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debout-payéPrésentation de l’éditeur : Le livre que Franz Fanon n’a pas écrit sur la société de consommation. Debout-Payé est le roman d’Ossiri, étudiant ivoirien devenu vigile après avoir atterri sans papier en France en 1990. C’est un chant en l’honneur d’une famille où, de père en fils, on devient vigile à Paris, en l’honneur d’une mère et plus globalement en l’honneur de la communauté africaine à Paris, avec ses travers, ses souffrances et ses différences. C’est aussi l’histoire politique d’un immigré et du regard qu’il porte sur notre pays, à travers l’évolution du métier de vigile depuis les années 1960 — la Françafrique triomphante — à l’après 11-Septembre. Cette épopée familiale est ponctuée par des interludes : les choses vues et entendues par l’auteur lorsqu’il travaillait comme vigile au Camaïeu de Bastille et au Sephora des Champs-Élysées. Gauz est un fin satiriste, tant à l’endroit des patrons que des client(e)s, avec une fibre sociale et un regard très aigu sur les dérives du monde marchand contemporain, saisies dans ce qu’elles ont de plus anodin — mais aussi de plus universel.

Éditions Le Nouvel Attila – 168 pages

Depuis le 28 août 2014 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 17 euros

Nombreux sont ceux qui reprochent à la littérature française / francophone d’être par trop souvent morose. S’il était besoin d’un livre pour démontrer qu’il ne faut jamais généraliser, il a paru, il est de Gauz.

Armand Patrick Gbaka-Brédé de son vrai nom, Gauz signe un premier roman brillant et follement amusant, humour noir garanti au double sens du terme.

Cette pépite de la rentrée littéraire donne la voix à ceux qu’on ne voit pas – ou plutôt qu’on ignore -, qui d’habitude se taisent et doivent tout voir : les debout-payés comme on les appelle dans la communauté africaine à Paris, les men in black des entrées de magasins, en d’autres termes, les vigiles.

Au travers du regard de l’un d’eux qui observe vivre ses contemporains, l’écrivain propose une représentation sans concession de la société de consommation. Un monde qui achète comme il respire et dont les nouveaux lieux de culte sont les enseignes des magasins érigées en temples de la consommation.

Au-delà du portrait du vigile observateur, injustement présupposé inculte par le racisme ordinaire mais derrière lequel se cache un individu avec son histoire, sa culture, Debout-payé est une véritable fresque de l’immigration africaine, depuis les années soixante avec l’arrivée de Le Pen au gouvernement jusqu’à l’après 11 septembre et son cortège de paranoïas. Et d’observer, sur plusieurs générations (âge de plomb, de bronze et d’or) et au gré des politiques qui se succèdent, la vie de ces hommes, souvent sans papiers, condamnés aux petits boulots et pour lesquels la carrière de vigile s’érige en destinée de père en fils.

Roman poétique aux airs d’étude historique, anthropologique et sociologique, le texte alterne entre les saynètes d’observation du vigile desquelles naissent des théories parfois désopilantes, souvent dégradantes pour les dindons grotesques de la farce marketing que sont devenus les gens et les récits de vie de ces FrançAfricains.

Si le regard aiguisé est féroce, il est surtout attentif à l’autre tout en n’épargnant personne, souvent triste, toujours ironique mais jamais méchant. L’auteur a tout à la fois la pertinence du peintre réaliste et l’impertinence du caricaturiste. Son sens de l’observation est servi par une écriture incisive, rythmée, racée et un phrasé moderne et littéraire à la fois. La voix nouvelle de Gauz s’impose dès son coup d’essai. Aujourd’hui photographe, documentariste, directeur d’un journal économique satirique et scénariste, ce diplômé en biochimie un temps sans-papiers est une délicieuse révélation incontournable de la littérature africaine et francophone. Une virée littéraire jubilatoire à ne manquer sous aucun prétexte !

L’auteur parle de son livre.

Vous aimerez sûrement :

L’idiot du palais de Bruno Deniel-Laurent, La lamentation du prépuce de Shalom Auslander, Le Libraire de Regis de Sa Moreira, La couleur des sentiments de Kathryn Stockett, God save la France de Stephen Clarke, 99 Francs de Frédéric Beigbeder, Aya de Yopougon (BD) de Marguerité Abouet et Clément Oubrerie, L.A. Story de James Frey, Les Lisières d’Olivier Adam, Bloody Miami de Tom Wolfe, Rainbow Warriors d’Ayerdhal, Tant que je serai noire de Maya Angelou, Travaux forcés de Mark SaFranko…

Extraits :

Congolais, ivoiriens, maliens, guinéens, béninois, sénégalais, etc., l’œil exercé identifie facilement les nationalités par le seul style vestimentaire. La combinaison polo-Jean’s Levi’s 501 des Ivoiriens ; le blouson cuir noir trop grand des Maliens ; la chemise rayée fourrée près du ventre des Béninois et des Togolais ; les superbes mocassins toujours bien cirés des Camerounais ; les couleurs improbables des Congolais de Brazza et le style outrancier des Congolais de Stanley… Dans le doute, c’est l’oreille qui prend le relais car dans le bouche d’un Africain, les accents que prennent la langue française sont des marqueurs d’origine aussi fiable qu’un chromosome 21 en trop pour identifier le mongolisme ou une tumeur maligne pour diagnostiquer un cancer. Les Congolais modulent, les Camerounais chantonnent, les Sénégalais psalmodient, les Ivoiriens saccadent, les Béninois et les Togolais oscillent, les Maliens petit-négrisent…

La formation est des plus minimaliste, aucune expérience n’est particulièrement exigée, les regards sont volontairement bienveillants sur les situations administratives, le profil morphologique est prétendument adéquat. Profil morphologique… Les noirs sont costauds, les noirs sont grands, les noirs sont forts, les noirs sont obéissants, les noirs font peur. Impossible de ne pas penser à ce ramassis de clichés du bon sauvage qui sommeille de façon atavique à la fois dans chacun des blancs chargés du recrutement, et dans chacun des noirs venus exploiter ces clichés en sa faveur.

BIENTÔT HÉRITIÈRE. Après plus d’une heure à tourner dans le magasin sans finalement rien prendre, une femme s’adresse à une très vieille dame courbée sur sa canne :  » Maman, allons en face chez New Look, il y a une nouvelle démarque. »

Dans la chaleur caniculaire de l’été, la vieille dame, visiblement exténuée, bouche ouverte mais sans broncher, suit péniblement sa fille.

« % ». Telle une bite au milieu de ses gonades, le signe « % » frappé sur de nombreuses affichettes qui pendent du faux-plafond, se balance au-dessus des têtes de toutes ces femmes excitées par les soldes.

QUAND SONNE LE PORTIQUE. Le portique de sécurité sonne quand quelqu’un sort ou entre avec un produit qui n’est pas démagnétisé. Ce n’est qu’une présomption de vol, et dans 90% des cas, le produit a été payé en bonne et due forme. Mais il est impressionnant de voir comme presque tout le monde obéit à l’injonction sonore du portique de sécurité. Presque jamais, personne ne la transgresse. Mais les réactions divergent selon les nationalités ou les cultures.

– Le Français regarde dans tous les sens comme pour signifier que quelqu’un d’autre que lui est à l’origine du bruit et qu’il le cherche aussi, histoire de collaborer.

– Le Japonais s’arrête net et attend que le vigile vienne vers lui.

– Le Chinois n’entend pas ou feint de ne pas entendre et continue son chemin l’air le plus normal possible.

– Le Français d’origine arabe ou africaine crie au complot ou au délit de faciès.

– L’Africain se pointe le doigt sur la poitrine comme pour demander confirmation.

– L’Américain fonce directement vers le vigile, sourire aux lèvres et sac entrouvert.

– L’Allemand fait un pas en arrière pour tester et vérifier le système.

– L’Arabe du Golfe prend un air le plus hautain possible en s’arrêtant.

– Le Brésilien lève les mains en l’air.

– Un jour, un homme s’est carrément évanoui. Il n’a pas pu donner sa nationalité.

Un grand merci à Entrée Livre et aux Éditions Le Nouvel Attila pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

16 réflexions sur “Debout-payé de Gauz

  1. Je l’ai lu dans le cadre du prix FNAC , il n’est pas allé en finale …
    Sujet TRÈS original ! Un livre-découverte, même si je n’ai pas le même enthousiasme que toi. Tu as très bien choisi les extraits, cela fait une très (trop;) bande-annonce

    Aimé par 1 personne

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