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l'oural en plein coeurDes steppes à la taïga sibérienne.

Présentation de l’éditeur : Dans L’Oural en plein cœur  se mêlent deux quêtes, l’une amoureuse, l’autre ethnographique. Passionnée par les peuples en sursis, Astrid Wendlandt se lance sur les traces des derniers autochtones de l’Oural, vaste chaîne de montagnes qui sépare l’Europe de l’Asie. Partie pour retrouver son ancien amour, un rockeur de Tcheliabinsk, elle va s’aventurer dans une recherche qui peu à peu déjoue ses plans, échappe à ses objectifs. À la place d’une civilisation ancienne, elle trouve un monde en devenir. Des mois durant, elle côtoie des familles qui ont fait un bras d’honneur à la société, des communautés vivant en semi-autarcie, des esprits libres et des âmes échouées. L’Oural semble être le conservatoire des folies et des espoirs d’une humanité russe qui se cherche.

Éditions Albin Michel – 216 pages

Depuis le 30 avril 2014 en librairie.

Ma note : 3,5 / 5

Broché : 19,50 euros

Si tu veux faire rire Dieu, raconte-lui tes plans.

Rarement exergue aura été choisi avec autant d’à-propos. Ce proverbe russe (!) est l’illustration parfaite du fossé entre l’idée de départ de l’auteur et le résultat de L’Oural en plein cœur.

Au départ, Astrid Wendlandt souhaitait réitérer l’expérience de la découverte d’une ou plusieurs des dernières communautés autochtones de l’Oural comme elle l’avait vécu avec les Nénetses, Samoyèdes vivant à proximité du cercle polaire, nomades pêcheurs et éleveurs de rennes, dont elle avait conté la rencontre dans Au bord du monde, une vagabonde dans le Grand Nord sibérien aux Éditions Robert Laffont en 2010. Elle souhaitait par la même occasion renouer avec un amour de jeunesse, perdu de vue une quinzaine d’années auparavant.

À l’arrivée, le rendez-vous communautaire est loin d’être manqué mais plutôt inattendu puisqu’en lieu et place d’un regard sur le passé d’une civilisation perdue, Astrid Wendlandt découvre et observe une collectivité naissante – utopique ? en devenir ? – d’érudits vivant en quasi autarcie au milieu de rien, rejouant les idéologies hippies ou beatniks en prônant la communion avec la nature, le retour à la terre selon les préceptes de leur texte de référence Anastasia, la chamane de la taïga sibérienne ainsi que le rejet de la société de consommation, de cette Russie de Poutine matérialiste et corrompue. Quant à sa quête amoureuse, l’auteur est tout aussi loin de ses aspirations premières mais pas moins déçue par ce que lui réserve l’inattendu…

De cette aventure un peu folle à mi-chemin du témoignage journalistique et du récit autobiographique, l’auteur donne à contempler une terre mystérieuse, puissante, inquiétante, magique, qui ne donne que ce qu’elle veut bien donner et non ce qu’on veut lui prendre. L’acuité du regard de la globe-trotteuse est traduite par des descriptions des paysages grandioses dignes des plus belles cartes postales, faisant de cette lecture un vrai dépaysement. La franco-canadienne brosse aussi sans jugement le portrait d’une Russie nouvelle, tentant, après des régimes excessifs et dévastateurs, de trouver son équilibre entre hyper-capitalisme et pauvreté extrême.

L’Oural en plein cœur est l’occasion de découvrir une femme fascinante, audacieuse, aventureuse, moderne, placide et tolérante, qui explore les confins de la Russie depuis presque vingt ans, pour le Moscow Times, le Financial Times ou encore la Reuters. Cette érudite bardée de diplômes (russe, science po, finance et droit international) qui aurait pu se cantonner aux bureaux confortables et prestigieux dignes de son rang a choisi d’être le pendant féminin de Sylvain Tesson qui dit d’ailleurs de L’Oural en plein cœur que « jamais un livre ne nous avait autant convaincus que le voyage est une métamorphose ». Parce que finalement, tel est le message de ce récit : le voyage physique s’accompagne toujours d’un voyage intérieur et la seule règle qui vaille est la sérendipité.

Cette double histoire d’amour, sentimentale et géographique, se lit simplement et offre un regard intéressant sur une contrée méconnue. La dimension personnelle et introspective du récit est une réelle valeur ajoutée à un document qui aurait pu être froidement journalistique.

Vous aimerez sûrement :

Aime la guerre ! de Paulina Dalmayer, Le roman de Saint-Pétersbourg de Vladimir Fédorovski, Des nouvelles d’Alain de Guibert, Keler et Lemercier, La lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson, Purge et Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen, Quand nous étions révolutionnaires de Roberto Ampuero, Passager de la fin du jour de Rubens Figueiredo, L’histoire de l’Histoire d’Ida Hattemer-Higgins, La rive sombre de l’Èbre de Serge Legrand-Vall…

Extraits :

Le voyage sert à tordre le cou aux idées reçues et à affûter son regard.

La dimension infinie du pays ouvre l’esprit de celui qui le contemple. La Sibérie est l’un des derniers endroits où l’on peut encore disparaître, vivre à des centaines de kilomètres du premier village et imaginer qu’il reste encore des forêts vierges des pas de l’homme. Après la Sibérie, plus rien ne semble sauvage en Europe.

Il faut faire confiance à la vie et lâcher prise pour faire place au meilleur.

On ne choisit pas ses coups de foudre.

Lorsqu’une poussée de folie s’annonçait, je pensais à Érasme. Le théologien néerlandais soutenait que la folie était le plus haut seuil de lucidité.

« Accordez aussi aux fous une qualité qui n’est pas à dédaigner : seuls, ils sont francs et véridiques. »

Loin de ma famille et de mes amis – je ne savais pas si j’en avais encore car on ne m’avait toujours pas écrit – je n’avais de compte à rendre à personne. C’est l’un des avantages à être seule au monde…

S’entourer de livres, c’est choisir ses amis, disait-il.

Dans l’univers post-soviétique, comme dans la jungle, il régnait un ordre immuable, une hiérarchie. La chaîne alimentaire se résumait ainsi : en bas les ouvriers qui se faisaient exploiter par les patrons, au milieu les patrons qui se faisaient racketter par les voyous, plus haut les mafieux qui se faisaient escroquer par les huiles de la milice et, au sommet, la milice qui rendait des comptes au gouvernement local. Chaque strate était ainsi contrôlée. Très vite, le Russe comprenait qu’il lui était impossible de gagner sa vie honnêtement. Tout business impliquait combines, pots-de-vin, pactes et entourloupes. Les plus scrupuleux se faisaient avoir par les véreux. L’ivresse de la richesse, un sentiment qui fut presque inexistant pendant près de soixante-quinze ans de communisme, avait éveillé les pires démons, brisé toute forme de droiture morale et étouffé toute conscience.

Les Russes étaient soumis à une expérience inédite depuis l’échec du communisme. Ils me faisaient penser à des souris de laboratoire dont on testait l’endurance face à une forme d’anarchie extrême. Il s’agissait pour eux de survivre dans une société où tous les coups étaient permis. Il était impossible de se laisser aller ou de faire confiance. On ne pouvait compter sur rien ni sur personne, il fallait vivre à la seconde et accepter l’inconnu. La peur de l’autre était constante. Dans cette Russie-là, j’étais même arrivée à douter de la bienveillance du genre humain.

Mais l’Oural des années 1990 était aussi l’un des seuls endroits au monde où les plus folles ambitions trouvaient leur place et où les rêves les plus insensés étaient encouragés. Cet endroit me révulsait autant qu’il me fascinait, il m’effrayait et me rassurait en même temps.

Trois mois de bonheur, de magie. Dans ma vie, il y aurait un avant Micha et un après.

Mais ce garçon me ferait connaître aussi la solitude de la compagne du musicien. Aussi forts que soient les sentiments, aussi intense que soit la passion, la fille passe toujours après l’œuvre. Est-ce qu’une femme, qu’elle soit musicienne, peintre ou poète, sacrifie plus difficilement son cœur sur l’autel de l’art qu’un homme ?

Grâce à lui, je suis devenue un être plus libre. Notre rencontre m’a aidée à tracer mon sillon loin des regards, à me détacher des choses matérielles et à rejeter les pressions sociales du microcosme parisien dans lequel je suis née. Micha m’a fait comprendre la suprématie de la volonté sur la possibilité des choses.

Les moments importants ne se passent jamais comme on se les imagine. On s’attend toujours au pire et, bizarrement, on est aussi soulagé que déçu si tout se passe comme on le voulait. Chacun est vraiment son pire ennemi.

Les Russes s’imaginent à tort que leurs ressources sont à la mesure de leur horizon – illimitées. Il se pourrait qu’un jour la Sibérie rétrécisse. Les Chinois sont déjà en train de coloniser l’Extrême-Orient russe. La population décline à cause de la précarité et des ravages de l’alcool. Pourtant, ce pays est l’un des plus riches au monde. Encaissant des revenus pharaoniques tirés du gaz et du pétrole, la Russie aurait les moyens de se doter d’hôpitaux et d’écoles modernes, de belles autoroutes et d’une vraie sécurité sociale. Et pourtant, l’espérance de vie moyenne y est de soixante ans, celle d’un Yéménite, et les infrastructures de nombreuses régions, comme celle-ci, ne sont pas plus développées que celles d’un pays africain.

Les grosses fortunes ont été bâties grâce à la corruption. Au lieu de remplir les caisses de l’État, l’argent a été siphonné, détourné, placé dans des comptes en Suisse, à Chypre et aux îles Caïman. Les nouveaux barons russes se sont offert des villas sur la Côte d’Azur et des hôtels particuliers dans les quartiers chics de Londres et de Paris. Aujourd’hui, la Russie est un prince en haillons. Et personne ne lui fait plus de révérence.

– Marcher dans la toundra, c’est changer de dimension, lui dis-je, portée par la vodka. C’est perdre ses repères, prendre la haute mer, se réduire à une petite fleur dans l’univers, à un atome dans l’atmosphère. Tu comprends ?

Un grand merci au magazine ELLE et aux Éditions Albin Michel pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre dans le cadre du Grand Prix des Lectrices ELLE 2015.

2 réflexions sur “L’Oural en plein coeur d’Astrid Wendlandt

  1. Pingback: Women’s Lands de Françoise Flamant | Adepte du livre

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