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la saison des adieuxPrésentation de l’éditeur : À la fin des années 70, l’Afrique du Sud est déchirée par l’intolérance et la répression. Adriaan, poète en langue afrikaans qui vit au Cap, est le témoin impuissant de l’effondrement de son pays. Les chars sillonnent la ville et le musée où il travaille, ultime symbole de l’humanisme contre la barbarie, ferme ses portes. Sans bien savoir pourquoi, et alors que ses amis s’exilent vers de meilleurs auspices, il fait le choix de rester sur cette terre qui l’a vu grandir. En proie au vertige, Adriaan invite à une réflexion sur la mémoire et la solitude. « Karel Schoeman est un écrivain de la pensée qui palpite. Au travers de dialogues tout en hésitations, en demi-mesures, en non-dits, il parvient à nous faire goûter le silence intérieur de ces gens pour qui la conversation est devenue monologue. » Michèle Gazier, Télérama

Traduit de l’afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein.

Éditions 10/18 – 351 pages

Archive du blog Gwordia

Ma note : 3 / 5

Poche : 8,10 euros

Première déception sur une recommandation de Lire. Ou tout du moins, un sentiment largement mitigé au sortir de cette laborieuse lecture. J’ai même cru un instant ne pas achever le tapuscrit. Mais une lectrice acharnée ne se refait pas. C’est donc pupilles traînantes que je me suis accrochée… et enfin libérée.

J’ai probablement fait l’erreur de m’attendre à quelque chose de précis. Après une plongée au coeur du Zimbabwe dans La Plantation de Calixthe Beyala, j’ai pensé découvrir, à une frontière de là, une vision politico-historico-romancée de l’Afrique du Sud qui, au final, n’est apparu qu’en filigrane. L’apprentissage du pays ne se fait presque exclusivement qu’au travers d’interminables descriptions de lieux qui, malgré leur infinie poésie, n’ont pas rassasiées ma curiosité. Les introspections incessantes du protagoniste – blanc – m’ont semblées bien pâlichonnes au regard du contexte dans lequel elles prenaient vie.

L’on peut penser, malgré l’engagement de l’auteur pour la cause des noirs de son pays, distingué par Nelson Mandela, qu’il existe toujours des freins à l’évocation d’une Histoire peut-être encore trop proche mais bien réelle et aux conséquences pourtant indéniables.

J’en retire malgré tout de magnifiques morceaux.

Extraits :

– Qu’est-ce que nous cherchons tous ? Tu crois que quelqu’un a la réponse ? La spontanéité, l’abandon, la confiance, je suppose – l’amour, la tendresse ; qui sait ? Peut-être un peu de compagnie, tout simplement. Mais dès que l’une de ces choses montre le bout de son nez, on sait que ce n’est pas non plus exactement ce que l’on imaginait, et on revient à la case départ.

Il laissa tomber son livre sur ses genoux et se renversa en arrière, les yeux clos. Il était l’heure d’aller au lit, il y avait longtemps déjà qu’il aurait dû aller se coucher, il était beaucoup trop tard pour rester assis tout seul dans cette chambre solitaire au coeur de la ville silencieuse. Son imagination transforma en menaces le silence ambiant et le bouillonnement du sang dans ses oreilles, et l’ombre déformée sur le mur en mauvais présage. Il n’y avait pourtant rien, rien que lui, assis là, tout seul, lisant à cette heure tardive de la nuit ; rien ne s’était passé. La lumière crue de l’ampoule était muette.

Il savait toutefois que, même s’il allait se coucher, il serait incapable de trouver le sommeil.

Il sut que quelque chose était en train de se passer, de manière si profonde, si intuitive qu’il n’arrivait pas à l’exprimer par des mots. C’était comme des palpitations, monotones, irrégulières, si lointaines qu’elles en étaient inaudibles et presque impossibles à sentir, comme un battement de coeur hésitant entre la vie et la mort. Plus tard, elles s’amplifieraient et battraient de manière plus régulière, à son rythme – d’abord viendrait le rythme, ensuite seulement les mots ; mais pour le moment, il ne pouvait que rester là immobile, à attendre de se rendormir, sans pouvoir contrôler le processus qui s’était remis en route en lui. Il sut qu’il recommencerait à écrire ; d’abord le rythme, puis les mots, d’abord l’expérience, puis le rythme, puis les mots, et finalement il pourrait les coucher sur le papier, alors ce serait comme une sorte d’exorcisme, une libération. La seule chose qu’il fut capable de faire était d’attendre, immobile dans l’obscurité, et de garder les yeux fermés, rassuré par le battement faible de son pouls redevenu de nouveau perceptible.

(…)

Allongé dans l’obscurité, il regardait droit devant lui, désespérant de retrouver le sommeil ; la nuit pesait sur lui d’un poids de plus en plus lourd, et seul ce pouls monotone qui courait comme une fine veine à travers le silence et l’obscurité ambiante lui redonnait espoir. Il attendit, tout en sachant qu’il ne se rendormirait pas de sitôt, et compris que ce n’était plus ce battement irrégulier et rassurant qu’il écoutait, mais qu’il était en train d’essayer de toutes ses forces de capter un son dans le grand silence environnant. Le hurlement des sirènes dans les rues, le cri soudain, le malheur ou la violence, étaient au moins manifestes. Lorsque tout est calme, tout, absolument tout est possible dans ce silence, n’importe quelle horreur peut prendre forme.

Ça ne m’arrivera pas, pas à moi, pensaient-ils. L’homme en costume sombre avec sa mallette, arrêté dans une rafle en pleine rue, la femme à la valise violée dans le train, cette autre femme courant dans la rue parmi les ruines de la ville en flammes ; ces choses-là n’arrivent qu’aux autres, on lit ça dans les journaux. Pas à moi ! cria l’homme en s’abattant sur le sol comme un oiseau, visage ensanglanté, bras et jambes écartés. Pas à moi ! croyaient-ils tous dur comme fer ; et pourtant ça leur est arrivé à eux aussi, comme aux autres. Ce n’est que dans la douleur, avec difficulté, que nous apprîmes cette sagesse.

– Je suppose qu’il arrive un moment où l’on est tellement prisonnier des circonstances que l’on a plus la liberté de prendre soi-même ses décisions, même si on les souhaite ; un moment où l’on comprend que la décision a déjà été prise il y a longtemps et qu’elle est irréversible, même si on ne s’en est pas rendu compte à l’époque.

Les mots ne veulent plus rien dire, songea Adriaan avec lassitude. Ses pensées fluctuaient entre sa visite à Dekker, qui approchait, et les silhouettes tremblotantes qu’il venait de voir à l’écran ; des images, des expressions, des formules s’effondraient par pans entiers, réduites en poussière comme ces falaises friables à l’extrémité des continents. La terre ferme sur laquelle on pouvait, naguère encore, se tenir debout, s’ouvrait désormais en pleine mer ; les villages, sur le côté, étaient submergés par la marée, et plus rien, pas même le clocher d’une église, ne rappelait cet endroit. Il était devenu impossible, dans ce pays, de parler ; le souvenir de la vieille langue s’était pétrifié en hiéroglyphes incompréhensibles sur le papier dont les camelots enveloppaient leur marchandise. Plus aucune cloche ne résonnait sous les vagues.

Il se renversa sur son siège, n’essayant même plus de prendre une part active à la conversation. Il était clair que tout ce qu’on attendait de lui, c’était l’écoute. Voilà ce qui arrive quand on vit seul, se dit-il, assis près de la lumière tamisée de la lampe, tout en observant son interlocuteur à travers la grande table qui les séparait : on se néglige, on mange salement et, pendant les longues journées passées à réfléchir, on accumule pensées et souvenirs. On a trop de temps pour observer, pour penser et pour se souvenir ; une fois le contact établi, le premier interlocuteur venu, du moins parmi les rares visiteurs admis à briser ce splendide isolement, devient le témoin, pour peu qu’il ne soit pas trop antipathique, de ce désir de communiquer, plus fort que toute considération d’hospitalité ou de politesse.

– On pense qu’il n’y a que l’amour, dit Dekker lentement, une maison pour l’abriter, quatre murs pour le protéger de l’obscurité et du froid. Mais la maison n’est pas éternelle, l’argile s’effrite, le vent s’engouffre par les trous des pierres descellées. On s’imagine pouvoir se réfugier dans les bras de quelqu’un. A la rigueur, on s’endort dans les bras de l’autre, mais lorsqu’on se réveille, on est seul dans le noir. Alors on reste là, sans pouvoir se rendormir, et on se dit qu’on n’est pas complètement impuissant, qu’on peut toujours écrire, et le simple fait de savoir ça, en soi, est déjà une consolation. Alors on écrit, de moins on essaie, on couche les mots sur le papier et voilà, de nouveau c’est comme une libération, ou un exorcisme, bien que l’on ne comprenne jamais exactement comment cela s’est produit, bien que ce ne soit jamais exactement comme ça qu’on avait rêvé la chose. Pourtant on accepte, avec reconnaissance, et on continue. Mais ça non plus, ça ne dure pas ; pas plus que l’amour, que le travail, pas plus que les mots. Tout s’écroule, le vent finit par tout emporter.

– Et après ? demanda Adriaan, voyant que Dekker s’était interrompu.

Il haussa légèrement les épaules et sourit en lui-même.

– Après, on est libre, dit-il simplement.

– Il y a quelque chose qui est au-delà de l’amour, au-delà des mots, au-delà même de la création ; il m’a fallu attendre de vieillir pour apprendre cela. Quand on a parcouru un long chemin, qu’on est arrivé le plus loin possible, après avoir tout quitté, au moment où on pense qu’on ira pas plus loin – c’est là qu’on découvre que le voyage ne fait que débuter, et que la route ne va pas « plus loin » au sens où elle s’éloignerait de soi, mais qu’elle est en soi, à l’intérieur de soi. Alors on se laisse envelopper par le silence, on ne cherche plus rien, on existe simplement en soi-même et on éprouve une sorte de paix. Mais comme je disais, tout cela est au-delà des mots.

Ceux qui avaient frappé autrui étaient frappés à leur tour, ceux qui avaient fait tomber autrui trébuchaient et tombaient à leur tour ; soudain nous comprîmes que ce sang sur nos mains était le nôtre et plus celui des autres. Les gens gisaient à terre dans la position qu’ils avaient en tombant, et nous, qui errions parmi les cadavres en hésitant afin de ramasser les vêtements épars, nous rendions compte avec surprise que cette veste était la nôtre, que ces chaussures étaient à notre pointure : pour la première fois, ces visages que nous voyions, tombés face contre terre, le nez dans la poussière, nous étaient familiers ; désormais, ces visages étaient les nôtres. De quel droit pensions-nous que nous serions les seuls à être épargnés ?

Nous apprîmes l’humiliation, et nous apprîmes aussi à être humbles, à courber l’échine, à chercher parmi les cadavres, à nous traîner au-delà des barbelés des postes de contrôle, à attendre dans des files interminables dans les halls de gare et sur les quais ; enfin, du moins le croyons-nous. Laissez-nous espérer que nous avions appris à réfléchir, à comprendre, que nous avons appris la pitié et la compréhension, sans quoi nous n’aurions rien appris, et tout aurait été vain.

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