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une constellation de phénomènes vitauxPrésentation de l’éditeur : Dans un village enneigé de Tchétchénie, Havaa, une fillette de huit ans, regarde, cachée dans les bois, les soldats russes emmener en pleine nuit son père, accusé d’aider les rebelles. De l’autre côte de la rue, Akhmed, son voisin et ami de sa famille, observe lui aussi la scène, craignant le pire pour l’enfant quand les soldats mettent le feu à la maison. Mais quand il trouve Havaa tapie dans la forêt avec une étrange valise bleue, il prend une décision qui va bouleverser leur vie. Il va chercher refuge dans un hôpital abandonné où il ne reste qu’une femme pour soigner les blessés, Sonja Rabina. Pour Sonja, chirurgienne russe talentueuse et implacable, l’arrivée d’Akhmed et de Havaa est une mauvaise surprise. Exténuée, débordée de travail, elle n’a aucune envie de s’ajouter ce risque et cette charge. Car elle a une bonne raison de se montrer prudente : accueillir ces réfugiés pourrait compromettre le retour de sa sœur disparue. Pourtant, au cours de cinq jours extraordinaires, le monde de Sonja va basculer et révéler l’entrelacs de connexions qui lie le passé de ces trois compagnons improbables et décidera de leur destin. À la fois récit d’un sacrifice et exploration du pouvoir de l’amour en temps de guerre, Une constellation de phénomènes vitaux est surtout une œuvre portée par le souffle profond de la compassion, vers ce qui doit être et ce qui demeure. Un premier roman majestueux qui révèle l’histoire d’un pays et d’un peuple martyr.

Traduit de l’anglais par Dominique Defert.

Éditions Jean-Claude Lattès – 440 pages

Depuis le 20 août 2014 en librairie.

Ma note : 4,5 / 5

Broché : 22 euros

Ebook : 15,99 euros

Une constellation de phénomènes vitaux n’a beau avoir paru qu’aujourd’hui dans les librairies françaises, il a commencé à faire parler de lui bien avant son jour officiel de sortie. Ce premier roman de l’américain Anthony Marra, d’ores et déjà traduit dans treize pays, a été salué par la critique comme l’un des meilleurs romans américains parus en 2013, récompensé par le prestigieux Prix du premier roman du National Book Critics Circle et fait partie de la sélection de la 13e édition du Prix du Roman Fnac 2014. Sa plus grande distinction étant peut-être d’avoir été mentionné dans le prestigieux New York Times comme le potentiel Guerre et Paix du XXIe siècle, excusez du peu !

Tirant son titre mystérieux de la définition du mot « vie » dans un dictionnaire médical russe, ce roman met en scène des destinées savamment imbriquées au cœur d’une Tchétchénie divisée, déchirée, dévastée, rarement mise en scène par la littérature. Si l’intrigue s’appuie sur l’histoire complexe de cette région caucasienne, elle est essentiellement centrée sur un village fictif et tourne autour de gens simples qui essaient simplement de se tenir le plus loin possible de la route de l’occupant russe et de celle des rebelles. Des protagonistes qui sont moins des personnages que des personnes que le lecteur apprend à connaître et dont il se soucie de plus en plus tant la pression va croissant dans leur vie.

Principalement axé autour de cinq journées de 2004 durant la seconde guerre tchétchène, la narration opère régulièrement des flashbacks jusqu’à dix ans plus tôt durant le premier conflit. Cinq journées longues et déterminantes pour chacun des héros (une petite fille accompagnée par un homme et une femme tous deux médecins) comme des personnages pas si secondaires que cela, qui ont tous en commun la perte d’êtres chers. Cinq journées seulement, qui auraient du faire l’objet d’une histoire somme toute assez courte, n’était le talent de l’auteur à naviguer dans ce temps de manière impérative pour comprendre tout ce qui se joue sous les yeux d’un lecteur pétrifié et impatient de connaître le fin mot de cette histoire emplie de coïncidences parfois heureuses, souvent dramatiques, comme seule la vraie vie en est capable. Et la chronologie d’être rappelée sur une simple échelle linéaire en début de chapitre, tant il est aisé de croire que le récit se passe au XIXe siècle.

Si les destinées sont nombreuses, celle au cœur de toutes est l’existence et le devenir engagé de cette petite Havaa érigée en symbole de l’humanité et de l’espoir. Avec un sens de la description, du suspens et de l’émotion, Marra bâtit un récit horrifiant. Mais si les atrocités s’accumulent, l’idée fondamentale qui règne tout au long de ce roman est que, fort de la résilience et de la faculté d’adaptation propre à l’homme et plus encore à l’enfant, l’on peut rire de tout et peut-être s’en sortir.

Roman dur de la trahison, de la solidarité et de l’espérance, Une constellation de phénomènes vitaux est une définition bouleversante de la vie et de l’homme. Il est d’autant plus étonnant que l’auteur parvienne à ce point à transporter et à laisser penser qu’il maîtrise son sujet alors qu’il ne connaissait rien à la Tchétchénie, ni à la médecine avant d’entreprendre sa première œuvre. Comme il le dit lui-même, « il est moins important de mettre le bon arbre au bon endroit que d’avoir des personnages émotionnellement réalistes« .

En écrivant son premier livre et le premier texte anglais évoquant la Tchétchénie, Anthony Marra a souhaité réhabiliter une origine entâchée par les attentats du marathon de Boston. Mais avant tout, il a souhaité composer un texte poignant et pénétrant capable de faire pleurer et rire mais surtout apte à souligner qu’au plus profond de la monstruosité humaine se cache toujours ne serait-ce qu’un soupçon de bonté. Un texte incontournable à bien des égards en somme.

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Extraits :

À l’exception de ses études à l’école de médecine, Akhmed avait passé sa vie entière à Eldàr ; il ne pouvait plus se fier au système des clans, les taïps, qui avaient résisté à un siècle de tsarisme, puis à un autre de lois soviétiques, pour imploser finalement pendant la guerre d’indépendance. De retour en 1999, après une trêve trop anarchique pour être appelée la paix, la guerre avait déchiqueté le taïp du village en unités d’allégeance de plus en plus petites, jusqu’à ce que les liens de loyauté se limitent à ceux unissant parents et enfants. L’abattage, le seul secteur économique stable du village, avait cessé dès les premiers bombardements. Sans plus de perspectives d’avenir, ceux qui n’avaient pu émigrer portaient les armes pour les rebelles ou jouaient les indics pour les Russes. Il fallait bien survivre.

– On a tout déménagé en trauma et à la maternité, expliqua-t-elle. Ce sont les seuls services encore ouverts.

– Trauma et maternité…

– Cocasse comme association, non ? Dans ce pays, finalement, soit on baise, soit on se vide de son sang.

Ce même petit frère dont les doigts seraient lacérés par les mêmes fils électriques qui auront brûlé les chairs de son aîné jusqu’aux os, se tiendrait au-dessus de la fosse commune que son aîné aura creusée de ses mains ; et il tomberait dedans, comme lui  – quoiqu’il lui faudrait six minutes et quatre balles de plus pour mourir -, et serait enseveli à une portée de bras de son cadavre. Ce petit frère dont les os, avec le temps, trouveraient ceux de son aîné, et qui, à un instant encore indéterminé du futur, exaucerait le vœu chéri de sa mère : que ses garçons se retrouvent, où qu’ils aillent, où qu’ils soient.

Akhmed expliquera plus tard que le coupe-boulon avait sectionné chaque doigt si proprement, qu’il ne subsistait par le moindre fragment de peau pour refermer la plaie sur l’os, que malgré les dix morceaux de ruban adhésif placés pour refermer les chairs le temps du voyage depuis la Décharge, l’infection était davantage une menace que la perte de sang, et qu’il n’avait eu d’autre choix que de cautériser à la sauvage, de presser chaque doigt comme autant de mégots de cigare sur la lame chauffée à blanc d’un couteau de boucher.

Mais en se comparant à ses camarades de classe, destinées pour la plupart à un mariage arrangé, elle se rendit compte qu’en Tchétchénie la gravité appuyait plus fort sur les femmes que sur les hommes.

Le mur de Berlin tomba, et l’Union soviétique se mit à vaciller. Les républiques autonomes se détachaient du bloc comme autant de cailloux d’un rocher. Les rapports de production pétrolière, d’ordinaire soporifique, prirent soudain un sens nouveau. Les champs tchétchènes ne produisaient que treize millions de barils par an, mais la majeure partie du brut sortant des puits étaient raffinés dans les installations de la république. Quatre-vingt-dix pourcent du kérosène de l’aviation soviétique sortait ainsi de Tchétchénie comme une grand partie de l’essence pour l’automobile. Suivant l’étroitesse d’esprit d’un système politique qui, pour construire son économie, avait jugé opportun de tuer d’abord tous ses économistes, l’URSS avait installé ses infrastructures pétrolières aux confins de ses frontières. Quand l’Azerbaïdjan déclara son indépendance, Moscou perdit ses stations de forage. Quand le Kazakhstan et le Turkménistan en firent autant, les deux récupérèrent les réserves immenses de gaz et de pétrole. Le trésor enfoui de la mer Caspienne, qui pouvait éclairer Moscou pendant mille ans, fut lui aussi perdu. Dans les notes urgentes qui passaient sur son bureau, Natasha découvrit les estimations des réserves du Caucase, qui oscillaient, selon les sources, entre  vingt-cinq et cent milliards de barils – l’essentiel de cette manne se trouvant dans de petits États récemment autonomes ; le seul pipeline utilisable pour transporter le pétrole de Bakou jusqu’au marché européen passant par le Tchétchénie.

Quand Ramzan avait l’impression d’être un criminel, il se souvenait qu’un pays sans loi est un pays sans crime.

Un grand merci aux Éditions JC Lattès pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

7 réflexions sur “Une constellation de phénomènes vitaux d’Anthony Marra

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