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LaSolutionEsquimauAWPrésentation de l’éditeur : Construit comme une enquête, avec une extraordinaire lucidité, le roman de Boubacar Boris Diop nous éclaire sur l’ultime génocide du XXe siècle. Avant, pendant et après, ses personnages se croisent et se racontent. Jessica, la miraculée qui sait et répond du fond de son engagement de résistante ; Faustin Gasana, membre des milices du Hutu Power ; le lumineux Siméon Habineza et son frère, le docteur Karekezi ; le colonel Perrin, officier de l’armée française ; Cornelius enfin qui, de retour au Rwanda après de longues années d’exil, plonge aux racines d’une histoire personnelle tragiquement liée à celle de son peuple.

Éditions Zulma – 221 pages

Ma note : 5 / 5 mention Coup de cœur

Broché : 18,30 euros

Poche : 8,95 euros

Amateurs d’imaginaire et autres belles histoires pour vous évader, passez votre chemin. Murambi, le livre des ossements n’a rien du conte de fée. Murambi, c’est un pur morceau de réalité toute nue, toute crue, qui vous balance directs et uppercuts jusqu’à vous laisser pantelants. Un proverbe wolof dit que « si tu empruntes à quelqu’un ses yeux, ne t’étonne pas de ne voir que ce que lui même voit ». Et ce que propose de voir l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop dans ce récit, c’est le génocide du Rwanda ; récit né d’un regroupement d’écrivains, sous le thème « Rwanda : écrire par devoir de mémoire », ayant conduit Diop, en compagnie de plusieurs autres écrivains africains, à vivre l’expérience hors du commun de séjourner, quatre ans après le génocide, au Rwanda afin de rendre compte, du point de vue de leurs sensations et émotions respectives, de ce qu’ils avaient observé.

Vingt années après le dernier crime contre l’humanité du XXe siècle qui fit entre 800 000 et un million de victimes en cent jours, Murambi s’érige comme une pierre angulaire de la mémoire de cette atrocité. Fort de visites de lieux de mémoire, de son histoire personnelle et des témoignages de victimes mais également de bourreaux, l’auteur livre un roman au plus proche de la réalité. Fresque d’un pays au passé effroyable et au présent hallucinatoire dans lequel tortionnaires et survivants cohabitent, le texte dépeint mais aussi dénonce. Le monde dans son ensemble qui était bien trop occupé à suivre la Coupe du monde organisée pour la première fois aux États-Unis. Le rôle de la France qui a apporté une aide technique, logistique et politique aux génocidaires hutus et surtout qui n’est pas intervenu lors des massacres et autres exactions. Mais aussi le déni plus volontaire qu’on ne le croit des intellectuels africains.

Entre affliction, révolte et culpabilité, Boubacar Boris Diop touche au cœur de la barbarie et donne vie à des personnages saisissants, loin des caricatures du gentil et du méchant incarnés. S’il ne donne pas sens à l’inexplicable, il permet de comprendre un peu de ce qui s’est joué sous l’œil passif du monde et redonne visage à ces corps enchevêtrés que tout un chacun garde en mémoire. Au-delà du caractère choquant de certaines scènes qui ne peuvent laisser insensible, il parvient même à transcender les amas de chair en une esthétique macabre poétique.

Beaucoup ne trouveront sans doute pas le courage de pénétrer dans ce texte dérangeant et percutant. Ce n’est pourtant que justice que de rendre un peu d’attention à ceux qui en ont tant manqué. Il ne suffit pas de ne pas être coupable pour se désintéresser de ce qu’est notre monde, notre société, notre humanité. Cet hommage en mots essentiel est un morceau incontournable de la littérature africaine et malheureusement de l’histoire humaine.

Vous aimerez sûrement :

La Plantation de Calixthe Beyala, Un fusil dans la main, un poème dans la poche d’Emmanuel Dongala, Dis que tu es des leurs d’Uwem Akpan, L’équation africaine de Yasmina Khadra, Un passé en noir et blanc de Michiel Heyns, Ces âmes chagrines de Léonora Miano, Bamako Climax d’Elizabeth Tchoungui, Sang mêlé ou ton fils Léopold d’Albert Russo, Loin de mon père de Véronique Tadjo, Celles qui attendent de Fatou Diome, Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann…

Extraits :

C’est seulement lorsque des soldats, très nerveux, ont bloqué notre car devant Radio-Rwanda que j’ai deviné qu’on était pas un jour comme les autres.

– Savez-vous que l’avion est tombé sur le gazon de son jardin ?

– Sur le gazon ?

– Dans son jardin ?

– Oui, dans sa maison !

– Ça, c’est un vrai signe de Dieu.

– Dieu aimait cet homme ! Tous les chefs d’États du monde le respectaient.

– Ce sont des jaloux, a ajouté un autre. Le président Mitterrand lui a donné l’avion en cadeau et ils ont dit : puisqu’on ne peut pas en avoir un comme ça, on va le détruire !

Apparemment, j’étais le seul à ne pas savoir que l’avion de notre président, Juvénal Habyarimana, venait d’être abattu en plein vol par deux missiles, ce mercredi 6 avril 1994.

En général, les gens ne pleurent pas leur président quand les caméras ne sont pas là pour les filmer. C’est vrai, ils en font tellement baver aux petites gens, ces présidents africains, qu’ils ne doivent quand même pas trop se faire d’illusions. Simple question de logique.

La Coupe du monde de football allait bientôt débuter aux États-Unis. Rien d’autre n’intéressait la planète. Et de toute façon, quoiqu’il arrive au Rwanda, ce serait toujours pour les gens la même vieille histoire de nègres en train de se taper dessus.

Des pillages et un ou deux milliers de morts, ce serait presque un moindre mal. Je n’exagère pas. Il y a longtemps que ce pays est devenu complètement fou. De toute façon, cette fois-ci, les assassins avaient un prétexte en or : la mort du président. Je n’osais pas espérer qu’ils se contenteraient d’un peu de sang.

– Eh bien, c’était à Gitarama, où nous étions les plus forts, nous les Hutu. Pendant que les nôtres étaient occupés à piller et à violer, un enfant de quatre ans et ses parents attendaient une voiture pour s’enfuir en direction de Mutara. Soudain, nos hommes ont vu cette famille d’Inyenzi monter précipitamment dans la voiture. Ils ont couru, couru. C’était trop tard. Voilà comment ces imbéciles ont laissé échapper, il y a trente-sept ans, le gamin qui est aujourd’hui le chef de la guérilla.

En fait, je connais bien cette histoire. (…) Nous l’avons entendue mille fois de la bouche de nos instructeurs. C’est l’exemple qu’ils nous donnaient toujours pour montrer à quel point il peut être dangereux d’épargner les bébés pendant le travail. (…)

– Le plus important, déclare le vieux, ce n’était pas de tuer cet enfant…

Je le regarde avec attention. Où veut-il donc en venir ?

– Il fallait le laisser vivre ? Tu dis toujours qu’un homme courageux doit oser aller jusqu’au bout.

– Bien sûr qu’il fallait l’éliminer, grommèle le vieux. Mais le problème ne ce serait pas posé si nos hommes, au lieu de s’enivrer et de piller, s’étaient concentrés sur leur travail. Explique bien à ceux qui sont sous tes ordres que de tels comportements leur font perdre du temps et de l’énergie.

Je pense à part moi que le vieux n’a plus aucun sens des réalités.

– Bien sûr, Père, je vais insister sur la discipline.

Il s’aperçoit immédiatement que je ne prends pas son conseil au sérieux et que je veux juste éviter la discussion. Rien ne lui échappe. Il lâche avec dépit :

– Faites ce que vous voulez, mais depuis 1959 nous commettons les mêmes erreurs.

Ça commence à se gâter. Je reste silencieux. Mais il en faut plus pour décourager le vieux.

– Tu as sûrement entendu parler de ce Français qui a voulu tuer tous les Inyenzi blancs pendant leur grande guerre, là-bas…

– C’était un Allemand.

– Comment s’appelait-il ?

Il commence à m’agacer. Je n’ai jamais aimé sa manie de poser des questions dont il connaît d’ailleurs souvent la réponse…

– Hitler.

– Hitler comment ? insiste-t-il en me cherchant de ses yeux malicieux.

– Adolf. Adolf Hitler. On l’appelait le Führer, ajouté-je pour prévenir la question suivante.

– Et alors, dis-moi : a-t-il réussi à éliminer tous les Inyenzi blancs ?

Là, je refuse de marcher. J’en ai assez de ces radotages. Tout ce temps perdu… Je dis :

– Nous en reparlerons une autre fois. Je dois partir.

Il crie, très en colère :

– Ce Blanc était beaucoup mieux organisé que vous et pourtant il a échoué. Vous n’êtes que des petits prétentieux !

Je l’aime bien, le vieux. C’est mon père. Mais il est comme toutes ces personnes âgées qui découvrent sur leur lit de mort des solutions miraculeuses à tous les problèmes. Les choses ne sont pas si simples. (…) Et je suis d’accord avec le vieux : chaque fois que vous hurlez des grossièretés à quelqu’un qui va mourir, vous laisser à un autre le temps de s’enfuir. Mais comment faire entrer ça dans la tête de mes hommes ? Ils se sont engagés dans la milice Interahamwe pour faire trembler des hommes et des femmes plus puissants qu’eux. Ils se moquent bien de tuer tous les Tutsi. Pour peu, ils en laisseraient échapper quelques-uns, juste pour le plaisir d’autres revanches tout aussi sanglantes.

Je ne vais pas à la guerre. Je ne cours aucun risque. À Kibungo comme dans le reste du Rwanda, nous allons aligner les Tutsi aux barrières et les tuer. Ce sera chacun son tour. Beaucoup d’entre eux sont en train de se réfugier dans les lieux de culte et les édifices publics. Ils croient ainsi se tirer d’affaire comme les autres fois, à l’époque de mon père. C’est leur plus grave erreur depuis longtemps. Ils nous facilitent la tâche, au contraire. Tuer autant de personnes sans défense, ça ne sera sûrement pas simple. À la longue, ça peut devenir monotone et lassant. Le vieux se trompe : personne ne pourra empêcher nos gars de boire, de chanter et de danser pour se donner du cœur à l’ouvrage.

Raconter ce qu’ils ont fait à Agathe Uwilingiyimana est au-dessus de mes forces. Un corps de femme profané.

En quittant Bujumbura, il ne savait pas très bien ce qu’il était en train de faire. Plus tard, il se demanda s’il n’avait pas eu simplement envie d’aller là où il était presque certain à l’avance de ne trouver aucun de ses compatriotes. Avait-il honte d’eux à ce point ? Non, il ne le pensait pas. Au fond, tout tenait en quelques mots : depuis son enfance, le Rwanda lui faisait peur.

Mais la ville refusait d’exhiber ses blessures. Elle n’en avait pas beaucoup, d’ailleurs. Kigali ne sortait pas d’une guerre, il n’y avait pas eu des tirs d’obus, des bombardements aériens ou des fusillades de part et d’autre de quelque ruelle étroite. Les Interahamwe, qui voulaient de la viande vivante, avaient laissé les arbres tranquilles. Le long des avenues, rescapés et bourreaux se croisaient. Ils se regardaient un instant puis chacun s’en allait de son côté, pensant à Dieu sait quoi.

(…) Ce mépris du tragique lui paraissait presque suspect. Était-ce par dignité ou par habitude du malheur ?

Tout cela est absolument incroyable. Même les mots n’en peuvent plus. Même les mots ne savent plus quoi dire.

La fatigue et la lassitude. Nos Interahamwe ont certes reçu un bon entrainement mais nous avons peut-être sous-estimé l’effort physique que cela représente de tuer tant de gens à l’arme blanche.

Après la victoire, la question sera inévitablement posée : que vaut un pardon sans justice ? Les organisateurs du génocide en savent trop. Ils sont en train de s’enfuit et leur fuite les met à l’abri d’un procès qui guérirait notre peuple de son traumatisme.

– Colonel Perrin, nous sommes dans le même sac. Ce qui est arrivé au Rwanda est, que cela vous plaise ou non, un moment de l’histoire de France au XXe siècle.

« Voilà l’Afrique, songea-t-il amèrement, tous ces types qui veulent vivre dans des maisons plus grandes que des écoles. Notre problème, ce n’est peut-être pas notre pauvreté, mais nos riches. »

La jeune fille a tué son père. La mère a tué son fils. Le mari a tué sa femme. Et tous l’ont fait dans la joie. On se réunissait dans les églises pour se moquer bruyamment de ceux qui étaient en train de mourir dans d’atroces souffrances.

Il poursuivit en disant que lui, Siméon, ne pouvait pas comprendre cette joie de la foule, qui lui paraissait bien plus difficile à supporter que les gémissements des mourants. Chaque fois qu’il y pensait, il éprouvait de la honte à être rwandais.

– Je sais quel mal nous ont fait des étrangers il y a quatre ans et bien avant. Mais ce mal n’a été possible que parce que nous n’étions pas des hommes libres. Nos chaines nous ont-elles jamais gênés ? Parfois, je pense que non. Nous ne pouvons en vouloir à personne de notre manque de fierté.

« Dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas trop important. »

..

C’était triste à dire, mais il devait l’admettre : le Rwanda n’est pas de taille à troubler le sommeil de l’univers.

(…) les morts de Murambi font des rêves, eux aussi, et (…) leur plus ardent désir est la résurrection des vivants.

Un grand merci aux Éditions Zulma et à Libfly pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre.

10 réflexions sur “Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop

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