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la plantationPrésentation de l’éditeur : Le Zimbabwe était leur terre, leur domaine, leur paradis… Jusqu’au jour où le « Président élu démocratiquement à vie » décide d’exproprier ces derniers Blancs qui se croyaient les rois du monde, les réduisant à la lutte ou à l’exil. Blues a dix-huit ans. Ses cheveux d’or et son caractère farouche enflamment tous les désirs. Fille d’un grand propriétaire terrien, sûre de sa supériorité et de son éducation, elle a vécu sur un nuage de privilèges, aimée, choyée, courtisée. Mais sous sa peau blanche bat le cœur d’une femme née de cette terre d’Afrique qu’elle aime tant, et pour laquelle elle est prête à se battre et à mourir… Pour la première fois, un grand écrivain noir se met dans la peau des Blancs, des colonisateurs. Avec cette fresque tumultueuse et passionnée, Calixthe Beyala a réussi un véritable Autant en emporte le vent africain, peuplé d’êtres violents et chimériques, rusés et naïfs, Noirs et Blancs qui peinent à inventer ensemble une vie nouvelle.

Éditions Livre de poche – 414 pages

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 21,80 euros

Poche : 7,10 euros

Ebook : 8,99 euros

Après une laborieuse lecture de Bienvenue au club, Jonathan Coe m’a demontré via Testament à l’anglaise qu’il ne fallait jamais s’arrêter sur un échec. C’est donc riche de cette leçon que j’ai décidé de faire fi de ma déception post-Femme nue femme noire pour me lancer dans un nouveau roman de Calixthe Beyala, La Plantation, véritable Autant en emporte le vent africain. Après la lorgnette de l’histoire noire-américaine dans Love de Toni Morrison, je me suis donc envolée pour le Zimbabwe avant de continuer très prochainement ma triangulation avec Karel Schoeman (Afrique du Sud), Maryse Condé (Guadeloupe) et Emmanuel Dongala (Congo).

Pour l’heure, l’Afrique australe. Plus qu’une histoire passionnante, c’est une véritable plongée dans un pays que je ne situais que vaguement sur la carte du continent africain. Du passé colonial à la dictature de Mugabe, ce roman nous présente les déchirures de l’ancienne Rhodésie du Sud sous un angle extrêmement novateur puisque l’auteur, africaine, se place du côté des Blancs qui, descendants de l’Envahisseur, sont devenus les parias d’une nation qui les a vu naître et dont les habitants depuis la nuit des temps ne peuvent panser les blessures de l’Histoire, légitimement bien que maladroitement puisque de manière similaire et inversée.

Une vision très cynique de l’évolution des rapports entre noirs et blancs où l’on voit que la haine attise la haine et que les aspirations les plus nobles ont simplement oubliés de prendre en considération la nature profonde de l’homme, quel qu’il soit : prédateur, vengeur, communautariste et autres qualificatifs non moins « glorieux ».

Du côté de ces naïfs à l’inextinguible espoir d’Amour universel, ce roman très réaliste m’a bouleversée au point de m’effrayer davantage, si cela est encore possible, sur l’avenir de l’Homme et de m’empêcher de partager les extraits à voix haute sans pathétiquement fondre en larmes.

Dans quel monde vit-on ? Où va-t-on ? L’Homme a-t-il résolument, bien qu’inconsciemment, décidé de tout mettre en œuvre pour éteindre son espèce, damnée, après avoir entrepris à grande échelle d’éradiquer des pans entiers de l’écosystème ?

Extraits :

– Je ne donnerai pas mon argent à un pauvre sous prétexte qu’il est pauvre, Ernest. Sais-tu pourquoi ? Il m’en demandera toujours plus jusqu’à ce que je sois ruinée. C’est essentiellement ça qui est à l’origine de la corruption dans ce pays d’ailleurs. Quand un membre d’une famille occupe un poste important, les autres le sucent jusqu’au sang, parce qu’ils veulent leur part. Et le petit possédant est obligé pour survivre de voler dans les caisses, jusqu’au jour où il est coincé et où on le jette à la rue. L’homme est un prédateur. C’est dans sa nature.

« Est-ce cela, l’amour, cette chose dont les poètes, le théâtre, l’opéra exaltent les délices et les tourments et pour laquelle beaucoup d’amants sont prêts à mourir ? Cet extraordinaire frisson, puis plus rien ? Où est passée l’ivresse de ce matin ? »

– Pourquoi veux-tu apprendre à lire et à écrire à ton âge ? lui demandait-on.

– Parce que la vie est comme un serpent, disait-elle en posant une main fatiguée sur son dos. Elle a besoin de changer de peau.


– Pourquoi ne me réponds-tu pas, Gandoma ? Tu sais ce que je crains le plus au monde ? C’est que chacun prenne ce qu’il y a de pire chez l’autre et perde le meilleur de lui-même. C’est ce qui se passe en ce moment, n’est-ce pas ? Les Noirs sont en train de devenir de mauvais Blancs.

– J’ai trop de soucis pour penser à cela, Patron. Ce que je sais, c’est qu’un violeur peut avoir autant de générosité qu’un homme bon après avoir commis son crime. Il peut même être particulièrement bon et particulièrement heureux. C’est ce que je pense de votre père, Monsieur.

– Tu as quand même des sentiments, n’est-ce pas, Gandoma ? Tu sais aimer et haïr, n’est-ce pas ? Par exemple moi. Je suis sûr que tu me détestes parce que je t’ai renvoyé.

– Je ne suis pas fou, Monsieur.

Cette réponse rendit Erwin perplexe. Il ne savait pas dans quel sens l’interpréter. Comme tous les Blancs ici, il savait les choses qu’il fallait savoir sur les Africains, c’est-à-dire l’essentiel. Il avait eu dans son enfance un camarade de jeux noir. Il s’était aperçu que les Noirs utilisaient un crypteur lorsqu’ils parlaient aux Blancs. C’était un don développé par les souffrances du passé, dont ils avaient fait un art dans le domaine de la communication. Ils accueillaient les propos des Occidentaux et y réagissaient avec une subtilité qui faisait croire aux Blancs qu’on était en famille, entre potes et complices. Mais même les « amitiés » que l’on pouvait développer avec des Noirs « évolués » n’étaient en fait qu’une allégeance susceptible du jour au lendemain de dégénérer en haines sournoises qui mijotaient depuis des lustres sur les braises de l’histoire : celles de l’esclavage et de la colonisation.

Quelques Noirs qui veillaient à la sécurité des abonnés lui lancèrent :

– Ne vous éloignez pas de l’enceinte, Mademoiselle.

Puis, ils continuèrent à se jeter des blagues dans une rhétorique d’enfer.

« Eux au moins éprouvent les mêmes haines pour les Blancs et savent pourquoi ils doivent les détester », se dit Blues en se laissant glisser sous un palmier. L’espace d’un instant, elle envia ses pauvres Noirs qui partageaient des souffrances communes.  » Ah ! si j’avais été noire, tout aurait été plus simple, se dit-elle. Mais voilà, je ne suis pas noire. Je suis une fausse Blanche. Je ne comprends rien à cette politique de classes sociales, à cette hiérarchisation des individus et des races. » Le sang lui battit dans les oreilles. Un léger vent souffla sur son visage. « Oubliez-moi, eut-elle envie de crier. Ne m’obligez pas à rentrer dans votre jeu. Embrassez qui vous voulez, la haine ou l’amour, la détestation ou la fraternité, mais laissez-moi hors de cette déraison humaine. »

– Mais, que fait ce Blanc avec eux ?

– Tu ne connais pas Ernest Picadilli ? demanda Franck, surpris. C’est un révolutionnaire. Il veut aider les Noirs à récupérer leurs terres.

– Papa m’a parlé de lui, répliqua Blues. Son comportement est illogique. Il est blanc après tout.

– C’est le principe du yin et du yang, ma petite. Il faut bien que certains Blancs se sacrifient pour défendre les Noirs contre les Blancs, afin que des imbéciles pensent que, finalement, il existe une véritable fraternité entre les hommes.

– Le peuple ? demanda Rosa, sceptique. Qu’est-ce que le peuple a à voir là-dedans ? Hier comme aujourd’hui, personne n’a jamais pensé au peuple, même pas vous, qui n’êtes en réalité qu’un paumé. On le manipule ! On le brandit comme un épouvantail ! On s’en sert, mais jamais pour son bien ! Les Français ont fait une révolution au nom du peuple : qu’en a-t-il tiré ? Les exploiteurs ont juste changé de vêtements.

A regarder leurs fringues offertes par l’armée et leurs matériels à massacre neufs, on se serait cru dans un de ces pays du Nord, où l’on soigne gratuitement le cancer, où la machine à fric permet de laisser mourir les vieux dans des hospices et où les hommes crèvent de trop bouffer.

– Qu’est-ce que cela vous fait d’arrêter des pauvres innocents ?

– Il n’y a pas au monde d’innocents, monsieur Cornu. Il n’existe que des êtres dont on ignore les crimes.

– C’est trop injuste ! cria John. Ils nous disent qu’ils ont besoin des terres pour les paysans. Jusqu’à présent seuls les proches du Président élu démocratiquement à vie ont bénéficié de ces mesures. Les paysans eux attendent toujours.

– C’est du vol organisé, renchérit Alex. C’est scandaleux !

– Oui, mais en dehors de nous, personne ne semble s’en plaindre, dit Blues.

– Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi les Noirs sont si apathiques ? demanda Alex. Ces gens-là semblent tout accepter : l’esclavage, l’apartheid, la colonisation, les dictatures, et j’en passe !

C’était son amour pour Blues qui lui filait un mauvais coton. Il s’en remettait en question. Il ne voyait pas très bien par où il avait péché, sinon qu’il se doutait d’une minuscule erreur : il ne regardait les femmes que de l’extérieur. Il admirait leurs fesses calebassées, leurs reins à tournis, les flèches de leurs seins. Jamais il ne s’était aperçu qu’elles étaient une mer de contradiction, un univers entremêlé d’un tourbillon d’étoiles qui font route vers des galaxies tourmentées par des vents terrifiants. Jamais il n’avait vu qu’elles étaient capables de déconstruire l’homme si elles le voulaient, parce qu’elles seules connaissaient les secrets de son enfantement.

2 réflexions sur “La Plantation de Calixthe Beyala

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