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la décisionPrésentation de l’éditeur : En 1933, Thomas Mann quitte Munich pour un voyage d’agrément en Suisse, avec sa femme Katia et les petits. Pendant ce temps, dans la patrie, le monde s’écroule. C’est le début de l’exil… Un exil d’abord résigné, jusqu’à ce jour de février 1936 où Thomas Mann se résout à condamner publiquement le régime nazi dans une lettre qu’il destine au Neue Zürcher Zeitung. Lorsque le roman s’ouvre, Thomas Mann pénètre dans l’enceinte du journal pour remettre la lettre à son ami Korodi, mais ce dernier est souffrant et la publication retardée de trois jours. Trois longs jours durant lesquels le doute va s’emparer de lui. Peut-on continuer à être un écrivain lorsqu’on a perdu la reconnaissance de sa patrie, de ses lecteurs ? En tant que père a-t-on le droit de mettre en péril la vie des siens ? Mais en tant qu’homme et citoyen, « lorsqu’on hait le mal de toute son âme, on devra dire adieu au pays natal »…

Traduit de l’allemand par Corinna Gepner.

Éditions Stock – 195 pages

À paraître le 20 août 2014.

Ma note : 3 / 5

Broché : 18,50 euros

Ebook : 12,99 euros

Pour son premier roman, Britta Böhler n’a pas choisi la facilité en prenant le parti de se glisser dans la peau, plus exactement de pénétrer dans la tête, de l’allemand Thomas Mann. Il peut paraître présomptueux pour une auteur non aguerrie de prétendre lire les pensées, se faire l’esprit du Prix Nobel de Littérature 1929, éminente figure de la littérature européenne de la première moitié du XXe siècle, grand écrivain moderne de la décadence, auteur célèbre d’une oeuvre conséquente dont Les Buddenbrook ou encore La montagne magique. Mais Britta Böhler relève le défi avec éloquence, ne risquant aucunement de faire se retourner dans sa tombe l’intellectuel ayant eu à coeur de se faire l’observateur de son siècle, de ses bouleversements et de lutter avec acharnement pour la défense des valeurs mises à mal par les idéologies radicales tristement célèbres de son époque.

Il peut paraître étonnant, voire choquant, de constater les atermoiements d’un tel homme d’esprit quant à sa prise de position contre le nazisme. Là est toute la justesse de l’analyse de Britta Böhler qui met en évidence la difficulté pour un homme de prendre le risque de se retrouver apatride, pour un mari, un père, un ami, de mettre ses proches en danger et pour un artiste d’être privé de son public. De quoi rappeler à tout un chacun qu’il est aisé a posteriori de s’ériger contre une puissance, aussi malfaisante soit-elle, quand on n’a pas a en subir les conséquences.

Ce huis-clos spirituel est certes instructif et brillamment écrit. Pour autant, l’ensemble est un peu ennuyeux à lire, comme tout monologue, même élitiste. Les biographies romancées mettant en scène les personnages célèbres dans leur vie et non uniquement dans leur pensée, ont définitivement plus de rythme. À condition de se mettre a priori en tête qu’il s’agit plus d’un essai, d’une réflexion en place et lieu de Thomas Mann plutôt que d’un roman, la lecture de La Décision vaut cependant le coup d’oeil.

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Extraits :

Au cours des trois dernières années, Erika et Klaus n’avaient cessé de le presser, il fallait qu’il sorte de son silence, qu’il s’exprime, qu’il condamne publiquement les nazis. Cela avait entraîné des questions déplaisantes. Erika lui reprochait sa superbe, qualifiait sa retenue de marque d’arrogance, affirmait qu’il était déplacé, à pareille époque, de vouloir ainsi faire fi de la réalité.

Comment tout cela finira-t-il ? Le cauchemar dure depuis déjà trois ans, et qui sait combien de temps encore il se poursuivra. Les forces de la brutalité et de la réaction se sont alliées avec tout ce qu’il y a d’hostile à l’esprit et à la culture, un pacte diabolique entre la peur et le ressentiment. L’éducation et l’intellect sont évidemment indésirables, et la propagande, d’un sadisme effronté, ne diffuse qu’une pensée bornée et réfractaire à l’avenir, nulle part quelque chose de grand et de noble.

C’est le résultat d’une insatisfaction qui avait couvé en profondeur, alimentée depuis longtemps en secret, une pourriture qui n’avait cessé de se répandre. Et, soudain, tout cela avait trouvé à s’extérioriser. L’inexprimé était enfin remonté à la surface et avait, pour ainsi dire de lui-même, pris possession du pays tout entier. À l’instar d’un acide qui s’infiltre lentement dans la terre, irrésistiblement, toujours plus loin. Un acide qui traverse toutes les couches, jusqu’à ce que tout soit rongé et désagrégé. Et le peuple, blessé et incompris, étourdi par les promesses, s’estime bien guidé, courageux, révolutionnaire. Quelle méprise désespérante !

Il ne veut même pas penser au monstre qui siège à Berlin. Tout chez cet homme est abject, le côté militaire de bas étage, le pathos, la voix. « On dirait un chien enchaîné pris de folie », dit-il à Katia chaque fois qu’un discours de Hitler est retransmis à la radio. La voix trahie la rancoeur abyssale de l’homme, la soif de vengeance purulente du bon à rien, du raté qui n’a connu que l’échec. L’éternel demandeur d’asile incapable de rien faire, qui fouille les blessures du peuple avec son éloquence de tribun et qui a su adroitement associer sa propre insuffisance au sentiment d’infériorité des masses.

Doit-il faire paraître la lettre ou pas ? C’est qu’il ne s’agit pas seulement des meubles de Munich et de la maison. Ses livres seraient interdits en Allemagne et lui inévitablement déchu de sa nationalité. Soit ! De toute façon, le retour en Allemagne est exclu. Cependant la perte du lectorat allemand n’est pas une chose à prendre à la légère.

Pendant ce temps, dans sa patrie le monde s’écroulait. On part innocemment en vacances et, avant même de s’en rendre compte, on n’a plus de patrie. Et cela à une vitesse qui donne le vertige.

En avril, parut dans les journaux allemands une lettre ouverte de Munich, la ville de Wagner. Il en eut la nausée lorsque Katia lui lut l’article. On y affirmait qu’avec sa conférence sur Wagner, il avait souillé la mémoire du grand compositeur. Souillé, lui !

Il n’en revenait pas, ne voulait pas le croire. Ce n’était pas ces canailles de nazis qui le mettaient au ban, cela il aurait encore pu l’accepter, de leur part il ne s’attendait à rien d’autre. Non, c’étaient des personnes de son entourage, des gens qu’il connaissait depuis des années. Knappertsbusch, Pfitzner et surtout Richard Strauss, tous avaient signé l’ignoble document. Toute la troupe de l’Opéra, le directeur, le chef d’orchestre, même le maire de Munich, ils s’étaient tous retournés contre lui. C’était une excommunication nationale.

Puis à Bandol, au début de l’été, il fut informé des autodafés de livres, des listes noires. (…) Son nom à lui n’apparaissait pas, pas encore. Mais combien de temps faudrait-il pour que ses livres aussi soient interdits en Allemagne ? Et, ensuite, qu’allait-il se passer ? Avec un frisson, il avait repensé à cette parole prophétique de Heine : ce n’était qu’un prélude, là où l’on brûlait des livres, on finissait par brûler des gens.

On ne construit pas sa vie sans avoir en soi une chambre de Barbe-Bleue.

C’est un peu stupide de travailler à améliorer cette lettre alors qu’il n’est même pas sûr de vouloir la publier.

Tant qu’il restera sur la réserve, qu’il évitera de s’exprimer publiquement contre le régime et que Bermann pourra demeurer en Allemagne, ses livres continueront à paraître dans son pays. Et à être lus. Comme Joseph. La première édition de l’histoire de Jacob avait été épuisée en une semaine. Qu’un écrivain persécuté par le Reich y rencontre le succès, n’est-ce pas un coup porté contre le régime ?

Écrire pour l’Allemagne est le plus important, tout le reste est accessoire. La parution de ses livres dans le reste du monde n’est qu’un avantage supplémentaire qui n’aurait pas de sens en dehors de ce qui la fonde. Même s’il n’a plus le droit de vivre dans sa patrie, tant qu’il continuera d’y être lu et de pouvoir écrire pour elle, il ne sera pas tout à fait sans patrie.

Des photos de mariages et de baptêmes, d’anniversaires et de remises de prix. Des moments heureux, radieux. Mais la vraie vie se déroule dans les intervalles et ne figure sur aucune photo.

On se sent insignifiant, réduit à néant, quand on se représente la Terre au milieu de tous les autres astres. Un minuscule grain de sable, rien de plus. Et une vie humaine n’est même pas un clignement de paupière dans la puissance de l’univers. Là, personne ne se soucierait de savoir s’il publiera ou non la lettre à Korrodi. Assurément pas. Ce qu’il fait ou pas ne joue aucun rôle dans le grand tout. Mais ce n’est évidemment pas ainsi qu’il faut penser. Car tout ce qui se passe sur Terre perdrait son sens.

Un grand merci à Libfly et Le Furet du Nord pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première dans le cadre de l’opération On vous lit tout.

2 réflexions sur “La Décision de Britta Böhler

  1. Pingback: Le complexe d’Eden Bellwether de Benjamin Wood | Adepte du livre

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