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un fusil dans la main, un poème dans la pochePrésentation de l’éditeur : Premier roman d’Emmanuel Dongala, Un fusil dans la main, un poème dans la poche est le récit des Indépendances de l’Afrique, à travers le personnage de Mayéla dia Mayéla. De la lutte intellectuelle puis armée dans les maquis d’Afrique australe, jusqu’au sommet du pouvoir, Mayéla incarne oh combien ce rêve porté par les Fanon, Cabral et Lumumba. Ce rêve aura été celui d’un continent libéré du colonialisme mais qui, en réalité, n’aura fait que changer de maître, remplaçant le colon Blanc par le despote Noir. Un roman magnifique, emblème d’une génération perdue.

Éditions Le Serpent à Plumes – 396 pages

Depuis 1973 en librairie.

Archive du blog Gwordia

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

À trouver d’occasion…

Écrit à l’heure de l’émancipation noire, Un fusil dans la main, un poème dans la poche n’est reste pas moins un roman d’une actualité déconcertante.

Loin de tout manichéisme simplificateur de l’Histoire, Emmanuel Dongala, malgré son jeune âge au moment de l’écriture de l’œuvre et de son inexpérience puisqu’il s’agit de son premier roman, a su retracer, avec la force poignante du vécu, les blessures d’un continent, d’une communauté, au devenir pas moins difficile que son passé.

Les innombrables références permettent au lecteur de se plonger dans une histoire complexe souvent méconnue et une culture trop souvent négligée malgré son incontestable richesse, si souvent bafouée, incessamment spoliée.

Un merveilleux cri d’espoir à l’heure où tout un chacun s’accorde à courber l’échine devant ce qu’on nous présente comme une fatalité. Un manifeste qui devrait rappeler aux masses populaires de tous horizons que le réveil se fait attendre et qu’il serait vraisemblablement bon de repenser l’existence ; qu’il vaudrait mieux mourir dans l’exaltation de la révolution que de vivre dans des destins étriqués imposés. Aux armes, citoyens du monde !

L’on ne peut que regretter que ce texte qui arrache fatalement les larmes ne soit plus disponible que d’occasion ici ou là sur internet. Il est pourtant un morceau nécessaire de la littérature africaine et humaniste.

Préface d’Emmanuel Dongala : En ces années-là, comme la plupart des écrivains africains de ma génération, je me considérais comme un « écrivain engagé ». Et quelles années ! C’était l’époque de la guerre américaine du Vietnam où par solidarité tiers-mondiste nous proclamions notre volonté, comme le prônait le Che, de créer à travers le monde plusieurs brasiers qui devaient consumer l’impérialisme occidental, c’était l’époque du grand mouvement des droits civiques de l’Amérique noire avec ses Malcolm X et ses Black Panthers, sur notre continent, celle de la lutte contre le colonialisme portugais et pour la libération de Nelson Mandela embastillé par le régime raciste de l’apartheid sud-africain. En tout cas, le fond de l’air était rouge et nous avions fait nôtre le slogan de Mao, « le pouvoir est au bout du fusil ». (…) Le temps a passé. Mandela entre temps est devenu Président de la République et nos cousins Noirs Américains se font maintenant appeler Africains-Américains, preuve qu’ils n’ignorent plus l’Afrique. Nos livres, j’en suis convaincu, ont leur petite part dans ces victoires. Mais aujourd’hui les héros sont fatigués et les fusils donnent des enfants soldats. (…) Cependant, je crois toujours profondément que nous pouvons changer ce monde en un monde meilleur (…).

Extraits :

(…) ; Marobi proposa à son compagnon d’aller dans un shebeen, un de ces bars clandestins où ils se rencontraient tous les week-ends et jours fériés pour oublier leurs soucis, pour essayer de retrouver leur âme au fond d’un verre et, surtout, se retrouver dans une atmosphère fraternelle. Mais même là-bas il fallait faire très attention car il y avait beaucoup d’espions parmi les Noirs ; l’ennemi du Noir n’a-t-il pas été le Noir lui-même, depuis le temps de l’esclavage jusqu’aujourd’hui ? N’empêche que ces shebeens étaient le seul endroit au monde où ils se sentaient vraiment hommes. Le jour, au travail, ils avaient le Blanc en face d’eux et ils devaient jour le rôle d’oncle Tom, se plier pour ne pas se briser ; le soir à la maison, si on était en congé, on retrouvait sa femme et ses enfants dont les regards insoutenables vous posaient d’une manière insupportable la question de savoir si vraiment vous étiez dignes d’être appelés des hommes, c’est-à-dire les protecteurs de la famille. Et le matin, lorsqu’ils se levaient pour se raser, ils avaient honte de voir leur visage, peur de penser à cette torture mentale qui allait recommencer dans la journée. Alors le soir, pour oublier tout cela, on se retrouvait au shebeen.

(…)

– Vraiment je ne me sens pas bien.

– Bois encore, dit Marobi en lui remplissant son verre de bière. Regarde, moi je commence à oublier.

– Tu ne comprends rien. Bois, bois, tu ne sais dire que ça. Combien de barils d’alcool dois-je boire pour oublier que je suis un homme.

– Si tu veux venger tous les affronts que t’a causés l’histoire, ta vie d’homme n’y suffira pas et je te plains sincèrement. Avant d’accuser ceux qui vendent vos parents partis pour La Mecque y conquérir le titre de Hadj, il faudrait d’abord évoquer la responsabilité de ceux de vos parents ou amis qui y vont tout en sachant ce qu’ils risquent. Aie le courage de reconnaître que peut-être, je dis bien peut-être, l’esclavage n’aurait pas pris cet essor sans la cupidité de certains potentats africains.

« Le monde est une tanière où les plus malins utilisent les autres. Nous nous sommes laissés utiliser pendant longtemps, maintenant que nous avons appris, nous devons aussi savoir utiliser les autres pour pouvoir survivre. Désolé de le dire, mais le monde en est arrivé à ce degré de cynisme », conclut Meeks.

Après son deuxième repas de la journée, Mayéla se sentait bien mieux. Une bonne nuit de sommeil et il ne resterait rien des épreuves subies, à part les marques de fouet. « Mes stigmates » se dit-il en se moquant un peu de lui-même. La chambre était grande, propre, le lit bien fait, et il y avait un petit coin-toilette pour lui tout seul. Il était servi par une infirmière bien propre et bien belle. C’était cela le pavillon des fonctionnaires ! Il pensa à la salle où il se trouvait ce matin. Comment deux mondes aussi différents pouvaient-ils coexister, l’espace d’un couloir ? C’est cela l’Afrique, se dit-il, un monde sans juste milieu. Où l’on passe brutalement de la grande métropole qui vous rappelle New York par son atmosphère, sa superficialité et son égoïsme, aux villages perdus dans les immense savanes ou les profondes forêts. L’Afrique des nouvelles bourgeoisies possédantes avec pavillons spéciaux dans les hôpitaux, face à la masse paysanne dépourvue de tout, et s’entassant comme du bétail dans des salles que l’on imagine mal être des salles d’hôpitaux. Et lui, Mayéla, où était-il dans tout cela ? C’était plus facile de combattre les colons blancs que d’imaginer une société nouvelle après leur départ.

« Peut-être l’histoire universelle n’est-elle que l’histoire de quelques métaphores. » Et Kapinga d’ajouter :

– … l’histoire de diverses intonations de quelques métaphores. Après tout, pourquoi pas ? Mais cela n’est que coquetterie de littérateur. Moi, je suis plus matérialiste : l’univers est un gigantesque ordinateur où se trouvent réunies toutes les données – et toutes les solutions – du problème. L’histoire est le chemin qui mène de ces données aux solutions, d’où son importance. Tu vois maintenant pourquoi on parle d’un sens de l’histoire. Faire l’histoire n’est rien d’autre qu’imaginer la meilleure programmation des données menant à la meilleure solution. En d’autres termes c’est à nous de choisir, c’est-à-dire qu’il nous appartient de faire l’histoire.

Et il se mit à penser aux femmes, comme ça. L’Afrique contemporaine avait trop tendance à négliger les femmes, pensa-t-il. Et pourtant, il ne pouvait y avoir le concept d’éternité sans la femme ; ce n’était pas pour rien que plusieurs sociétés africaines étaient matrilinéaires. L’homme, dans toute sa puissance, serait une manchot sans elle.

« Un moment arrive dans la vie d’une nation où il ne reste qu’une alternative : se soumettre ou combattre. » (ndlr : Nelson Mandela, manifeste de l’Umkonto, 16 décembre 1961)

Mais Pontardier, pris dans son envolée, continuait :

– Vous comprenez, n’est-ce pas, mon cher Mayéla, pourquoi on dit que l’Afrique est mal partie.

Alors Mayéla ne sut plus se contenir.

– Écoutez, monsieur l’expert, j’en ai assez d’entendre que l’Afrique est mal partie, surtout de votre bouche, vous qui n’avez aucun droit moral à nous donner des leçons. A l' »indépendance », vous vous êtes arrangés pour balkaniser l’Afrique et pour créer des structures facilitant votre mainmise sur les nouveaux États où vous avez placés de nouveaux rois nègres à votre service, après avoir éliminé les vrais nationalistes. Et pour camoufler tout cela, vous nous jetez aux yeux la poudre de l' »aide et de le coopération ». Et vous faites semblant de vous indigner quand vous savez bien que ce que vous appelez de l’argent gaspillé retourne chez vous, bénéfices en plus ! Vous poussez la malhonnêteté jusqu’à dire à vos concitoyens que si rien ne va plus chez vous dans le domaine social, c’est parce que tout l’argent s’envole en Afrique, où la France est en train de construire un système de tout-à-l’égout dans tous les petits villages !

(…)

– Voyons, Mayéla, soyons raisonnables, ne cédons pas à l’émotion…

– « L’émotion est nègre et la raison hellène », missié.

– Il faut être juste. La colonisation a eut ses bons et ses mauvais côtés comme toute chose. D’ailleurs, je ne sais pas si vous le savez, mais j’ai écrit des articles contres certains abus de la période coloniale et même de la période que vous appelez néo-coloniale. Mais d’un autre côté, la colonisation a laissé des routes, des écoles, des hôpitaux.

– La colonisation n’a rien laissé, ou plutôt si : un vide, monsieur, un gouffre ! Ne me resservez plus ces salades ! Je la connais votre hypocrisie. Vous nous offrez l’amitié, mais quelle amitié ? Rien ne compte pour vous Occidentaux, que l’argent, le gain. L’amitié, une longue histoire commune, tout cela ne vous dit rien. Comment vous croire lorsque, pour gagner un peu de sous, vous n’hésitez pas à vendre des armes à l’Afrique du Sud contre le sang des Africains, ces Africains qui étaient dans les mêmes rangs que vos soldats pendant deux guerres mondiales, guerres où ils n’avaient rien à gagner…

– Nous ne vendons que des armes défensives…

– Défensives contre qui ? La Russie, la Chine, qui sont à des milliers de kilomètres de là ? Non, monsieur l’expert blanc, nous commençons à vous comprendre. L’argent, le gain, l’intérêt, c’est tout le langage que vous comprenez. La realpolitik, n’est-ce pas ? On s’est assez fait baiser ! Je suis solidaire de tous ces gens que vous voyez là-bas en train de danser, je suis l’un d’eux. Croyez-le ou non, ces gens-là sont sincères, ce que vous n’avez jamais été. Alors, il y a des choses que vous ne saisirez jamais. Il y a plus que l’argent entre vous et nous. Nous n’avons pas d’argent, qu’importe, puisque nous avons le temps et l’espace ? Regardez nos amples vêtements, nos grands boubous : nous pouvons nous y mouvoir largement ; en Afrique tout finit par s’arranger parce que nous avons le temps, nous avons une marge d’erreur humaine plus grande, pouvez-vous comprendre cela ? Tout n’est pas question de vie ou de mort. Vous ne saurez jamais pourquoi j’aime l’Afrique malgré tout ce que vous lui reprochez, malgré tout ce que je peux lui reprocher. Je critique l’Afrique parce que je l’aime, vous, parce que vous croyez détenir la vérité qui ne peut qu’être occidentale et blanche. Quand vous aurez fait assez de sous, vous vous en irez chez vous écrire des bouquins sur ce que vous avez vu ici, on vous consultera à la radio et à la télé comme expert des problèmes africains, ce qui vous fera gagner encore pas mal de sous. Critiquez, monsieur, dites que l’Afrique est mal partie, que le bonheur se trouve en Occident. Mais sachez une chose, je ne désespèrerai jamais de l’Afrique. Bonsoir, monsieur l’expert.

4 réflexions sur “Un fusil dans la main, un poème dans la poche d’Emmanuel Dongala

    • J’en suis ravie ! Malheureusement, il te faudra le trouver d’occasion puisqu’il n’est plus édité. Ça me chagrine de voir un tel chef-d’oeuvre tomber aux oubliettes… Cela dit, Dongala a écrit de nombreux autres livres qui sont tout autant réussis !

      Aimé par 1 personne

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