ans ou encore le viol, la Princesse be-bop, à mille lieues d’une approche larmoyante ou d’un dessein commisératif, insiste sur le fait que ce livre, bien que lyrique, n’a rien de cathartique. Il est « une longue lettre d’amour à mon père et à sa musique, à ma grand-mère, à Hollywood, et aux enfants partout dans le monde qui doivent se débattre et qu’on n’entend pas ».

Plus qu’une écriture rythmée et stylée dans sa spontanéité, la vraie force de ce volet intime est dans la capacité de l’auteur à avoir su faire rejaillir l’innocence, la vivacité et la malice du regard de l’enfant qu’elle fut et de le mêler à son point de vue distancié d’adulte, faisant de ce magnifique hommage posthume un témoignage précieux et intense d’une sincérité brute, sur le musicien, l’homme, le fils, l’amant, l’ami, le père. À l’image des humeurs cyclothymiques liées à la dépression ou à l’héroïnomanie de Joe Albany faites de montées et de descentes, le texte est un perpétuel grand écart émotionnel (bonheur et tristesse, candeur et sordide, compréhension et colère, admiration et jugement, légèreté et gravité…) ; dualité au service de ce surprenant décalage entre cette enfance que l’on ne peut penser autrement que traumatisante et la nostalgie de cette époque par celle qui l’a vécue.

De ce texte hallucinant et halluciné qui rappelle à quel point la fiction est souvent en-deçà de la réalité, l’on retiendra que l’amour peut être inconditionnel, qu’il peut transcender toutes les difficultés, y compris d’une vie des plus déjantées, que l’on peut aimer ses parents malgré tout sans fatalement devenir comme eux et que l’on se construit soi-même envers et contre tout. Une époque, un milieu et surtout une relation père-fille unique, poétique et tendre à découvrir.

Mention spéciale à l’esthétique minimaliste de la couverture à laquelle les mélomanes ne sauront résister, au titre de l’ouvrage particulièrement bien senti (low down signifie à la fois « cafardeux », « bas-fonds » et renvoie au vocabulaire musical) et aux photographies de fin d’ouvrage sans lesquelles un ouvrage biographique perd résolument de son charme.

Adapté au cinéma, le film réalisé par Jeff Preiss avec John Hawkes et Elle Fanning dans les rôles principaux, a remporté le Prix du festival de Sundance 2014. Aucune sortie en France n’est encore annoncée.

L’interview de l’auteur.

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Extraits :

« Méfie-toi de cette Vieille Dame qu’est la vie – elle peut être une sale pute. »

Souvent, je songeais que mon père était né de la musique – une mélodie entêtée qui prit la forme d’un homme. Il entendait de la musique partout, dans le grincement des ressorts rouillés du lit et le bourdonnement des mouches. Pour lui, les robinets qui gouttent étaient remplis de rythmes, comme les clignotements irréguliers du néon déglingué derrière notre fenêtre. Certains secouaient la tête et le prenaient pour un dingo, mais je n’ai jamais cru cela.

À part son excentricité et son hypersensibilité, je ne pense pas que quoi que ce soit clochait chez Papa. La société était d’avis qu’il « fallait être fou » pour choisir de se droguer, et les médecins étaient sans doute soumis à de fortes pressions pour étayer ce sentiment par des preuves médicales, étiquetant volontiers les toxicomanes comme malades mentaux. Le diagnostic d’hébéphrénie hanterait mon père à jamais.

Un jour, on se promenait dans la rue, en passant devant un kiosque à journaux, quand je m’arrêtais pour attraper un magazine, peut-être Life, avec Thelonious Monk sur la couverture. J’y déposais un baiser, et je dis : « Salut, Monk. » Mon père, brûlant de fierté, me prit dans ses bras, me regarda de ses beaux yeux verts de gris et me dit : « À partir de maintenant, tu n’es plus seulement mon bébé, tu es ma meilleure pote. »

Comme on était des gosses de la rue ingénieux, on inventait des jeux en tirant profit des rares ressources qui s’offraient à nous. Notre jeu préféré était « Saute-clodo ». Autrement dit, sauter par-dessus un clochard dans la rue, jusqu’à ce qu’il soit assez énervé pour tenter de nous attraper, ou s’il avait vraiment du peps, se lever et nous pourchasser. Les mauvais jours, on ne tombait que sur des « clodos morts » – trop fatigués ou torchés pour réagir, malgré toutes nos provocations. Un jour, alors que LaPrez était à mi-saut sur notre dernière victime, le clodo, sans crier gare, brandit un tesson de bouteille et lui entailla la cheville. Il reçut vingt points de suture et fut hors-service pour le restant de l’été. Réflexion faite, c’était peut-être un jeu cruel, mais la plupart des clodos étaient beaux joueurs, presque heureux que cette attention leur soit accordée. Ce n’était pas comme si un seul d’entre nous avait mieux à faire.

Certains enfants s’en sortiraient mieux si ne s’ajoutait à leur confusion celle d’un point de vue adulte. Cela détruit la pureté de leur univers.

Mon père aurait fait n’importe quoi pour éviter la prison. À vingt ans, il fut arrêté pour une affaire de stupéfiants et envoyé à la prison de Rikers Island. Le jour où il commença à purger sa peine, on lui fit, comme on dit, le « coup de la couverture ». Sept hommes l’isolèrent dans un couloir, lui jetèrent une couverture sur la tête, et se mirent à le violer. Il passa cinq jours dans l’unité hospitalière de la prison, et, à sa sortie, retomba dans la même situation. C’est apparemment le remède de l’Amérique pour réformer les jeunes toxicomanes. Ayant survécu à cette épreuve, et revivant souvent la scène, il trouvait l’idée de l’enfermement particulièrement insupportable. Si j’avais été à sa place, j’aurais dénoncé l’Enfant Jésus et beaucoup d’autres pour éviter la prison. Toutefois, comme au fond c’était un type pas mauvais et loyal, son mouchardage n’avait fait qu’ajouter un nouveau démon à ceux qu’il hébergeait déjà. Il lui arrivait, pendant qu’on prenait tranquillement le repas, de se figer soudain, une fourchette de nourriture à mi-chemin du sa bouche, et de dire : « Qu’est-ce que tu regardes ? Je ne suis pas une balance. »

J’allais le voir en vélo, avec l’approbation de mon père, puisqu’il croyait que les femmes, les clowns, quiconque vêtu en costume d’animal, et n’importe qui de plus petit que moi étaient tous, sans exception, d’inoffensifs compagnons pour moi.

Peut-être étais-je, à neuf ans, une petite fille tordue et déviante pour m’être à ce point énamourée d’un nain de vingt-deux ans accro à la morphine et acteur de pornos. Cette hypothèse ne m’a jamais posé de problèmes. Dans la chambre d’Alain se trouvait la moitié d’un mannequin masculin, de la taille aux pieds, qui portait un pantalon et de gros souliers. Alain crapahutait jusqu’à la taille du mannequin et revêtait une grande veste qu’il boutonnait sur le devant de mannequin. « Regarde ! Maintenant je suis un homme normal. » Je n’étais pas impressionnée, et je me souvient avoir songé, je ne t’adorerais pas plus si tu faisais deux mètres que je ne t’adore avec ton mètre vingt. Cependant, Alain était hypnotisé par cette image. Son mannequin occupait une place stratégique, devant un miroir en pied, où il devait passer des heures à observer ce fantasme impossible.

Le Free Press de L.A. était un journal local vendu pour vingt-cinq cents et qu’on trouvait partout en ville fin soixante, début soixante-dix. Le journal disparut à peu près en même temps que les concepts de paix et de liberté. Avec une poignée d’autres vertus humaines, ils s’effacèrent au profit de l’égocentrisme et d’un désir maniaque d’avoir le plus de possessions possibles.

Ce qui me sauva fut une folle conviction. J’étais persuadée qu’une chose assez proche d’un amour absolument purificateur existait vraiment, dans un coin de cet univers déglingué. Je m’accrochais à cette idée avec une détermination obstinée.

(…) j’entrepris d’avaler les amphètes par poignées, (…)

Je restais éveillée le restant de la nuit et jusqu’au petit matin, submergée par le sentiment d’avoir été purifiée physiquement et spirituellement. Je voyais et entendais tout autour de moi avec une clarté intense. Le moindre changement de lumière et les sons les plus infimes étaient amplifiés. Ma peau paraissait respirer, comme une entité indépendante. Pendant quelques instants, j’eus l’impression d’avoir transcendé les confins de mon existence, et songeai que ma tentative merdique avait peut-être réussi, en fin de compte. Je me demandais si c’était cela que Papa ressentait, et si moi aussi j’estimais que cette sensation justifiait de lui sacrifier toutes les responsabilités terrestres. Je décidai que non. C’était peut-être la différence entre nous.

Punks, sportifs, hippies, beatniks. Les uniformes et la musique changeaient, mais les règles et la rhétorique qui allaient avec demeuraient les mêmes. Les tapins au bout du rouleaux et les junkies morts-vivants de ma connaissance vivaient toujours avec le vague espoir que le monde cruel et sa beauté atrophiée changeraient du tout au tout un jour ou l’autre, or ces gamins manquaient non seulement d’espoir, mais semblaient accepter le triste état de l’humanité. Si je les avais imités en me convaincant que le monde n’était qu’un cloaque asséché, je serais morte. Je regagnai mon univers vieux jeu, un lieu dépeuplé et fou dans lequel la possibilité de l’amour, par-dessus tout, me faisait tenir.

(…) juste après la Seconde Guerre mondiale, quand la toxicomanie touchait surtout les minorités (les Noirs, les Italiens, les Juifs, et les Mexicains), les autorités ne se donnaient pas la peine de réfléchir à l’éradiquer, et ne s’intéressaient certainement pas à la désintoxication. Ce ne fut que dans les années soixante, quand d’honorables ados anglo-saxons, enfants de flics et d’hommes politiques, commencèrent à se pointer défoncés aux dîners de famille dominicaux, que les culs serrés moralisateurs se précipitèrent pour combattre les sombres démons de la drogue. Où, au sein de cette prise de conscience soudaine, un vieux toxicomane de toute une vie trouva-t-il de l’aide ? La réponse était nulle part.

Un grand merci aux Éditions Le Nouvel Attila pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

5 réflexions sur “Low down d’A. J. Albany

  1. Peut-être parce que j’avais adoré Fairyland d’Alysia Abbott, je n’ai pas eu ici de compassion pour cette enfant. Je n’ai pas ressenti de lien avec son père, seulement effectivement avec la grand mère ( mais il n’est pas suffisamment mis en valeur pour émouvoir). J’ai apprécié ses rencontres avec des personnages marginaux, des « éclopés » comme ellle mais la succesion de personnages m’a un peu perdue et lassée. Je ne suis peut-être pas assez férue sur ce milieu musical pour apprécier.

    Aimé par 1 personne

    • Je n’ai pas eu l’occasion de lire Fairyland mais il m’a fait de l’œil dès avant sa sortie et je ne manquerai pas de le dévorer un jour. Il a l’air fascinant et les avis ont été globalement enthousiastes. Je ne peux donc faire cette comparaison dont Low down pourrait souffrir un peu. Mais je reste emballée par cette lecture.
      Je pense, comme tu le dis, qu’il faut avoir quelques atomes crochus avec la période et le style, ou avec l’esprit underground, pour apprécier pleinement ce texte. Et je peux tout à fait comprendre que le côté un brin décousu du récit ne soit pas du goût de tous.

      Aimé par 1 personne

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