Home

le françaisPrésentation de l’éditeurLa métamorphose d’un inoffensif garçon de campagne en bourreau de l’État islamique. Qu’y a-t-il dans la tête et le cœur de ces petits Français « de souche » qui partent se faire tuer en Syrie au nom du djihad ? Le Français est la réponse romanesque à cette interrogation. Le narrateur, dont on ne connaîtra pas le nom, broie du noir dans sa Normandie natale, zone grise entre province et grande banlieue de Paris. La belle Stéphanie éclaire un temps la monotonie de ses jours, mais elle n’est qu’un mirage. Puisque l’horizon est sans issue, pourquoi ne pas fuir ? Ce sera d’abord l’Afrique, au Mali, dans le sillage d’individus peu recommandables. Aux portes du désert, il suffit de se rêver grand pour le devenir. Cette illusion-là non plus ne dure pas longtemps. Le rêve se termine quelque part en Syrie, dans une forteresse djihadiste ou les hommes ont oublié leur humanité. Le Français, dont nous avons suivi pas à pas le chemin, y devient un monstre presque contre son gré. Sa lucidité d’enfant perdu est un cri déchirant dont l’écho se prolonge bien après la dernière page. En faisant parler son anti-héros à la première personne, Julien Suaudeau nous oblige à partager ses sentiments, ses peurs, ses envies. L’horreur du monde contemporain, vue mille fois dans les médias, devient une matière complexe et riche en nuances. Au-delà de sa résonance avec la réalité, ce parti pris audacieux donne un texte puissant, porté par une voix autre, un sens du détail et des dialogues qui évoque les grands naufragés du roman américain.

Éditions Robert Laffont – 211 pages

Depuis le 20 août 2015 en librairie.

Ma note : 3,25 / 5

Broché : 18 euros

Ebook : 12,99 euros

Après son premier roman coup de poing Dawa, Julien Suaudeau revient en pleine rentrée littéraire avec un second roman du même acabit. Surfant sur un sujet brûlant et polémique d’autant plus d’actualité depuis l’attentat du Thalys heureusement déjoué, Le Français, en lice pour le 14e Prix du roman Fnac 2015, se veut la « réponse romanesque » aux interrogations face au djihad, représentative de ce qui se passe dans la tête de ces Français « de souche » qui entrent en religion et s’engagent dans la voie du terrorisme.

Véritable outil pédagogique visant à briser les amalgames, Le Français est l’incarnation de la pensée de l’auteur selon lequel « le djihadisme, c’est l’opium des losers ». Pour lui (et pour les gens sensés qui pensent par eux-mêmes), le djihad dans ses formes actuelles n’est aucunement une affaire de religion. « La diversité des profils et des origines montre bien que le djihad n’est ni une affaire de religion, ni de « culture musulmane ». Le Coran fournit juste un décorum, un cadre pour ces divagations nihilistes. Le dénominateur commun à tous ces départs, c’est le manque de vraie vie, le sentiment d’inutilité, de non-appartenance, comme pour les tueurs « fous » des écoles et des centres commerciaux aux États-Unis. Il y a quelque chose qui déraille, on en sait pas quoi, ça se passe dans le secret de chaque individu. C’est ce point aveugle, cette zone grise qui m’intéresse d’un point de vue romanesque. La rationalité n’a aucune prise sur ce glissement. En revanche, on peut s’imaginer des facteurs affectifs, psychologiques, professionnels, familiaux, que sais-je, dont la coagulation fait exploser les repères d’un individu. Le vide où naît la pulsion de mort existe partout. »

D’un point de vue sociopolitique, ce roman réaliste contemporain tend à démontrer que l’enrôlement est davantage une affaire de circonstances que de convictions. Dénonçant la pauvreté, la misère sociale, le vide culture et affectif comme terreau de l’islam radical qui promet solidarité, héroïsme et autres valeurs stratégiques de reconquête de soi à des paumés en manque d’estime d’eux-mêmes, Le Français met en évidence la banalité du mal : les djihadistes ne répondent pas exclusivement à des stéréotypes (arabes, taulards, cas psychiatriques, illuminés, fous de dieu…) dont on peut prévoir l’évolution, ce sont aussi des quidams que la vie a fait tomber dans le vide. En mettant en triste scène la ville d’Évreux – gageons que le maire de la commune risque la syncope à la lecture de ce roman -, Suaudeau rappelle le drame humain des cités-dortoirs et pointe du doigt la directe responsabilité partielle de l’État français dans certaines dérives de ses citoyens.

Malgré des grandes et louables ambitions de départ, Le Français est, à l’arrivée, un roman maladroit un peu ennuyeux.

Son personnage central manque de cohérence. D’une part, il fait preuve d’une intelligence, d’une finesse dans son auto-analyse qui semblent antithétiques avec son embrigadement ; non pas que les personnes qui se retrouvent sous emprise soient stupides (bien au contraire semble-t-il), mais il est impossible d’avoir autant de recul à chaud, sinon, la manipulation mentale n’a aucune chance de réussir. D’autre part, il est, tout au long du roman, un personnage réfléchi bien qu’un peu paumé et semble subir ce qui lui arrive, agir comme si sa tête et son corps étaient séparés, puis il se révèle subitement comme un pur sociopathe. La transition manque de crédibilité. L’enrôlement lui-même ne semble pas réaliste, pas convaincant : à aucun moment, l’on ne sent d’emprise globale sur la cible et la conversion se fait par politesse, pour avoir la paix et non par conviction profonde résultant d’un endoctrinement ou par enthousiasme d’être enfin considéré.

En dépit de ces maladresses et d’un rythme un peu mou, Julien Suaudeau réussit de belles choses dans son second récit.

Il parvient à créer le malaise chez son lecteur en donnant une dimension romantique à son personnage pour lequel on ne peut s’empêcher d’avoir de l’empathie. Par ailleurs, la mise en perspective de la barbarie du terrorisme et de celle des forcés censées la combattre est glaçante à souhait et pose de profondes et légitimes questions.

S’il eut été certes plus évident et attendu sur un sujet aussi opportuniste de la part d’un auteur engagé quoique débutant de découvrir un véritable brûlot, Le Français est néanmoins un roman dérangeant, qui raconte l’Histoire au présent, qui démontre puisque besoin est que la dérive terroriste islamiste est moins une affaire de religion qu’une lutte des classes qui s’ignore et pose à chacun la question fondamentale de savoir combien de petites déroutes et de malheurs nous faut-il pour perdre notre humanité

Vous aimerez sûrement :

Retour à Killybegs de Sorj Chalandon, À quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra, Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop, L.A. story & Le dernier testament de Ben Zion Avrohom de James Frey, Un fusil dans la main, un poème dans la poche d’Emmanuel Dongala, Quand nous étions révolutionnaires de Roberto Ampuero…

Extraits :

Moi, je n’ai rien contre l’ennui ni contre la solitude.

Plus que l’amour, plus que la famille, l’amitié me semblait une illusion durable qui finissait parfois, sans qu’on sache comment, par devenir réalité.

Le ciel de Bamako était blanc ; le désert était invisible. À certains moments de la journée, un vent chaud s’engouffrait sur les berges du fleuve, et on pouvait sentir le sable au-dessus de la ville, comme s’il était sur le point de tout ensevelir. Puis le vent retombait, l’eau redevenait calme, rien ne s’était passé. Je marchais dans les rues et je regardais les gens de Bamako s’affairer, derrière leurs marchandises, dans les embouteillages, devant chez eux en balayant sans fin cette poussière rouge qui transpirait de la terre. Ils s’agitaient, mais je voyais bien que tous étaient comme moi, qu’ils attendaient que quelque chose arrive. Il finissait toujours par y avoir un moment où ils fatiguaient.

Alors, ils s’asseyaient sur une pierre ou sous un arbre, là où les cueillaient le souvenir qu’il ne se passerait jamais rien. Je voyais dans leurs yeux aussi blancs que le ciel comme un vague envie de s’absenter, de laisser l’ennui faire son œuvre sans en être les témoins forcés. Ils restaient là, pourtant, à relire le même journal jusque tard dans la nuit, et ils attendaient. C’était la dernière chose que m’avait dite Mirko, en tout cas la dernière dont je me souvenais : « Tu sais à quoi tu reconnais l’Afrique, petit ? » J’étais ivre et je n’en avais aucune idée. « En Afrique, les gens sont là, et ils ne font rien d’autre que patienter. »

Les premiers temps, je pensais qu’on me regarderait comme une curiosité, parce que j’étais le seul Blanc à marcher dans la rue. C’était une idée fausse. Les gens ne me trouvaient pas différent d’eux, dans le sens où ma vie avait aussi peu de conséquences que la leur sur la marche du monde. Je me répétais souvent la phrase d’Ali, et je me disais que la couleur non plus n’avait rien à voir là-dedans. J’étais blanc, eux noirs, et nous étions tous aussi invisibles les uns que les autres.

Pour penser à autre chose, j’ai essayé d’imaginer la vie de ces expatriés derrière ces murs, la sécurité, l’absence d’angoisse et d’inquiétudes. Ça n’avait rien de désagréable, en un sens. Mais je trouvais ça injuste de suer dans la fournaise pendant qu’une famille de Blancs plus chanceux que moi prenait son petit-déjeuner en écoutant de la musique classique, avant d’emmener les enfants au lycée français. Le temps d’une seconde, j’ai eu envie de voir tous ces beaux pavillons brûler dans le même enfer que moi. J’ai maudit leurs occupants tous autant qu’ils étaient, avec leur belle salade de fruits préparée par un cuisinier au sourire triste et servile, à déguster bien fraîche au bord de la piscine. C’était ce qu’il y avait d’avantageux à Évreux : au moins, on ne risquait pas d’envier la vie de ses voisins.

J’étais bien ennuyé. D’un côté, je n’aimais pas trop cette idée de suivre qui que ce soit sur tel ou tel chemin. De l’autre, je ne voyais pas comment lui dire que ça ne m’intéressait pas sans le vexer, lui qui était attentionné et respectueux. J’ai fini par dire que ça ne me dérangerait pas sur le principe, mais que j’avais du mal à imaginer tout ce que cette décision allait changer dans mon quotidien. Il m’a regardé avec bienveillance. « Tu ne dois pas te focaliser sur les contraintes et les devoirs. C’est la liberté du croyant qui te guidera. Comme elle guide tous ceux qui souffrent parce qu’ils sont musulmans. »

Toutes les choses que j’avais entendues au sujet de l’islam, je voulais savoir si elles étaient vraies. Mais je ne savais pas par où commencer. J’ai réfléchi un moment sans qu’aucune question me vienne à l’esprit. Ma tête était vide. J’ai regardé les Arabes l’un après l’autre, puis j’ai promis que j’allais réfléchir à leur proposition. J’ai dit ça un peu pour leur faire plaisir, et surtout pour qu’ils me fichent la paix. Les gens sont toujours plus faciles à vivre quand ils ont l’impression de vous avoir convaincu.

Seul Allah est digne d’être loué et Mahomet est son prophète.
Les jours ont passé et je me suis habitué à ce baratin. Si vous vous répétez n’importe quoi assez longtemps, tôt ou tard vous finissez par y croire. C’est le cours naturel des choses. Les publicités fonctionnent de cette façon, la musique des mots vous donne envie de croire qu’ils sont vrais. Le Coran, je le lisais, je voyais bien qu’on me racontait des histoires, et en même temps je m’habituais peu à peu à ces phrases qui vous présentent le monde sous un jour simple et bien ordonné. Pas de place pour la complication ou l’entre-deux : soit il en allait ainsi, soit il en allait autrement. J’avais gaspillé beaucoup de temps jusqu’ici à comprendre, à soupeser, alors qu’il suffit de dire les choses pour qu’elles prennent de l’épaisseur.

C’était la vie de ces hommes-là : mentir, faire croire, tromper. Les raisons pour lesquelles ils agissaient ainsi n’avaient aucune importance dans le fond. Tout ce qui comptait, c’était que des idiots de mon espèces soient prêts à les écouter et à leur faire confiance.

À la tombée de la nuit, je suis entré dans un village. Romain m’avait dit que le nord du pays était peuplé de Kurdes. Leurs maisons avaient été incendiées, certaines étaient encore fumantes. On sentait que la guerre et la mort étaient proches. La défaite habitait là.

J’ai mis du temps à me rendre compte qu’il n’y avait que des femmes dehors. Elles m’ont regardé passer, toutes avec le même froid dans leurs yeux. Je les ai bien regardées moi aussi et j’ai compris pourquoi : ces femmes savaient que les choses ne pouvaient pas être pires. C’était la fin de tout qui se donnait en spectacle ici. Mais, au lieu de mourir, elles revivaient cette fin jour après jour. Je me suis senti tomber dans leurs regards de cendres. J’ai pensé en traversant ce village qu’aucune bonté, aucune joie n’est de taille face au malheur qui s’éternise.

J’ai compris que j’étais arrivé quand j’ai aperçu un garçon de mon âge avec, au front, la même brûlure de vie que moi. Il m’a conduit à d’autres, dans lesquels je me suis reconnu aussi. Des garçons de toutes les origines, de tous les pays du monde, surtout d’Europe et du Maghreb : blonds, bruns, aux yeux verts, bleus, marrons, grands, petits, forts, maigres, noirs, blancs, arabes, français. Je les aurais reconnu même sans leur drapeau noir et sans leurs armes. En les observant, j’ai pensé que c’était écrit : les déchets de la grande illusion, de la vie, de la civilisation, réunis pour former les contingents de barbares qui devaient tout détruire. C’était inévitable que nous pensions être frères.

Qu’est-ce que nous savions ? Rien de solide, en définitive. Notre ignorance du monde était totale. Nous savions qu’il fallait le faire partir en flammes, et c’était suffisant. Nous savions, tous, que nous étions déjà morts. En vie, mais pas vivants. Cassés. Irrécupérables.

C’est comme si ce qui m’arrivait était devenu abstrait, indifférent. J’avais l’impression d’avoir tout laissé derrière moi, la vie, l’avenir, les possibilités, les sentiments. Je vivais à côté de moi-même, sidéré par le rêve d’être une personne, et incapable de le vivre. Je ne pouvais pas m’en détacher, mais je n’arrivais pas non plus à me jeter dedans, comme le font tous les hommes, les désespérés surtout.

Je m’en voulais de m’être mis tout seul sur le chemin pour en arriver là.

Personne ne m’avait forcé à partir de France : c’était un fait. En même temps, est-ce qu’on m’avait laissé le choix ? Je ne voyais pas pourquoi j’aurais dû rester à Évreux, malheureux mortel, pauvre d’argent et d’amour.

(…) la cruauté des civilisés n’a rien à envier à celle des barbares.

Un grand merci aux Éditions Robert Laffont pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

3 réflexions sur “Le Français de Julien Suaudeau

  1. Pingback: Ce vain combat que tu livres au monde de Fouad Laroui | Adepte du livre

Merci de partager vos avis, remarques, etc. Je vous répondrai toujours et avec plaisir !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s