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mille femmes blanchesLes carnets de May Dodd

Présentation de l’éditeur : En 1874, à Washington, le président Grant accepte la proposition incroyable du chef indien Little Wolf : troquer mille femmes blanches contre chevaux et bisons pour favoriser l’intégration du peuple indien. Si quelques femmes se portent volontaires, la plupart vient en réalité des pénitenciers et des asiles… L’une d’elles, May Dodd, apprend sa nouvelle vie de squaw et les rites des Indiens. Mariée à un puissant guerrier, elle découvre les combats violents entre tribus et les ravages provoqués par l’alcool. Aux côtés de femmes de toutes origines, elle assiste alors à la lente agonie de son peuple d’adoption…

Traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre.

Éditions Pocket – 501 pages

Depuis le 13 octobre 2011 en librairie.

Archive du blog Gwordia

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 19,50 euros

Poche : 7,70 euros

Ebook : 11,99 euros

Il est des points de départs littéraires qui sont, en fonction des goûts personnels, plus tentants que d’autres. La combinaison littérature américaine, premier roman, journal intime et roman historique est de mon point de vue un tiercé plus que prometteur. Si l’on considère que Mille femmes blanches a, de surcroît été couronné par le Prix Femina du premier roman étranger en 2000, salué par Jim Harrison comme un « roman splendide, puissant et exaltant » et que ses droits ont été rachetés par Hollywood (l’auteur lui-même ayant d’ores et déjà écrit plusieurs moutures de scénarii), tout un chacun peut légitimement s’attendre à une vraie perle littéraire.

À l’origine de ce roman, la visite de Little Wolf, chef Cheyenne, au Président Grant à Washington DC en septembre 1873. Si Jim Fergus a basé sa première oeuvre sur un fait historique, il prend de nombreuses libertés et sa fiction n’en est que plus réaliste. Si, de la vraie rencontre, la teneur des propos échangés reste inconnue, l’écrivain, resituant dans son ouvrage le tête à tête en 1874, décide d’attribuer à Little Wolf la demande à Grant d’échanger mille femmes blanches contre mille chevaux.

Une telle demande peut paraître étrange ou romanesque mais elle est tout ce qu’il y a de plus crédible et sensée. L’extermination des Indiens battant son plein, Little Wolf aurait imaginé cette solution comme une transition nécessaire vers la paix entre les peuples. Les Indiens n’étant plus assez nombreux pour renouveler leur population, l’arrivée de femmes fertiles auraient permis la naissance d’enfants métisses. Des descendants qui auraient assuré la survie de la tribu, assimilé les deux cultures et auraient pu s’intégrer plus facilement dans la civilisation blanche. Une solution pacifique acceptée dans un premier temps et cent femmes, prisonnières, internées psychiatriques, endettées ou sans famille, d’accepter le deal de passer deux années de leur vie au milieu des « sauvages » en échange de leur liberté…

J. Will Dodd, journaliste indépendant et descendant de May Dodd, aurait retrouvé les carnets intimes de celle-ci dans les archives cheyennes. Le livre se présente donc comme les extraits du journal de May, internée par sa famille pour son anticonformisme dérangeant, dans lequel elle consigne obstinément les événements qu’elle et ses consœurs hautes en couleurs partagèrent tout au long de cette aventure inédite et unique, bon an mal an.

Dépeintes au cœur d’une fresque du wild wild west, elles découvrirent la conditions des squaws, s’habituèrent et s’attachèrent à leurs maris et à leurs noms cheyennes, apprirent la vie en harmonie avec la nature, les guerres entre tribus, les ravages provoqués par l’eau de feu donnée sans compter par les Blancs, les rites parfois cruels… Bref, devinrent de vraies indiennes prêtes à se battre pour la survie de leur tribu.

Au-delà du portrait d’une femme intense et puissante, Jim Fergus dénonce la politique du gouvernement d’alors et le traitement que les Blancs réservaient aux Peaux rouges. Il parle ouvertement d’un génocide alors que le sujet, aujourd’hui encore, reste sensible et tabou. Le livre a d’ailleurs été un événement lors de sa sortie aux États-Unis. Sans tomber dans l’ouvrage anthropologique, il permet d’en apprendre beaucoup sur la culture indienne en général et le mode de vie des Cheyennes en particulier. Il met également en lumière la condition des femmes blanches à l’époque ; la mise en perspective d’avec celle des Indiennes est accablante et pas pour ceux que l’on croit.

Une fois le nez mis dans cette pittoresque épopée du grand ouest américain, impossible de s’en détacher. Bien que la part romancée soit proportionnellement bien supérieure à la trame historique, l’on y croit dur comme fer. May a bel et bien existé et l’on ne peut qu’être bouleversé par cette tragédie annoncée puisque l’on sait bien que le nouvel homme américain a préféré éradiquer les éléments perturbateurs de son désir incessant d’expansion et de gain plutôt que trouver des compromis humains avec les autochtones originels… L’aspect le plus désespérant à mon sens de ce récit – au-delà du drame consommé par l’Histoire – est la démonstration par l’auteur des limites du mélange culturel, de l’impossible compréhension mutuelle totale.

S’il est délicat pour les États-Uniens d’entendre de la part du vieux continent qu’ils n’ont pas d’histoire, Jim Fergus prouve par son texte plus vivant que nature que le passé américain est bien réel… mais pas forcément glorieux. Une plongée dans l’Amérique des pionniers sans pitié ni démagogie aucune, un incontournable roman d’histoire, d’aventure et d’amour écrit par un auteur talentueux ayant sillonné durant des mois le Middle West, sur la trace des Cheyennes, pour bâtir cette œuvre magistrale aussi exaltante que désespérante qui fait travailler intensivement les zygomatiques et les canaux lacrymaux. À lire en priorité avant de plonger dans la rentrée littéraire !

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Extraits :

« Franchement, vu la façon dont j’ai été traité par les gens dits « civilisés », il me tarde finalement d’aller vivre chez les sauvages. »

D’aussi ignobles perversions sont de nature à provoquer la colère des gens normaux, sinon l’ire des dieux. Je ne peux m’empêcher de penser une fois de plus que l’homme est bel et bien une créature brutale et imbécile. Est-il une autre espèce sur terre qui tue pour le plaisir ?

Ils paraissent dotés d’une agilité proprement féline, avec une vraie noblesse d’attitude. Ma première impression est que ces hommes sont plus proches du règne animal que nous autres caucasiens. Ces propos n’ont rien de dévalorisant ; je veux seulement dire qu’ils ont une apparence plus « naturelle » que la nôtre, parfaitement en harmonie avec les éléments.

Et c’est le sort des femmes sur cette terre, Harry, que l’expiation des hommes ne puisse être obtenue que par notre bannissement.

Oui, j’ai fini par entre dans ce rêve fabuleux, cette vie irréelle, cette existence étrangère à notre univers, dans ce monde que peut-être seuls les fous sont amenés à comprendre…

(…) il m’est venu à l’esprit que je pourrais bien mourir ici, dans les vastes espaces de la prairie déserte, au milieu de ce peuple reculé et perdu… un peuple qui a tout des trolls des contes de fées, qui n’a rien en commun avec les hommes et les femmes que j’ai connus.

(…) il me vient la curieuse impression que nos vies personnelles ne sont pas les chapitres d’un même livre, mais des volumes entiers, détachés et distincts. Et, pour cette raison, je commencerai demain un nouveau carnet, un nouveau volume donc, qui aura pour titre Ma vie de squaw.

La campement est vaste, et nous travaillons toutes si dur que, le soir, nous tombons de fatigue sur nos couches aussitôt avalé quelque morceau d’une infâme viande bouillie. (…)

De leur côté, ces messieurs sauvages donnent l’impression de passer un temps démesuré à paresser dans leurs tipis, à fumer et à palabrer entre eux… ce qui me pousse à croire que nos cultures, finalement, ne sont peut-être pas si différente : les femmes font tout le travail pendant que les hommes bavassent.

Je dois également porter ceci au crédit des Indiens : c’est un peuple formidablement tolérant et, si certaines de nos manières ou de nos coutumes semblent perpétuellement les amuser, ils n’ont encore jamais fait mine de les condamner ou de nous censurer. Ils se sont jusqu’ici montrés simplement curieux, mais toujours respectueux.

(…) la misère a un caractère universel qui transcende les cultures ; tout comme la nôtre, la société indienne a ses riches et ses pauvres. (…) J’admets n’avoir jamais rencontré peuple plus généreux et altruiste.

Je ne peux m’empêcher de me demander ce que nous pouvons bien faire à ces gens pour que leurs vies et leurs moyens d’existence s’abîment tant à notre contact, qu’ils se « dégradent » à cause de nous, comme disait le capitaine Bourke…

Emplissant l’air sensuel de la nuit, la musique et les chants volèrent avec la brise dans les plaines alentours, de sorte que même les animaux des crètes et des collines se sont rassemblés pour écouter et voir. Les coyotes et les loups ont répondu de leurs plaintes, tandis que des silhouettes d’ours, d’antilopes et de wapitis, sortis de leurs tanières, se dessinaient nettement à l’horizon sous la clarté lunaire. Les enfants les aperçurent derrière les braises du feu, envoûtés et un rien effrayés par cette soudaine folie en mouvement. Enfin, les vieux, observant une scène après l’autre, hochaient la tête entre eux d’une mine approbatrice.

Nous avons dansé. Et dansé. Sous le regard de Peuple, les yeux des animaux. Même les Dieux nous admirèrent.

Oui, malgré son étrangeté sauvage et ses difficultés, notre nouveau monde me semblait ce matin-là d’une douceur indicible ; je m’émerveillais de la perfection et de l’ingéniosité avec lesquelles les natifs avaient embrassé la terre, avaient trouvé leur place dans cette nature ; tout comme l’herbe du printemps, ils me semblaient appartenir à la prairie, à ce paysage. On ne peut s’empêcher de penser qu’ils font partie intégrante du tableau…

J’ai repensé au capitaine Bourke qui me demandait un jour avec emphase lors d’une conversation : « Où est le Shakespeare des sauvages ? » et je tiens peut-être la réponse. Si les Indiens ont peu contribué à la littérature et aux arts de ce monde, c’est sans doute qu’ils sont trop occupés à vivre – à voyager, chasser, travailler – pour trouver le temps nécessaire à en faire le récit ou, comme Gertie le suggérait, à méditer sur eux-mêmes. Je me dis parfois que c’est après tout une condition enviable…

Et nous revoilà en marche… Nos chevaux partent en trottant retrouver la plaine, où le Peuple suit le bison, lequel suit l’herbe verte qui, elle, naît de la Terre.

Nos déambulations peuvent paraître erratiques, mais elles suivent une logique bien établie.

Les femmes ne sont pas acceptées comme membres du conseil, mais les Cheyennes se montrent curieusement égalitaires dans la mesure où l’on démontre quelque talent particulier (…).

En même temps, les femmes de la tribu exercent une influence non négligeable sur le déroulement des activités quotidiennes, et on les consulte constamment sur tous les sujets qui ont trait au bien-être du Peuple. (…) La société blanche aurait sans doute bien des choses à apprendre des sauvages sur le plan des relations entre les sexes.

18 réflexions sur “Mille femmes blanches de Jim Fergus

  1. Lu il y a longtemps déjà, j’avais beaucoup aimé cette histoire, incroyable destins, et finalement ces femmes ont sans doute eu une vie plus juste et heureuse que ce à quoi elles étaient destinées. C’est peut-être bien ce livre qui a ouvert mon goût pour l’histoire des Indiens

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    • J’ai également lu Marie Blanche et Chrysis, souvenir de l’amour de Fergus (mais pas encore chroniqués) qui sont tout aussi géniaux !
      Tu m’étonnes ! Quel horreur cela devait être (et doit encore parfois aujourd’hui…) de se retrouver internée parce qu’on dérangeait la tranquillité, les projets d’un époux ou d’un père…
      J’aime aussi beaucoup les livres sur les Indiens plumes (bien qu’aussi ceux sur les Indiens points)… D’ailleurs, demain, mise en ligne de deux chroniques sur le sujet ! Je suppose que tu aimes alors forcément les livres de Louise Erdrich et Joseph Boyden, excellentes références en la matière.

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  2. J’ai eu l’occasion de le lire il y a longtemps, j’étais au collège donc je n’avais peut-être pas toutes les clés pour l’apprécier, mais il est puissant et m’a trotté pendant un bon moment dans la tête avant que je puisse passer à autre chose. J’ai été très surprise de voir que la part romancé était bien plus importante que la part d’histoire, jusqu’à la fin j’y ai cru dur comme fer !

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  3. Je l’ai lu, il y a longtemps mais j’en garde un très bon souvenir. C’est pour cela que cette année, j’ai tenté « La fille sauvage » mais par contre je n’ai pas accroché avec celui-ci.

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    • C’est le seul roman de Fergus que je n’ai pas lu mais j’aime ses trois autres titres à parts égales.
      Je lirai prochainement La fille sauvage et je te dirai ce que j’en pense. Si jamais tu n’as pas retenté l’expérience avec cet auteur, je ne peux que tenter de te convaincre de ne pas rester sur cet échec tant ses autres romans sont des perles à la mesure des Mille femmes blanches.

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