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un chagrin de passagePrésentation de l’éditeur : Cancer des poumons… Le médecin est formel. Dans six mois, Matthieu Cazavel – quarante ans, architecte – serra mort et enterré… Cruauté suprême, septembre a aujourd’hui des allures estivales et Paris resplendit. Dès cet instant, Matthieu décide de démêler l’écheveau de sa vie. Aussi se tourne-t-il naturellement vers les femmes qui ont « peuplé » son existence : Sonia, sa ravissante et stupide jeune maîtresse ; Hélène, l’épouse dont il s’est éloigné depuis longtemps ; Mathilde, la seule femme qu’il ait vraiment aimée et qui pourra peut-être modifier la piètre image qu’il a soudain de lui-même…

Éditions Pocket – 221 pages

Archive du blog Gwordia

Ma note : 5 / 5

Poche : 6,20 euros

De cette grande dame plus connue pour ses frasques que pour son oeuvre malheureusement boycottée par les éditeurs (pour en savoir plus, le magazine Lire à fait un formidable dossier dans son numéro de février 2008), je n’avais lu que Bonjour, tristesse dont je garde un excellent et délicieux souvenir. C’est donc confiante que je me suis lancée dans la lecture d’Un chagrin de passage.

Malgré un pitch pour le moins déprimant, j’ai véritablement été transportée par ce roman. Narrée par tout autre, cette histoire aurait vraisemblablement été tragiquement ennuyeuse ou pathétiquement surfaite. Là où tant d’écrivains vous narrent des histoires, parfois jolies, parfois non, mais immanquablement trop peu naturelles pour ne pas détonner, plus ou moins, de la réalité, Françoise Sagan parvient quant à elle à relater la vérité toute nue, le naturel tout simplement. Et c’en est étonnant. Cette faculté a retranscrire les choses telles quelles et à la fois loin de toute banalité vous conduit inéluctablement à vous sentir infiniment proche de ses riches personnages qui n’ont nul besoin de noyer leur vide intérieur dans d’incessants rebondissements de l’action. Leurs cheminements introspectifs si proches de ceux que seraient les nôtres en pareille situation, qui nous apparaissent tellement évidents malgré notre ignorance, se suffisent à eux-mêmes. C’est là toute la magie Sagan.

Extraits :

Comme les trois quarts de ses relations, il passait sa vie, depuis qu’il était en âge de la gagner, à répondre à des « comment ? ». Les « pourquoi ? » étaient réservés aux adolescents et aux penseurs professionnels.

Michel avec qui il avait partagé l’adolescence, les filles et Paris pendant quatre, cinq ans, partagé l’existence telle qu’on la voit à vingt ans, c’est-à-dire la vraie existence : dramatique, lyrique, excessive, comique.

Il y avait longtemps qu’il n’avait pas passé autant de temps avec lui-même, et il devait s’avouer qu’il y prenait un curieux plaisir, curieux dans ces conditions, un plaisir modeste et fragile, mais plutôt réconfortant. C’était bien le mot : « réconfortant ». Il se tenant assez bien lui-même ; il se supportait sans trop de condescendance et allait jusqu’à apprécier ses détours, ses crochets devant la vérité. Comme s’il y avait eu tout à coup une trêve ou un accord entre son moi vulnérable et cet écho ricanant qu’il entendait derrière, comme si quelqu’un s’était installé derrière la série de faux-semblants nommée Matthieu Cazavel et lui avait redonné quelque cohérence et quelque vie. « Comme si la mort me rendait vivant », se dit-il à voix haute, et il se mit à rie du ridicule, du mélo de cette formule.

Pauvre Sonia ! Jolie Sonia ! Exquise Sonia ! Qui se réfugiait peut-être dans l’égoïsme par ignorance de la tendresse ! C’était une époque dure pour ses passagers où, à force de tout voir et de tout entendre – y compris ce qu’il ne fallait pas – où personne ne savait plus rien exprimer sinon, par moments, un appétit effréné et ennuyeux pour l’argent, ou un goût lymphatique et parfois mortel pour l’évasion – le plaisir lui-même étant devenu un danger diabolique.

– C’est quoi, être intelligent, pour toi ? gémit Sonia avec la voix enfantine qu’on aisément certaines femmes, passé trente ans.

– Je ne sais pas, dit-il. Peut-être avoir sur une question le plus grand nombre de points de vue possibles… et en changer… et apprendre…

– Eh bien alors, on apprend tout le temps, puisqu’on change de point de vue tout le temps !

– Non, non ! Plus le temps passe, plus on adopte les points de vue les plus proches de ses intérêts, ou de sa paresse, ou de ses amis, ou de la vie courante. On se rétrécit et on diminue les regards et les points de vue. Petit à petit, on devient un vrai con, un vieux con.

Il semblait que l’admiration fût un muscle comme l’intelligence et que si on ne s’en servait pas, elle s’atrophiât.

Le fait qu’une femme qu’on aime cesse de vous aimer sans vous amener à la mépriser ou à la haïr par ses mensonges, n’est pas ce qui peut arriver de mieux à l’abandonné. N’y aurait-il pas chez elle quelque bonté, à rendre au contraire ces adieux vindicatifs et détestables, et à empêcher ainsi sa victime de bercer des souvenirs estimables et nostalgiques qui gâcheraient par des comparaisons outrées son avenir amoureux ?

Allait-il circuler partout, impassible et digne, les yeux au loin, dans l’admiration générale ? Ah non ! Il avait assez longtemps sacrifié à la société, à ses us, moeurs et rites, pour ne pas en plus mourir en jouant les héros… Et pour qui ? Il est vrai que l’on finissait par être ce que l’on mimait, et que peut-être l’on devenait insensible, ou invulnérable, à force de la prétendre. Il essaierait d’être gai, léger et insouciant. Il ferait le maximum dans ce sens : pour les autres par pudeur, et pour lui-même par précaution. Mais pour des étrangers, non. Il pleurnicherait aux terrasses des cafés s’il en avait envie. Il n’avait pas de dette envers la société. Il n’avait aucune dette.

Il n’aurait pas voulu téléphoner à Mathilde, mais la retrouver, face à face, tout de suite. L’expression de ses yeux devant lui, avant qu’elle n’ait le temps de les contrôler, lui importait plus que les mots.

– C’est un homme qui veut que je sois heureuse, d’abord, et avec lui, ensuite. C’est une hiérarchie extrêmement difficile à trouver, je t’assure, chez un homme, ou chez une femme, d’ailleurs.

Comme un crétin, un crétin qu’il était resté, d’ailleurs, il avait toujours été séduit par les femmes fatales, ou les petites chipies.

Parce qu’on ne pouvait supporter l’idée de sa mort, du chaos noir, du « rien » qui vous attendait, que si l’on imaginait ce quelqu’un – ce soi-même – comme aimé, regretté, célèbre et pleuré. Quelqu’un qui avait été estimé, quelqu’un qui comptait, ou qui avait compté dans les yeux de quelqu’un d’autre.

Une réflexion sur “Un chagrin de passage de Françoise Sagan

  1. Pingback: Le premier jour de ma mort de Philippe Sohier | Adepte du livre

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